La vidéo a-t-elle changé le rugby ?

Les arbitres considèrent la vidéo comme un allié indispensable au rugby moderne, tandis que les clubs ou les supporters ont de plus en plus de réticences avec le protocole actuel.

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21 Mars 2017, 8:35am

Photo via le Blog du RCT

Le coup de sifflet retentit. Pendant quelques instants, les corps peuvent souffler et se relever. L'arbitre s'éloigne du regroupement et dessine approximativement avec ses doigts un rectangle, qui s'apparente à la taille d'un téléviseur en 16/9, parfois 2/35. Dans les tribunes, les supporters anxieux retiennent leur souffle, dans l'attente d'une confirmation d'essai pour les uns, ou l'espoir de son refus pour les autres. Aujourd'hui, l'arbitrage vidéo reste le symptôme le plus clivant du monde du rugby. Une avancée technique vite critiquée par les cadres, les entraîneurs ou les présidents de clubs, mais définitivement adoptée par les premiers concernés : les arbitres.

Apparue en 2001 pour les compétitions internationales, puis en 2006 en Top 14, la vidéo a suivi le prolongement logique du rugby moderne. Comme la plupart des nouveautés, elle a fait son entrée par la petite porte, se contentant au début d'une utilisation réduite dans l'en-but, accompagnée de deux questions primaires. Essai ou pas essai ? Une nouvelle option d'arbitrage, pour soulager les arbitres de champ, qui peu à peu s'est étendue sur tout le terrain.

Ni novateur, ni défricheur, le rugby n'est pas le premier à avoir adopté la vidéo. Bien au contraire, de nombreux sports ont accueilli les caméras comme alliées depuis bien longtemps. « On s'est rendu compte que dans ces autres sports, ça fonctionnait. Que ce soit au football américain, au rugby à XIII ou en escrime », m'explique Philippe Bonhoure, double champion de France avec Béziers, qui, après avoir arbitré jusqu'à la limite d'âge de 49 ans (aujourd'hui réduite à 45 ans), a rejoint le pôle vidéo.

Thomas Charabas attendant la décision de son arbitre vidéo.

Philippe Bounhoure poursuit : « Pendant deux saisons, j'ai suivi le début de l'arbitrage vidéo sur le terrain et pu observer sa progression. D'abord seulement dans l'en-but, puis aux 5 mètres, pour déboucher sur la prise en compte du jeu dangereux sur tout le terrain, et pour finir jusqu'à remonter à deux mêlées spontanées ou mauls avant un essai éventuel. »

Petit rappel d'utilisation. En cas de doute, l'arbitre peut contacter son assesseur, situé dans une petite salle isolée, où il a un retour vidéo du match. Sans commentaires, mais avec les micros des arbitres, il est en contact direct avec le réalisateur en régie, et peut demander à revoir n'importe quels angles aux ralenties, ou images par images. Le tout étant retransmis dans les écrans géants du stade.

Concernant les possibilités de requêtes de l'arbitre, le protocole s'applique dans deux cas de figure. Premièrement, concernant les essais, il peut lui poser deux questions : y a-t-il une raison de ne pas accorder l'essai, soit essai ou pas essai, s'il n'a pas vu l'aplatissement du ballon. Deuxièmement, lui demander de vérifier un jeu déloyal ou un geste dangereux. Quant à l'arbitre vidéo, il a également la possibilité de contacter de façon spontanée, l'arbitre de champ, afin de lui indiquer quelque chose qu'il n'aurait pas vu.

Une nouvelle forme d'arbitrage total, qui, comme me le précise Philippe, a été accueillie de manière très positive par les arbitres, dans un rugby de plus en plus rapide : « En revanche, le scepticisme était du côté des joueurs et des staffs. En effet, la vidéo est difficilement plus critiquable qu'un arbitre et résout beaucoup mieux, les litiges dans l'en-but. »

Je ne vous cache pas que la vidéo m'aurait permis à l'époque de prendre de meilleures décisions, et ça aurait facilité les choses, surtout dans la zone d'en-but.

Joël Dumé, patron des arbitres français.

