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FRANCE

Des conséquences du fichage en France

Surveillances à domicile, écoutes téléphoniques et contrôles : plusieurs personnes nous ont parlé de l’influence qu’avait le fichage sur leur vie.

par Laura Kotelnikoff Béart
14 Mars 2017, 5:45am

Tir massif de gaz lacrymogène par les forces de l'ordre pour disperser la foule lors de la manifestation contre la loi Travail du 13 mai 2016, à Paris. Photo : Étienne Rouillon/VICE News

En France, plusieurs milliers de personnes ont été fichées « S » (pour « atteinte à la sûreté de l'État ») par les services de renseignement. À la suite des attentats de Paris en novembre 2015 et de l'instauration de l'état d'urgence par le gouvernement, quelles conséquences ce fichage a pu avoir – ou a encore – sur leurs vies ?

Louis*, dont l'âge avoisine la trentaine, manifestait régulièrement contre la loi Travail jusqu'à ce que la police se présente à son domicile en mai 2016. « Il me semble que c'était un dimanche », se rappelle-t-il. « Ils sont venus à plusieurs pour me remettre une interdiction administrative de manifester pour la journée du 17 mai. » L'arrêté, signé par le préfet de police de Paris Michel Cadot, stipule alors que ce dernier est interdit de séjour dans quatre arrondissements où passait la manifestation contre la loi Travail – mais aussi au niveau de la place de la République, où se concentrait le mouvement Nuit Debout.

En contestant cette interdiction, ce jeune homme a accès à la note blanche (donc non signée) fournie par les services de renseignements à la préfecture de Police pour motiver son interdiction de manifester. « Il était stipulé que j'étais considéré comme proche des mouvements d'« ultra-gauche » et que j'avais été remarqué dans des manifestations contre la loi Travail où des violences s'étaient produites – mais sans que l'on ne m'accuse de quoi que ce soit », explique Louis. « Ma note comportait d'ailleurs beaucoup d'erreurs. Elle précisait que j'avais été contrôlé un jour, alors que je ne l'ai jamais été tout au long du mouvement, ou que j'étais présent à certaines manifs alors que je travaillais… »

« Avec une fiche, tu sais que n'auras pas la même liberté de mouvement que les autres – et ce, dans toutes tes tâches du quotidien. »

Outre les interdictions de manifestations, Louis remarque aussi un changement lors de contrôles de police – comme récemment, alors qu'il était sur son scooter : « Au début, c'était censé être un contrôle de routine. Les policiers étaient plutôt courtois, ils m'ont demandé mon permis et ma carte d'assurance. Et d'un coup, leur attitude a changé. Ils m'ont dit : "Ah putain fiche S, on va passer à un autre contrôle, mettez-vous sur le côté." Là, les flics ont commencé à me poser plein de questions, ça s'est transformé en un vrai interrogatoire. » À ses yeux, le terme « fiche S » rime avec une angoisse permanente. « Quand tu apprends un truc comme ça, c'est comme un coup de taser, on te marque au fer rouge. Une fiche, ça veut et peut dire écoute téléphonique, surveillance à ton domicile… Une fois, avant une manifestation contre la loi Travail, j'ai remarqué une voiture banalisée en bas de chez moi. Ils m'ont regardé, ont remonté le pare-soleil sur lequel était écrit "police" et m'ont suivi jusqu'à la manif. Par la suite, ça m'arrivait de remarquer une surveillance de mon domicile à l'approche des manifestations. Avec une fiche, tu sais que dans tout ce que tu vas faire au quotidien, tu n'auras pas la même liberté de mouvement. Tu te dis que tu ne pourras jamais te dégager du fichage, que tout ce que tu peux faire – par exemple, prendre le bus sans ticket – ne sera pas soumis au même régime que les autres. »

Pour Arthur*, militant antiraciste, les contrôles d'identité ne sont pas non plus les mêmes. « Le fichage, j'ai commencé à le remarquer il y a déjà plusieurs années lors de contrôles », indique-t-il. « Si j'étais avec un pote qui n'avait rien à voir avec la politique, je pouvais être sûr que mon contrôle allait durer plus longtemps que le sien. Un truc un peu chiant, mais pas de quoi s'alarmer non plus. Surtout quand tu sais que d'autres peuvent se faire contrôler cinq fois par jour juste en raison de leur couleur de peau ou de leur orientation religieuse… »

Depuis l'instauration de l'état d'urgence, Arthur remarque pourtant que les choses prennent une tournure plus oppressante : « Mon dernier contrôle a duré plus d'une trentaine de minutes et ils allaient beaucoup plus loin que la simple vérification habituelle. En plus d'une sorte de mini-interrogatoire sur les raisons de ma présence sur Paris (alors que je loge en banlieue), ils ont sorti tous les papiers d'identité de mon portefeuille pour les prendre en photo et noté les numéros présents sur ma carte vitale ou encore sur mon pass Navigo… Alors que je demandais pourquoi ça prenait autant de temps, un des deux gars qui me contrôlaient ne s'est même pas caché et m'a dit que je devais "sûrement savoir pourquoi vu [mes] opinions politiques."

