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LE NUMÉRO ART PARMI D'AUTRES

Raymond Pettibon

J'ai tellement appris à dessiner en ­regardant le boulot de Raymond Pettibon que j'ai complètement digéré son influence. Ça m'arrive de bosser des mois en pensant avoir atteint un nouveau palier de créativité.

par Nicholas Gazin
12 Décembre 2010, 12:00am


J’ai tellement appris à dessiner en ­regardant le boulot de Raymond Pettibon que j’ai complètement digéré son influence. Ça m’arrive de bosser des mois en pensant avoir atteint un nouveau palier de créativité. Puis, avec le recul, je me rends compte que ce que je viens de faire n’est qu’une copie de ses dessins.

Comme la plupart des gens, c’est quand j’ai commencé à écouter du punk que j’ai découvert ses images. J’ai remarqué qu’il avait dessiné les couvertures de la plupart de mes albums préférés, d’abord celles des Black Flag évidemment, et que la plupart de ses dessins donnaient des purs tee-shirts. Ses flyers apparaissaient dans un tas de magazines et de bouquins qui me plaisaient (récemment, il a fait la couverture du premier album de OFF!, un super groupe mené par Keith Morris de Black Flag qui est signé sur Vice Records, le label qui appartient à la boîte qui possède ce magazine, d’où…). C’est impossible d’échapper à Pettibon si ce genre de trucs est votre came.

Au début je trouvais son boulot un peu brouillon, ses lignes maladroites. Mais comme à chaque fois que le boulot d’un ­artiste est bien, il m’a fallu du temps pour l’apprécier vraiment. J’ai fini par envisager son tracé comme des coups de pinceau magnifiques propulsant l’encre noire dans des espaces surpuissants. J’ai réalisé que ses lignes étaient libres et sauvages comme des poneys s’ébattant dans un champ.

J’ai rencontré Pettibon par l’intermédiaire du groupe de hardcore Cerebral Ballzy. Il traînait avec eux un soir et il a remarqué un tee-shirt que j’avais dessiné pour eux. D’après le chanteur du groupe, Honor, il a demandé qu’ils lui en filent un. J’ai failli ­crever de joie quand Honor m’a raconté l’histoire. Quelques semaines plus tard, j’ai croisé Pettibon et sa meuf Aïda Ruilova, une artiste vidéo, à un concert des Ballzy. Raymond avait l’air en retrait mais amical, et sa ­copine avait l’air aussi émerveillée par lui que moi je l’étais. Après avoir un peu discuté, je lui ai demandé si je pouvais l’interviewer la prochaine fois que je serais à LA. Il m’a dit OK et quelques mois plus tard, me voilà dans ma caisse à fantasmer anxieusement ma visite dans son atelier.

Le studio de Raymond est caché à l’intérieur d’un immeuble qui était autrefois un magasin de meubles. L’enseigne dégueulasse est encore à l’extérieur. À l’intérieur, Raymond utilise un mur entier pour ses travaux en cours, histoire de pouvoir bosser sur plusieurs trucs en même temps. Dans le fond, il y a des étagères qui contiennent sa ­collection de feuilles géantes et au-dessus, des escaliers qui mènent à un petit appartement. On a parlé pendant deux heures. Raymond avait l’air un peu distrait mais c’était quand même cool de passer du temps avec lui. Il m’a invité au vernissage d’une expo et on a mangé chez In-N-Out [ndlr : mec, ils font les meilleurs burgers au monde]. En mangeant, il feuilletait des bouquins pour trouver des idées et de l’inspiration, j’imagine. J’ai dessiné sa copine. Puis je l’ai suivi à l’anniversaire de Mike Watt dans un bar de cow-boys sur Long Beach. Ça a été l’une des plus belles nuits de ma vie.


Raymond a des piles de dessins dans son atelier ; il a pris celui-là pour nous dire un truc précis mais il a oublié en cours de route
Vice : J’avais préparé des questions mais je préfère me laisser distraire. Si on commençait simplement par des questions sur les trucs dans votre studio ?
Raymond Pettibon :
Ouais, allons-y.

Par exemple cette peinture d’un mec qui surfe une vague géante : pourquoi vous avez ­décidé de faire ça ?
J’ai grandi près de la plage. La violence au bord de la mer peut être bien pire que la ­violence en ville. Les surfeurs locaux sont méprisés voire détestés par les plupart des autres surfeurs internationaux. Y’a de bonnes sessions à faire là-bas, mais si les vagues ne se pointent pas, tu t’assieds sur le sable et tu pries Dieu que la houle monte. Puis tu finis par aller braquer les vagues des autres.

