Des photos de gens probablement décédés
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Des photos de gens probablement décédés

Quand de vieilles images permettent aux sujets photographiés de renaître sous de nouveaux traits.
7.3.17

Dans la mythologie grecque, les champs Élysées étaient le lieu de repos après la mort. Cette série photo du photographe Jordan Madge porte le même nom (« Elysian Fields »). Pour autant, on n'y retrouve pas vraiment le côté « céleste » du concept.

Au lieu de ça, les photos de Jordan pourraient sembler assez inquiétantes. L'artiste a réalisé sa série à partir de deux vieilles et grandes photos de citoyens de la même ville revêtus sur leur 31. Ces images ressemblaient fortement à des photos de classe de collège. Après les avoir dénichées dans un magasin solidaire, il a extrait les visages qu'il préférait. C'est alors qu'il a réalisé que tous ces gens sur les images étaient très probablement décédés depuis.

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VICE : Pouvez-vous nous en dire davantage sur les photos et sur leur origine ?
Jordan Madge : Je les ai trouvées dans une boutique solidaire de Inglewood, près de Bendigo, en Australie. Il s'agissait de deux grandes photos représentant les habitants de tout un village. Chez moi, je les ai observées régulièrement pendant trois ou quatre mois et j'ai analysé chaque visage – il y en avait environ 80. Je me suis un peu attaché à eux, et j'ai imaginé des histoires pour ceux que je préférais. Néanmoins, je me suis arrêté là. Je n'ai pas fait de recherches sur eux.

Êtes-vous préoccupé par le fait que les gens pourraient vous reprocher de vous être approprié ces photos historiques ?
J'y ai réfléchi, bien sûr, mais je ne pense pas que ce soit un problème. Pour ce travail, j'ai adopté le même œil que celui que j'ai quand je prends des photos originales. J'ai également apporté des changements aux images en elles-mêmes ; notamment en mettant en avant certains points. Cela m'a aidé à avoir le sentiment qu'il s'agissait de mon propre travail, car cette tension [autour de l'appropriation de l'œuvre] sera toujours être là. Mais lorsque vous créez une nouvelle histoire à partir d'une photographie, une histoire qui n'a pas été racontée à l'origine, vous devenez auteur. Vous devenez l'auteur de ce travail. Parfois, néanmoins, le phénomène ne se produit pas : vous jouez avec des images qui ne sont pas les vôtres en essayant de trouver un récit, mais il n'y a pas assez de matière pour que cela devienne votre propre travail. Avec « Elysian Fields », il y avait suffisamment de matière.

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Est-ce votre expérience d'appropriation la plus réussie à ce jour ?
J'ai utilisé l'appropriation à un certain degré dans mes trois derniers travaux, mais ils comportaient également des photos originales. Utiliser simplement des documents qu'on a trouvés et qu'on s'est appropriés pour essayer de raconter une histoire ou transmettre une humeur est intéressant. On a davantage de liberté. On n'a pas cet attachement qu'on a habituellement à nos propres photographies. Ainsi, il est plus simple d'hacher et de modifier ce travail. C'est plus amusant.

Je suppose que c'est aussi beaucoup plus simple.
Oui. « Elysian Fields » ne m'a pas coûté plus de 10 $. Certains projets peuvent coûter chers, simplement pour développer les films. Tirer un livre à seulement quelques exemplaires peut même atteindre le millier de dollars. Les travaux que l'on s'approprie sont peu coûteux ; faire quelque chose devient plus accessible. On peut s'amuser beaucoup plus quand on sait qu'on ne va pas finir ruinés à la fin.

Esthétiquement, en quoi le projet « Elysian Fields » diffère des travaux qui ont précédé ?
« Elysian Fields » ne ressemble pas aux images que j'avais l'habitude de prendre. Néanmoins, maintenant, je dirige mon propre travail vers cette esthétique : je cherche quelque chose de plus sombre, de plus étrange. Je suis en pleine recherche.

« Étrange » est une bonne définition.
Oui. J'ai trouvé intéressant le fait que ces gens étaient maintenant morts. C'est de là que vient le titre – les champs Elysées sont un paradis pour l'âme –, mais j'ai peint une image des sujets de façon très étrange. Le titre du projet évoque le paradis, mais ce dernier ressemble à l'enfer. Ce sont pourtant des thèmes auxquels je ne pense pas vraiment habituellement.

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Oui, vous n'êtes pas quelqu'un de triste ou de macabre.
Je ne le suis pas vraiment, mais ça peut parfois m'arriver.

De quoi avez-vous peur ?
Internet peut être effrayant. Enfin, pas de façon profonde, mais il crée une certaine pression qui n'existait pas auparavant. Instagram peut être dangereux : des gens y publient constamment leur travail et peuvent vous amener à vous interroger face à votre propre travail et sur sa périodicité. À long terme, cependant, les gens ne s'attendent pas à ce que vous réalisiez un nouveau projet chaque année. Mais en attendant, Internet reste effrayant.

Jordan exposera son travail au Centre de la photographie contemporaine de Melbourne jusqu'au 12 mars. Retrouvez également son travail sur Instagram et sur son site.