Un manifestant allume un fumigène lors de la manifestation contre la loi Travail du 24 mars 2016, à Paris. Photo : Étienne Rouillon / VICE News

Autre signe du durcissement qu'il a pu remarquer ? Les voyages. Quitter la France ou y revenir après un séjour à l'étranger devient de plus en plus compliqué depuis l'instauration de l'état d'urgence en novembre 2015. « Le dernier en date était particulièrement chiant à ce niveau-là », se souvient Arthur. « À l'aller, le policier a prétexté un problème de lecture du passeport et m'a conduit dans le commissariat de l'aéroport. Le contrôle a duré une trentaine de minutes et j'ai entendu le flic demander à ses collègues d'appeler la préfecture pour savoir si j'étais "à surveiller ou à interpeller". La réponse était apparemment la première, puisque j'ai pu repartir et prendre mon vol de justesse. Au retour, j'ai essayé de passer par la douane automatique avec les cabines sans douanier. Mais je n'ai pas pu en sortir et suis encore passé par la case commissariat. » 

Si Arthur a au moins pu partir, ce n'est pas le cas de tout le monde. Benjamin, inquiété dans l'affaire Tarnac, avait prévu de se rendre aux États-Unis en janvier dernier avec des amis. « On a fait notre procédure ESTA dix jours avant », explique-t-il. « En 24 heures, on a eu une réponse positive, mais la veille de notre départ, on a reçu un mail des autorités américaines disant que notre visa avait été annulé. On a également appris, par personne interposée, que quelqu'un qui était déjà là-bas avait reçu le même mail et l'obligation de quitter le territoire. » Benjamin, qui se sait fiché depuis 2002, soupçonne les renseignements français d'avoir transmis des informations à leur sujet aux Américains : « On pense qu'il y a eu une liste de personnes transmise entre services américains et français. Une sorte de blacklist. On ne sait pas si c est permanent ou temporaire, c'était juste avant l'investiture de Trump. Ce qui est nouveau, c'est que des gens de Tarnac avaient pu rentrer aux États Unis sans problème auparavant, et que les personnes qui se sont fait interdire en même temps que moi n'ont rien à voir avec l'affaire. C'est uniquement lié au service de renseignements. »

Pour d'autres, le fichage a des conséquences sur leur vie professionnelle. Comme Louis, Nnoman faisait partie des personnes interdites administrativement de manifestation le 17 mai 2016. Photographe indépendant membre du collectif ŒIL et cofondateur du magazine Fumigène, il était sur le terrain tout au long du mouvement contre la loi Travail ou à Calais et ses photos et vidéos (montrant parfois des violences policières) ont fait le tour de la toile.

Il décide alors de contester la mesure et apprend au tribunal administratif, le matin de la manifestation, que son interdiction a été levée et qu'il s'agissait d'une erreur, de l'aveu même du représentant du préfet de police. Néanmoins, le photographe assure que ces méthodes ont jeté un discrédit sur son travail : « Il y a encore des gens qui pensent que si on a été interdit de manif, ce n'est "quand même pas pour rien". Et il y a des journalistes qui sont persuadés que je suis un loup déguisé en agneau. Va postuler dans un journal alors que des journalistes pensent qu'entre deux photos, tu jettes des pavés, simplement parce que tu fais des photos en première ligne. J'assume faire de la photo engagée et sociale, et mon interdiction est venue faire croire autre chose aux gens… »

Âgé de 36 ans, Halim Abdelmalek, lui, a été assigné à résidence le 16 novembre 2015 sur la foi de notes blanches des services de renseignements français. « Dans ces notes que j'ai pu consulter quand j'ai contesté mon assignation », indique Halim, « j'ai appris qu'il y avait, je cite, de "sérieuses raisons de penser que j'étais un danger". Les renseignements généraux affirmaient alors que j'avais été remarqué en train de faire du repérage en bas du domicile d'un journaliste de Charlie Hebdo, alors que j'attendais simplement mon épouse dans le quartier, que je fréquentais une mosquée prônant un islam radical et que j'étais impliqué dans un réseau de trafic de véhicules volés pour financer une organisation terroriste chiite au Yémen… Ce qui serait plutôt original pour le musulman sunnite que je suis ! »

Gérant d'une société de dépannage, ce père de deux enfants avait des journées bien remplies avant son assignation à résidence. « En tant que patron, mon rôle était de gérer les bonnes relations avec les clients et avec les garages avec lesquels ma société bosse », précise-t-il. « J'étais donc amené à bouger partout en Île-de-France avec mon scooter pour cela, et également donner un coup de main à un de mes employés de temps en temps. Pendant mon assignation, où j'étais obligé de pointer quatre fois par jour au commissariat avec l'interdiction de quitter ma ville et un couvre-feu à partir de 21h, je n'ai évidemment rien pu faire et j'ai surchargé mes salariés de travail. Cela a créé une tension et mes trois employés ont fini par partir. De toute manière, je ne pouvais plus les payer… »

Et si son assignation à résidence est finalement levée par le conseil d'État le vendredi 22 janvier 2016, au bout de deux mois et quatre jours, les conséquences sont importantes : « Depuis que je ne suis plus assigné, j'ai repris le travail tout seul. Pour rentrer dans mes frais, puisque je n'ai plus qu'un seul camion de dépannage qui roule, il faut que je travaille 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Des garages avec qui je bossais m'appelaient le "fiché S" et certains concurrents n'ont pas hésité à me salir. Physiquement aussi, j'ai été marqué. Pendant toute mon assignation, j'étais sur la défensive. Je devenais un peu parano et je le suis encore un peu aujourd'hui, je fais des pseudos crises épileptiques depuis. D'autres assignés, eux, ont terminé en psychiatrie… Ils ne se rendent pas compte qu'en faisant cela, uniquement en se basant sur des fiches des renseignements qui peuvent être fausses, ils peuvent détruire des vies. C'est une sorte de "viol moral". »

*À la demande de nos interlocuteurs, les prénoms ont été changés.

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