J’adore les cercles de couleur concentriques. On m’a accusé de vous avoir piqué ce genre de texture.
Il n’y a rien d’original là-dedans, vraiment. En revanche, il y a toujours un truc original, une patte dans le boulot de quelqu’un à partir du moment où il trace son premier trait. C’est comme ça.


Selon la façon dont Raymond décidera de le compléter, ça pourra être ou ne pas être un enterrement de skinheads
Vous pouvez me parler de ce dessin avec les skinheads ?
Il n’y a pas grand-chose à en dire avant que je commence à prendre conscience d’où ça va et de ce que ça signifie.

Pour le moment c’est juste quelques types qui portent un corps ?
Ouais. Peut-être qu’il est blessé, ou mort, même.

Ce genre de truc, ça vient de votre imagination ou d’obscures références photographiques ?
Celui-ci vient d’une photo que j’avais projetée.

Alors c’est au fur et à mesure du dessin que les personnages se composent ?
Voilà. Ce sentiment te prend à des moments étranges. C’est pour ça que je les suspends. C’est en partie pour les retravailler.


C’est un dessin d’une sorte de démon-monstre exemplaire de l’utilisation faite par Raymond de l’encre noire et de la hachure
Celui-ci avec la grosse forme d’encre et les petits coups de pinceau, il est intéressant. Il s’y passe quoi ?
C’est tiré de notices dentaires ou d’opérations des amygdales. Je l’ai assemblé comme ça. Ça passe ou ça casse. J’ai beaucoup de dessins qui ne sont qu’à moitié finis et qui ont besoin d’être travaillés et repensés. Celui-ci, il n’est pas fini. Un artiste que j’admire et qui est une influence, c’est Milton Caniff. C’est lui qui a fait Terry et les Pirates et Steve Canyon. C’était un maître du trait au pinceau.

C’est peut-être un peu con comme question mais je me lance : c’est quoi le truc que vous préférez dessiner ?
Les vagues. Pour moi, c’est naturel. J’ai ­grandi en voyant l’océan. Pas tellement depuis le bord de la mer, en fait, mais plutôt dans les magazines de surf. Pour pas mal de gens du coin, cette imagerie, c’est de la pornographie. Même si ça fait un moment que je n’en ai pas dessiné, je sais qu’il existe un public pour ça. J’aime bien les images de vagues mais ces temps-ci je n’aime pas trop en dessiner. À chaque fois, je me demande à quoi ça va ressembler, c’est comme un supplice. Ou un défi.

Vous avez déjà vu Secret Identity, la collection de dessins porno en noir et blanc que Joe Shuster a faits après qu’il s’est fait virer de Superman et que DC Comics l’a poursuivi ? Beaucoup de vos dessins me rappellent sa manière d’utiliser l’encre noire.
Non.

Tous les personnages ressemblent à Superman, Lois Lane, Jimmy Olsen ou Perry White, sauf qu’ils s’humilient sexuellement. Il y a des machines à fesser, des mecs en cagoule, des gens attachés et beaucoup de fouets. C’est assez étonnant, ça fout même les jetons.
Waouh ! On dirait les Tijuana Bibles. C’est dur de condamner Shuster tellement lui et Siegel se sont fait mettre par l’industrie du comics, et en plus c’était des gamins à l’époque. C’est dur à vivre quand on a créé un truc comme Superman, qui a autant de résonance et de poids du point de vue de ­l’influence culturelle… C’est pire qu’être un employé aigri. Je suis sûr que ça faisait partie des frustrations de Shuster, et ces plans un peu plus « cul » c’est probablement plus proche du vrai tempérament de Superman de toute façon.

Vous vous souvenez de votre premier comic book ?
Mon père avait quelques comics d’horreur d’avant la censure, avant le Code Hays. Il les sortait une ou deux fois par an, c’était super excitant.

C’était des EC Comics ?
Non, pas des EC mais des trucs du genre – crime et horreur, un peu des deux. À part ceux-là, je ne lisais pas de comics. Je crois que j’ai acheté ou lu d’autres comics de temps à autre mais quand j’étais gamin, je ne lisais pas de comics et je n’étais pas un fanboy. De toute évidence, j’emprunte beaucoup aux comics dans mon art. Il y a beaucoup d’artistes ou d’auteurs de comics que j’aime, mais ça fait partie d’un langage universel. C’est lié à la reproduction et aux pratiques artistiques, mais aussi à l’écriture et à la narration. C’est un bon point de départ quand on veut apprendre à dessiner sans avoir d’éducation « formelle », si tu veux. Mais mon boulot vient aussi d’autres choses, comme tout le monde.


