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À Détroit, des donuts pour une légende du rap disparue

Dans la pâtisserie tenue par la famille de feu J Dilla, les donuts dégagent de la nostalgie et une petite odeur de beat bien sale.

par Tom Perkins
16 Mars 2018, 4:06pm

Ce dimanche après-midi, le Dilla's Delights (les délices de Dilla), la boutique de donuts tenue en partie par la famille de J Dilla, aurait pu faire recette. Le match des Detroit Tigers, l’équipe de baseball locale se jouait à domicile, au Comerica Park.

De nombreux fans, guidés par leur curiosité et leur goût pour le hip-hop, se sont aventurés dans le magasin situé de l’autre côté de la rue. Ils sont repartis bredouille. Ce jour-là, et ce jour-là uniquement, le Dilla’s proposait d’échanger un donut contre un vinyle et n’acceptait pas l’argent.

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Preuve supplémentaire de l’engagement du co-propriétaire du magasin et des filles de l’artiste disparu, Ja’Mya et Ty-Monae’. Même si certains sont repartis déçus, même si la caisse du magasin est restée vide, le Dilla’s Delights a enrichi sa collection de disques et a gardé les pâtisseries pour les amateurs de musique.

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À l'intérieur de Dilla's Delights. Toutes les photos sont de l'auteur.

L’argent est important, cela va de soi, mais Ja’Mya, 14 ans, et Ty-Monae’, 16 ans, assurent qu’il existe un objectif bien supérieur : « Faire vivre l’héritage » de J Dilla, l’artiste et producteur de hip-hop originaire de Détroit, tragiquement disparu en 2006. Il est décédé des suites de complications du lupus et d’une maladie rare qui affectait son sang, à peine trois jours après son 32e anniversaire et la sortie de son album Donuts, un disque qui a énormément compté dans le hip-hop.

Les donuts et Dilla’s Delights sont l’œuvre de l’oncle de J Dilla, Herman Hayes ou Oncle Herm. Lui et son neveu avaient une relation très forte. En grandissant, J Dilla partageait son amour des desserts. L’Oncle Herm travaillait pour une chaîne de café-restaurant du Michigan qui faisait également des donuts, la Dawn Donuts. Il embarquait le jeune Dilla, qui aimait plus que tout ces pâtisseries. C’est là qu’il a développé son goût pour le sucré, et, par la suite, encouragé son oncle pour que celui-ci ouvre un magasin de donuts.

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Le magasin s'est lancé dans une journée « un vinyle contre un donut ».

En 2006, Herm savait que Dilla était malade et que sa mère était à ses côtés, à Los Angeles, pour prendre soin de lui. Mais la nouvelle du décès de son neveu l’a pris par surprise. Au même moment, il apprenait que le dernier album de Dilla s’intitulait Donuts.

« Alors qu’il était mourant, il bossait sur un album qu’il allait intituler Donuts. Quand quelque chose de tel se produit, vous y repensez et vous vous dites : ‘Je sais ce que je vais faire pour le restant de mes jours’ » explique l’Oncle Herm.

« Je me suis senti honoré, comme une espèce de fournisseur, de dealer de came, le type au sachet blanc quoi », ajoute-t-il en riant.

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Herm connaissait la musique de J Dilla mais ne s’aventurait pas trop dans ce monde. Il a fini par explorer le catalogue de son neveu pour devenir très rapidement un véritable fan de son œuvre et de hip-hop en général.

« J’ai fini par devenir un grand fan de Dilla, et je ne dis pas ça parce que c’était mon neveu. C’était genre… ‘Qui est ce type ?’ Et je découvre qui était Dilla, parce que je l’appelais toujours ‘James’ à l’époque », explique Herm. « C’était mon neveu, je lui ai changé ses couches. Et là, c’était comme de découvrir une nouvelle personne. »

Quelques années plus tard, Herm et Vanover se sont rencontrés lors d’une soirée en open-mic. Le courant est vite passé entre eux. Ils se sont finalement associés pour créer un lieu de près de 200 mètres carrés qui a ouvert ses portes cette année entre les murs de l’ancien Milner Hotel, dans le centre de Détroit. Le lieu est important. Dilla y a vécu et il a également aidé sa mère à organiser un dîner au rez-de-chaussée du bâtiment.

