Une vie de berger
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Une vie de berger

Confrontés à la menace toujours plus grandissante que représentent les ours sauvages, Marc et Aline, bergers dans les Pyrénées, s’organisent pour la survie de leur troupeau.
03 mars 2017, 5:45am

Ça n'avait rien à voir avec, par exemple, les scènes représentées dans les clichés du photographe de guerre Don McCullin. Je n'ai vu aucun corps lacéré joncher le sol ou été le témoin de bombardements ou d'échanges de tirs. Pourtant, on pourrait dire que mon ami belge et moi-même nous sommes retrouvés au cœur d'une guerre qui se joue dans les Pyrénées françaises.

Notre situation était quelque peu délicate : il commençait à se faire tard et nous étions perdus au milieu de nulle part pour les besoins d'un autre reportage. Nous n'aurions jamais pu rejoindre le village le plus proche avant la tombée de la nuit. Après de vifs échanges sur les températures nocturnes et un bref diagnostic sur la capacité de notre petite voiture de location à nous protéger du froid, nous avons décidé de tenter notre chance dans une ferme à l'allure modeste et rustique située à proximité. Nous espérions qu'ils nous laisseraient dormir dans un petit coin de leur maison…

« Évidemment, aucun problème », nous a répondu le berger quand nous lui avons demandé l'hospitalité. Il s'appelait Marc et venait tout juste de finir sa journée de travail – il gère un cheptel d'une centaine de chèvres, voire plus. Le ciel était devenu complètement noir : dans les Pyrénées, la nuit tombe vite.

Photos de Arko Højholt

Sa femme, Aline, semblait agréablement surprise de notre présence. Elle a préparé un plat de viande de chèvre issue de leur troupeau accompagnée de purée. Au repas s'ajoutait une multitude de bières belges.

La guerre en question, encore à l'ordre du jour, est vite devenue notre sujet de conversation. Celle-ci a trait à la population d'ours dans la région. En 2004, l'ours René Marquéze Canelle a été abattu par balles. Il s'agissait du dernier ours protégé des Pyrénées. Sa mort a été célébrée par la grande majorité des riverains, en particulier les bergers. La menace qui planait sur leur troupeau et leur gagne-pain avait enfin disparu.

Néanmoins, en 2006, le gouvernement français a décidé, sans aucune consultation préalable, de réintroduire cinq ours de Slovénie dans la région afin de perpétuer l'espèce. Ainsi, la menace était de retour. Et les ours étaient prêts à prendre leur revanche : ils se sont reproduits et sont aujourd'hui entre 30 et 35 à vagabonder dans les chaînes des montagnes pyrénéennes. S'ils adorent les plantes et les fruits, ils restent avant tout des omnivores et préfèrent un régime alimentaire composé de viande. Ainsi, chaque année, 10 % du troupeau de Marc et Elodie disparait entre les griffes de l'ennemi – une épreuve douloureuse à supporter pour ces travailleurs acharnés.

La préférence des ours pour la viande de chèvre est assez facile à comprendre : leur chair est absolument divine. Une fois avalée, la viande se baladait joyeusement dans nos estomacs, accompagnée d'une mer de bière forte. À côté de ça, notre conversation autour de la table perdait de son lyrisme à mesure que les heures défilaient et que les cadavres de bières s'accumulaient.

Le lendemain matin, je me réveillais au son d'un doux bourdonnement. Il était très tôt. Pourtant, pour Aline, la matinée était déjà bien entamée.

Nous nous sommes rendus dans la grange. Après avoir enfilé une salopette encrassée, elle s'est emparée d'un seau et s'est mise à parler délicatement à une chèvre afin de la réveiller. Elles sont habituées à la manœuvre : elles se mettent en ligne, semblent même écarter légèrement les pattes, puis Aline peut commencer la traite. Elle m'a présenté aux chèvres qui donnaient le plus de lait tandis que je lui parlais de ma vie en Angleterre. Elle était très intéressée.

« J'ai l'impression de voyager quand j'entends des récits comme ça », dit-elle. Elle ne se rappelle même plus de la dernière fois où elle est allée dans un village voisin pour une autre raison que la vente de leur production de lait, de fromage ou de leur viande. Marc nous a rejoints plus tard dans la matinée. Lui parcourt souvent les Pyrénées afin d'assister à des rencontres secrètes anti-ours. Elles restent confidentielles car les autorités pourraient vouloir les infiltrer : la dernière offensive du gouvernement a consisté à cacher des caméras dans les montagnes – pour garder un œil sur l'ennemi, d'après les dires de Marc. La peine quand on tue un ours est assez sévère. Ainsi, un berger du coin a trouvé une autre solution : viser l'ours avec un tranquillisant et le déplacer endormi dans une vallée environnante.

« Une fois, je suis vraiment pas passé loin », m'a confié Marc, tandis que nous allions jeter un œil sur le troupeau élevé en pâturage. « C'était en été. J'emmène toujours mes bêtes en altitude dans les montagnes quand arrive la belle saison. Là-bas, je loge dans une petite cabane tandis que mes chèvres restent quelques mois là le temps d'accumuler de la graisse et d'avoir une chair juteuse. Un soir, mes chiens dehors ont commencé à devenir fous. Je suis sorti voir ce qu'il se passait et me suis retrouvé à quelques mètres de deux billes jaunes, énervées. Elles me fixaient d'un air cruel. J'ai claqué la porte et l'ai verrouillée en toute hâte. L'ours est devenu fou et je l'ai entendu roder autour de la cabane pendant une heure. Lorsque je suis sorti, le lendemain matin, certaines de mes chèvres avaient été dévorées. J'ai eu beaucoup de chance. »

Il a allumé une cigarette tout en surveillant une jeune chèvre qui essayait de filer en douce. Marc a sifflé et son chien a immédiatement accouru pour remettre de l'ordre dans le troupeau.

J'ai été ébloui par cette symbiose entre ce chien et ce troupeau. C'était à la fois étrange et sublime. Voir tous ces animaux se déplacer en une vague immense sur le paysage vallonné était surréaliste, hypnotique, surtout pour un gars comme moi, pour qui les seules vagues qu'il perçoit ne sont que des amas de voitures sur l'asphalte gris et monotone de la ville. Une partie de moi voulait rester là-bas, à vivre modestement, à travailler dur et à boire des bonnes bières belges. Mais je devais rentrer chez moi. Parfois, il vaut mieux savoir s'arrêter au rêve.

Aline avait l'air un peu triste de nous voir partir. Quant à Marc, son expression faciale restait la même. Juste avant de démarrer la voiture, la sonnerie de son téléphone a retenti. Il l'a sorti de sa poche. Quelques secondes plus tard, il secouait la tête, l'air fatigué.

« Il y a un ours, à sept kilomètres du village, en bas de la route », nous a-t-il dit. J'ai regardé son téléphone d'un air narquois, tandis qu'il me répondait d'un sourire curieux. Les bergers utilisent un système de messages codés entre eux, m'a-t-il expliqué. Pour se tenir informé en cas de danger et des « autres choses ». Il n'a pas voulu me dire en quoi consistaient ces « autres choses ». « Nous sommes en guerre, nous ne pouvons divulguer aucune information », a-t-il annoncé.

Arko Højholt est un photographe danois basé à Londres. Retrouvez-le sur son site.