Un dessin pris au hasard, par terre, près de piles de comics
Quand est-ce que vous avez commencé à ­dessiner en vous disant que vous alliez en faire quelque chose ?
Je devais avoir 12 ans. Je dessinais beaucoup. C’est rapidement devenu une part impor­tante de ma vie, un truc quotidien. J’ai commencé par être dessinateur de presse.

Votre père vous a appris à dessiner ? Il était peintre, il me semble.
Oh, pas vraiment. Il était écrivain et prof d’anglais. Mais beaucoup de ses tableaux sont bien, en effet. Dans mon cas, il y a des influences dont on ne peut même pas avoir conscience.

Et votre mère ? Elle vous soutenait dans votre travail ?
Je n’ai jamais vraiment été guidé dans mon travail. Et ce n’était pas vraiment la peine d’essayer de toute façon parce que bon, est-ce que les gamins écoutent vraiment leurs parents ? C’est facile d’apprendre à un gamin à faire du vélo, mais pour dessiner, c’est le bordel. Ce sont les gamins qui trouvent leur propre manière de dessiner. Si un parent intervenait, ce serait frustrant pour les deux parties. Je ne me suis jamais assis à côté des gamins avec qui j’ai travaillé en leur disant : « Hé, tu devrais faire ceci ou cela. » Je me contentais de leur donner un sujet et ils se débrouillaient.

Est-ce qu’il y a des références visuelles ­spécifiques qui vous inspiraient quand vous étiez gamin ?
Je ne sais pas. Je ne me souviens pas d’un moment déterminant dans mon enfance où mes yeux se seraient ouverts sur l’art, où je me serais retrouvé face au monde en l’envisageant d’une manière qui pourrait être retranscrite artistiquement. Je m’intéressais plus aux mots et à la littérature, et j’y consacre toujours énormément de temps.

Quand est-ce que vous avez changé votre nom ? Vous vous appelez Ginn en réalité.
Mon père donnait des petits noms absurdes à tout le monde dans la famille, et le mien c’était Pettibon. Mon frère c’était Tiger, tu vois, ce genre de trucs. Il m’a appelé Pettibon d’après ce joueur de football américain, là, John Pettibon.


Un bon exemple de la façon dont Raymond juxtapose de fins traits d’encre et de grands aplats de noir
Et la musique, c’est venu quand ?
Je n’en ai jamais fait et ce n’est pas maintenant que je vais m’y mettre.

Mais vous n’étiez pas dans un groupe avec votre frère Greg avant que Black Flag existe ?
Un jour quelqu’un a dit ça, j’imagine. Et comme tout ce que dit n’importe qui de ­n’importe quoi, ça va être colporté, répété, ­disséminé aux quatre coins du monde pour toujours. J’ai appris les parties de basse des premiers morceaux, seulement certains, et c’est tout. Ça ne m’intéressait pas et je n’avais ni le temps, ni les capacités, ni le talent pour faire quoi que ce soit en musique. Et faire de la musique, ce n’est qu’une infime partie de la vie d’une rock star. J’imagine que j’avais trop de respect pour la musique et les fans pour ne pas laisser ça aux musiciens. J’ai collaboré avec des groupes, fait un peu de musique au cours des années, et il m’arrive encore de pousser la chansonnette. J’ai la malchance d’avoir une magnifique voix de ténor mais on ne crée pas une chorale ou un orchestre comme on crée un groupe. On peut trouver un guitariste, un batteur ou un bassiste pour jouer avec eux mais ma musique et mes concerts ne révéleraient pas vraiment mes talents musicaux. J’ai aussi enregistré quelques disques, mais ce sont des trucs pour lesquels on a fait appel à moi. Aujourd’hui, j’imagine qu’il n’y a qu’une poignée de gens qui n’ont jamais rien enregistré, jamais sorti un 45 tours ou une cassette. De nos jours, on n’a plus aucune excuse pour ne pas sortir un CD, tu crois pas ?

