Les possibilités d’une île

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Les possibilités d’une île

Le quotidien dans la région islandaise de Grimsey, 5,3km² et 86 habitants.
15.2.16

Conduisez vers le nord de Reykjavik, au-delà des pics de roches noires qui surgissent des plaines. Un vent arrive de la côte et souffle sur les criques étroites, au-dessus des rues vides. Les sources chaudes criblent le centre du pays et le musc puissant du souffre flotte au-dessus de leurs surfaces grêlées. Coincées entre deux montagnes, vous découvrez des bandes de terre parsemées de petits villages – Reykholt, Laugarbakki, Varmahlíð – où chèvres et chevaux gambadent, derrière les maisons, mangeant de l'herbe ou laissant leurs regards se perdre au loin. Sur la côte nord, les fermes et les marchés aux poissons s'alignent le long du rivage, de plus en plus en haut, jusqu'à ce qu'il devienne impossible de conduire. Alors que l'océan Arctique rencontre la façade nord du pays, des chutes d'eau se déversent par-delà les falaises avant de s'écraser sur les roches en contrebas.

Puis, une fois que vous êtes allé le plus au nord possible, regardez 40 kilomètres plus loin. C'est ainsi que vous trouverez Grimsey, une ville de la taille de Central Park qui compte un peu moins de 90 habitants. En mai dernier, lorsque je suis monté dans un ferry en direction de l'Islande avec mon ami photographe Cole Barash ainsi que le cinéaste Brandon Kuzma, j'ai presque pu discerner son extrémité sud au loin, un ruban de pelouse se découpant sur la dense bande bleue de l'horizon.

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Au cours de notre semaine à Grimsey, Cole s'est intéressé à toutes les facettes de cette culture. Nous partions en randonnée, tard dans la nuit, aux quatre coins de l'île, jusqu'aux falaises de la côte ouest et au phare. Nous descendions ensuite au port, où se trouvent les maisons des habitants de l'île. Nous sommes montés sur des bateaux et avons participé à des soirées Bingo et aux remises de diplômes. Nous avons joué au football avec les enfants. Nous avons regardé leurs albums photo. Cole a photographié l'ensemble de ce voyage avec un moyen format, 35 mm. Quand il prend une photo, il fait preuve de patience et de minutie. Ses lèvres se tendent et ses yeux se plissent. Il se tient sur la pointe des pieds, avançant et reculant sa tête comme un boxeur, à la recherche de la meilleure façon d'entrer dans le sujet. Il était happé par les petits détails de l'île – un miroir sur un mur, la douche d'une salle de bains, un hula-hoop abandonné par terre. Ses photos ont quelque chose de fragile – un aperçu abstrait de ce que cela signifie de vivre à Grimsey.

Aujourd'hui, ces photos ont donné un livre, publié par Silas Finch. J'en ai profité pour discuter avec Cole du projet et de sa manière de procéder.

VICE : En quoi ton approche de ce travail est-elle différente de celle de tes projets précédents ?
Cole Barash : À l'époque, j'étais très frustré et fatigué de mon travail. Du coup, je suis parti faire un voyage en Islande dans le but d'y créer deux corpus d'œuvres – ce projet est devenu l'un d'entre eux. Désireux de ne pas me limiter aux photos typiques de l'Islande, j'ai trouvé ce minuscule point sur la carte, alors que je préparais mon voyage. Je me suis renseigné – six kilomètres de large, dans le cercle arctique, pour une population d'environ 90 personnes. Je savais que cela valait le coup de se pencher là-dessus, plutôt que de prendre des photos de paysages qui donnerait un aperçu général de l'Islande. J'ai voulu découvrir en profondeur ce qu'était la vie là-bas – de quelle couleur étaient vraiment les salons, quel genre de draps il y avait sur les lits, quelles odeurs on pouvait sentir dans les cuisines, à quoi ressemblaient les plus jeunes enfants, comment on ressentait la chaleur et le froid. Je me suis déconnecté pendant huit jours et j'ai travaillé uniquement avec un moyen format. Le résultat m'était donc inconnu et je devais agir purement à l'instinct, sans savoir ce qui marchait et ce qui ne marchait pas.

Pourquoi ce sujet t'a-t-il motivé à faire un livre ?
J'ai le sentiment qu'un grand nombre de communautés et de lieux sont totalement centrés sur eux-mêmes aujourd'hui, avec le rôle proéminent des réseaux sociaux dans la vie moderne. Cela rend parfois difficile le fait de se déplacer et de prendre de vraies photos dans un nouvel endroit. Grimsey était un lieu différent, presque coincé dans le temps, 30 à 40 ans plus tôt – qu'il s'agisse de la mode, de la décoration des maisons ou bien de l'importance accordée à la famille et à la communauté. Les gens étaient très ouverts, gentils et curieux, ce qui a rendu mon voyage et ce processus fascinant.

Je fais des livres pour retranscrire concrètement une vision cohérente d'un endroit, d'un sentiment ou d'une idée. Ceci est censé représenter un instantané de ce qu'était la ville de Grimsey en 2013-2014, quelque chose que l'on pourra regarder dans 40 ans et qui porte sur une île ou une communauté qui n'existera peut-être plus.

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Comment as-tu abordé ces photos, en termes de style ?
J'ai fait toutes ces photos avec deux appareils moyen format, ce qui m'a permis d'obtenir la cohérence et l'esthétique que je recherchais. Kodak m'a également fourni 130 rouleaux de pellicule négative pour ce projet. Je ne suis pas sûr de ce que les autres retirent de l'expérience visuelle qu'est ce livre. Mais pour moi, cela représente un lieu figé dans le temps, avec une simplicité et un sens de la communauté très fort, et un soupçon d'étrangeté.

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