« Ce n'est pas le rugby qui a changé, mais le niveau de tolérance concernant l'erreur humaine qui n'est plus pardonnée », analyse Alexandre Ruiz. Âgé de 29 ans et arbitre en Top 14 depuis 2013, il me précise que l'arbitrage vidéo est avant tout un outil de perfectionnement, mais qu'il reste sous le commandement de l'homme :

« Dans tous les cas, qu'il y ait vidéo ou pas, l'arbitrage c'est soit 50 % de contents et 50 % de mécontents, soit 100% de mécontents. C'est notre fonction qui veut ça, on n'a pas le choix. Mais il faut que les gens comprennent qu'on ne jette pas une pièce en l'air pour savoir si aujourd'hui c'est untel ou untel qui va remporter le match. L'erreur est humaine et même soutenue par une machine, tout le monde fait des erreurs. Du journaliste à l'entraîneur de l'équipe de France. »

Alexandre Ruiz, fait partie avec Thomas Charabas, des arbitres qui emploient le plus la vidéo avec une moyenne de 3 utilisations par match, m'avouant assumer qu'il ne se priverait pas d'y recourir plus, en cas de besoin : « S'il fallait que je l'utilise 10 fois, je vous assure que je le ferais. Si on arbitrait des matches de rugby d'il y a 15 ans, avec moins d'enjeu financier, et de pression des clubs, on n'aurait pas besoin de la vidéo. »

Une utilisation de la vidéo répétée, qui n'est pas du goût des joueurs ou des entraîneurs, qui dénoncent une certaine baisse de responsabilités des arbitres de champ. Comme pendant la demi-finale 2016 du Top 14 entre le Racing 92 et Clermont : après le match Franck Azéma, l'entraîneur clermontois, a mis en cause le manque de prise de décision d'Alexandre Ruiz, qui s'est toujours rangé derrière l'avis de son arbitre vidéo :

« Je n'ai toujours pas compris la réaction de Franck Azéma, parce qu'il n'y a aucune erreur d'arbitrage, et surtout le dernier juge, c'est l'arbitre de champs qui peut aller à l'encontre de son arbitre vidéo. Malheureusement, les décisions étaient toutes contre Clermont, ce sont des choses qui arrivent », déclare Philippe Bonhoure, ce jour-là arbitre vidéo.

Si l'utilisation de la vidéo fait l'unanimité au sein du corps arbitral, les côtés négatifs du protocole sont eux aussi assumés. Comme le précise Alexandre Ruiz, « c'est la manière d'utilisation en elle-même qui est perverse. » En cause, des angles de cameras peu adaptés à l'arbitrage des passes en-avant (la vitesse relative, empêche de juger précisément les intentions de passes), le manque de visibilité sur certains angles et le rallongement des matches de parfois 10 minutes.

« Non, ce n'est pas l'arbitrage vidéo qui rallonge les matches », me précise Joël Dumé, nouveau patron des arbitres à la FFR. Conscient des critiques, la fédération a depuis cette année mis en place une sélection de huit arbitres vidéo sur concours, qui sont épaulés par deux ou trois arbitres de champ pour le roulement. « Le critère obligatoire c'est qu'il ait arbitré au niveau pro. Puis il y a une sélection avec des jeux de rôles et des cas pratiques. »

Le directeur technique de l'arbitrage l'affirme : la vidéo est indispensable au rugby moderne et il serait impossible de revenir en arrière, sur son principe même. « J'ai connu l'arbitrage avec et sans vidéo. Je ne vous cache pas que ça m'aurait permis à l'époque de prendre de meilleures décisions, et ça aurait facilité les choses, surtout dans la zone d'en-but. Mais maintenant avec la vitesse de jeu et surtout les diffusions des matches avec autant d'angles de caméras et de ralentis proposés au spectateur, il paraît impensable de replacer l'arbitre dans un isolement sans aide vidéo. »

Alexandre Ruiz en train de demander la vidéo. Photo Stade.fr.

Mais Joël Dumé en avoue lui-même certaines limites, notamment une trop grosse expansion du protocole. « On peut remonter jusqu'à deux rucks, c'est peut-être trop. Ça amène des arbitres qui se posent trop de questions sur certains détails qui ne sont pas vitaux pour la suite du jeu. Concernant le jeu déloyal, les ralentis sur les écrans du stade déforment parfois les intentions des joueurs, c'est pour cela qu'on demande aux arbitres de les regarder à vitesse normale pour ne pas déformer la perception. »

Un retour exclusif à la zone des 5 mètres est en discussion dans les sphères de la Fédération, ainsi que d'autres pistes de réflexion, comme la mise en place d'une limite d'utilisation par match, ainsi que la possibilité pour chaque entraîneur d'y faire appel pendant le match.

Perfectionnement de l'arbitrage, confort des arbitres, l'arbitrage vidéo n'a pas tué le jeu, mais modifié son déroulé de manière parfois excessive. La réduction de l'arbitrage vidéo peut-elle accomplir l'exploit de réconcilier l'arbitrage et le reste du monde de l'ovalie ou creuser encore plus la défiance entre les corporations ? Joker !