Quand les Black Flag se sont formés, vous dessiniez déjà ce genre d’images ? Genre celle du diable géant qui balance un flic ?
Ce dessin raconte ce que c’est que grandir à Los Angeles, putain. NWA et Black Flag étaient très proches dans ce qu’ils revendiquaient. Black Flag est apparu au moment où des noirs se faisaient descendre à LA, juste parce qu’ils étaient noirs. Toutes les semaines, il devait y avoir une ou deux fusillades, des jeunes ou des vieux. On ne faisait que décrire la réalité, sans sensationnalisme. Ce que les gens faisaient à l’époque, c’était grossir le truc le plus possible et c’est plus facile à faire quand tu bosses avec le LA Times ou d’autres ­journaux. Leur raisonnement c’était que si tu fumais de l’herbe, tu devenais un surhomme, donc un danger potentiel. Ce n’était pas de la caricature, je n’exagérais pas le trait. Je décrivais juste la manière dont la police disait que tel mec, aidé par le fait qu’il fumait du PCP, pouvait se transformer à tout moment en une force de la nature et soulever une bagnole de flic. Désolé d’évoquer de nouveau Superman, mais là c’était vraiment ça. Les flics sortaient leur matraque et encore une fois, c’était une histoire de race. Les flics étaient incapables de faire face à un crime ou un danger imminent sans foutre un coup de matraque, mais là il était question de plusieurs morts, et au bout d’un moment, le chef de la police a déclaré que : « Bon, c’est peut-être parce que les noirs ont une constitution physique différente des gens “normaux”. » Je sais que je me méfie assez de la réalité pour ne pas croire n’importe quoi. Mais en même temps, c’est OK que le journal dise que quelqu’un est capable de soulever une bagnole de patrouille et de la jeter à travers la rue ? Ou qu’étrangler quelqu’un c’est la même chose que l’embrasser dans un aéroport, ou d’envoyer un baiser à ta femme, ou à ton père, ou à ta mère ou je sais pas quoi ? Ça faisait la une du New York Times, aussi ?

Toutes les infos sont bonnes à imprimer.
C’est vraiment odieux et rhétorique. Ils caractérisent tout le monde et toutes les races d’une façon ahurissante, élucubrent au-delà de ce qui est physiquement possible et s’en servent de justification pour la guerre. Ils ne font pas que la préparer, il l’encouragent, la planifient. Pas le genre de planification d’un général, non, un truc plus distant. Ma défense réside dans le médium que j’utilise, et ça inclut les dessins et les comics. Que ce soit suspendu au mur d’une galerie, collé à un poteau électrique ou accroché au mur de la chambre d’un gamin de 15 ans qui ne sait pas ce qu’est Black Flag. Tu peux retirer tout ça de l’interview si tu veux.

Non, c’est super intéressant, mais je veux vraiment savoir comment vous vous êtes retrouvé à faire tant de trucs pour Black Flag.
Mon frère était dans le groupe et gérait le label. Le graphisme pour les 45 tours ou les flyers ou le reste étaient pensés après coup, et c’est moi qui m’en occupais. Je dessinais, tu vois, rien de plus.


Sandy Koufax est l’un des joueurs de baseball préférés de Raymond ; ce dessin de lui est presque grandeur nature
Et le logo du groupe, alors ? Pour moi il est aussi évident que le logo McDo. Comment vous en êtes arrivé à ça ?
Si tu avais commandé le logo d’un groupe qui s’appelle Black Flag à 100 illustrateurs différents, dans le même contexte et avec les mêmes mecs, la moitié des types auraient fait la même chose, mais en mieux. Je n’ai pas les compétences d’un artiste commercial. La plupart des drapeaux, si tu les dessines, sont des lignes ondulantes.

Le vôtre est rigide, au contraire.
Et il suggère le mouvement et la puissance, comme des pistons. C’est aussi moi qui ai trouvé le nom. Politiquement, je suis extrêmement à gauche et je ne suis pas coloriste, en tout cas je ne l’étais pas à l’époque. Si je l’avais été, j’aurais peut-être pensé à Red Flag, pour des raisons esthétiques et symboliques. Ah, et je voudrais que ça soit clair : Black Flag n’a aucun rapport avec l’insecticide.

Et il y a un rapport avec l’idée de vénérer le diable ? Je ne sous-entends pas que vous ­adhérez à l’idée mais c’est peut-être un commentaire sur l’étrangeté des drapeaux, de la manière dont on leur prête serment ?
Non. Un drapeau noir, c’est le symbole de l’anarchisme, qui implique de lui-même l’idée de peur, de violence, de chaos et de rage envers le quidam. Le mec lambda. Et c’est un exemple de la manière dont on blâme la caricature pour éviter la réalité. L’anarchisme consiste à jeter des bombes, et je n’ai pas envie de ça. Je ne veux pas bâtir un nouveau monde sur les cendres de ­l’ancien. Politiquement, je viens plus de l’économie hardcore free market de UCLA. Paix et non-violence. Je ne suis ni un mec de droite ni un fondamentaliste du marché. Mais je ne suis pas libertaire pour autant. Je suis pour une coexistence pacifique et le non-interventionnisme dans les affaires des autres – les respecter assez pour qu’ils se gèrent eux-mêmes. Je suis réaliste. C’est comme les chiens. Si leur laisse est plus grande, ils s’adapteront d’eux-mêmes. Je pense que la société pourrait s’en sortir beaucoup mieux sans interventionnisme. Je pourrais me mettre à foutre la merde, c’est pas la menace de la prison qui va m’en empêcher. Mais c’est pas le premier truc qui me viendrait à l’esprit, tu vois.