« Détroit est une ville où les donuts sont souvent à 50 cent. On en demande plus aux clients, mais je vous assure qu’ils sont meilleurs que ce qu’on trouver chez la concurrence. »

Herm voulait également impliquer les filles de l’artiste. « L’affaire existe pour elles et leur avenir », lance-t-il. Et c’est peut-être l’un des rares bénéfices qu’elles auront hérité de leur père, au-delà de son talent artistique. Suite au décès de Dilla, sa famille a appris qu’elle ne pouvait pas utiliser son image à des fins commerciales, et que, malgré l’influence qu’il a eue, il y a très peu de droits d’auteur.

« Les gens se disputent au sujet de sa musique et des royalties. Donc ce projet, c’est le bébé de ses filles et on veut le voir grandir. Et peut-être ouvrir 3 ou 4 autres magasins à travers le pays. On doit leur construire une vie et leur donner ce que leur père leur aurait donné s’il était encore en vie », déclare Herm. Il ajoute que lui et les filles de l’artiste œuvrent également pour lever des fonds en faveur de la recherche sur le lupus.

Ja’Mya et Ty-Monae’ sont unanimes quand il s’agit de parler du meilleur donut (le Red Cornish cinnamon roll). Pareil pour le meilleur disque de Dilla (l’intégralité de son œuvre). Elles apprécient que la mémoire de leur père soit maintenue en vie dans le magasin. Et kiffent également vendre des donuts : « J’aime ça parce que ça nous fait travailler, tout le monde vient nous rendre visite et c’est un environnement super cool » dit Ty-Monae’.

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Les filles de J Dilla, Ja'Mya et Ty-Monae'.

Le petit magasin est assez simple ; un zinc sur lequel on sert des donuts ou du café et un petit comptoir flanqué de quelques tabourets. Des souvenirs, des photos de Détroit et de baseball décorent les murs.

Il n’y a pas de cuisine puisque les donuts sont préparés à la boulangerie Detroit’s Avalon, un établissement très apprécié des locaux qui vend du café, des pâtisseries et du pain. Un endroit dans lequel Oncle Herm s’est fait la main par le passé. C’est là qu’il a appris à utiliser les meilleurs ingrédients que l’on retrouve aujourd’hui dans les donuts de Dilla's, comme la farine, les œufs et le lait bio.

Les donuts sont ensuite frits dans de l’huile de son de riz et non dans la traditionnelle huile de colza. Le livre de recettes de l’Oncle Herm regorge de délicieuses idées pour s’éloigner du traditionnel donut qu’on trouve partout. La plupart des noms sont des références à J Dilla.

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Ce dimanche, ceux qui ramenaient des vinyles peuvent repartir avec, entre autres, un Conant Gardens Glaze, un Brewster Banana Pudding (référence à la cité Brewster-Douglass), un macaron McNasty, un Cakeboy Chocolate Max, ainsi que plusieurs choix pour les végans. Des donuts très savoureux avec du brocoli, du cheddar, du romarin, de la pomme de terre et de l’ail, et un nappage de fromage de chèvre fondu, devraient rapidement trouver leur place sur le menu.

Vanover raconte que certains donuts peuvent coûter plus de 2 dollars. Ce n’est pas un prix indécent, et comme il l’explique, « Détroit est une ville où les donuts sont souvent à 50 cent. On en demande beaucoup aux clients, mais je vous assure qu’on sent vraiment la différence. C’est meilleur que ce qu’on peut trouver chez la concurrence. Et on ne se sent pas crado après en avoir mangé un. Les clients ne le regrettent jamais ! »


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES UK.

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