Alors pour vous la nature humaine n’est pas fondamentalement mauvaise ou violente ?
Le monde n’est pas parfait. Il ne le sera jamais et je ne suis pas parfait non plus. Si je pensais que je pouvais construire une société utopique je commencerais probablement ici [il pointe un de ses dessins]. À ce jour, je n’ai probablement rien accompli qui se rapproche d’un succès, même d’une version estropiée du succès. Black Flag, c’était leur manière de danser, leur look, le volume, la primitivité et la dureté de leur musique. Il n’y avait pas tellement de violence. C’est arrivé plus tard, mais c’est venu des médias et de l’indignation des parents : leur gamin revenait avec les cheveux roses et ça les emmerdait. Ce genre de trucs, c’est important pour les gamins. Ils se la jouent transgressifs et rebelles avec l’autorité, que ce soit leurs parents ou leurs profs. Si tu les ignores, si tu les regardes avec indifférence ou que tu prends du recul, ils trouveront une autre manière de te faire chier. Alors c’est devenu violent, oui, parce que la police est devenue extrêmement violente. Il n’y a rien d’autre à dire. Si tu te sers d’un groupe de mecs comme boucs émissaires, il va ­forcément y avoir une réaction. Les règles étaient tellement inégales que la seule réaction possible était de se recroqueviller et de se défendre contre les coups. Pour que j’en arrive à envoyer ce genre de signaux… Je ne suis pas complètement contre la violence. Je crois que les gens devraient être capables de se défendre, mais même dans ce cadre, n’importe qui devrait réfléchir à deux fois avant d’en arriver aux représailles physiques. D’habitude, la non-violence, c’est mieux. Ne pas servir aux médias ce qu’ils attendent de toi. Ce sont souvent eux qui l’instiguent et les flics et l’armée font le ménage ensuite. Non, vraiment, c’est comme quand ta bistouquette n’arrive pas à se lever.

  L’impuissance ?
Quand les symboles sont impuissants face au pouvoir et qu’ils se font passer en même temps pour des porte-parole de la « rébellion » ou je ne sais quoi, ce ne sont plus que des logos vides. Et même si un symbole a un vrai pouvoir derrière lui, ça n’est que l’insigne d’une révolte puérile contre les maillots de baseball, les cols blancs, les costards gris, les queues de pie, les pattes d’eph’ ou je ne sais quoi d’autre. À ce niveau, ça devient presque de la mode, mais bon faut pas mépriser la mode non plus. Je ne l’ai jamais vu comme ça, mais c’est assez classe d’être le Gucci de son propre domaine. Je veux dire, dans le sens où Gucci et toutes ces marques peuvent être copiées comme mes comics ou mes flyers. Je ne touche rien pour ça. Je n’ai jamais rien touché de la part du label SST et je ne touche rien sur les tatouages non plus. Les tatouages, c’est encore plus substantiel parce que ça reste à vie. Et si quelqu’un veut s’en défaire, alors ce fils de pute doit souffrir encore plus pour l’enlever qu’il a souffert pour se le faire dessiner.

Vous avez des tatouages ?
J’ai un énorme svastika sur le dos. J’ai fait trois ans à Pelican Bay. Mon compagnon de cellule faisait des tatouages et je lui ai montré une photo de ma copine. J’ai pensé qu’il en ferait une espèce de Sainte Vierge avec les pattes écartées, tu vois, mais non, il en a fait ce qu’il a voulu.

Pourquoi vous étiez à Pelican Bay ?
Violation de copyright. Quand j’ai fini par voir le tatouage sur la visière d’un maton, son reflet, ça m’a rendu fou. Mais maintenant je suis presque content d’avoir ce svastika, aussi détestable que soit Hitler et ce qu’il a fait. Le truc, c’est que je suis dans le business des symboles et de la représentation sur papier. Les idées, les dessins, les illustrations, ça peut porter à conséquence. Je méprise ce tatouage et ma copine a fini par le mépriser aussi mais voilà, il se trouve qu’elle s’est transformée elle aussi en une incarnation de Hitler. Alors au final, je suis soulagé de ne pas avoir son portrait tatoué sur mon dos.


À un moment, Raymond s’est mis à fouiller parmi des centaines de vieux dessins de lui et de ses proches, tous géniaux
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Volume 4 Número 12