Les conséquences brutales de la loi anti-homosexualité en Ouganda

Des centaines de personnes sont contraintes de fuir vers le Kenya – un pays qui leur est tout aussi hostile.

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mai 4 2016, 5:00am


Un homme gay, qui a fui les lois anti-homosexualité de l'Ouganda en février 2015, attend son premier entretien avec le HCR pour déterminer s'il peut prétendre au statut de réfugié. Photos : Jake Naughton

Cet article est extrait du numéro « Vous nous avez manqué »

Ketifa a 16 ans lorsque sa meilleure amie Sharon l'embrasse dans le dortoir de l'école privée pour filles qu'elles fréquentent à Kampala. Elles ont grandi ensemble dans le quartier de Mutundwe, mais Ketifa n'a jamais été attirée par elle avant, ni par aucune autre femme. Fille unique d'un cheikh musulman conservateur, Ketifa a été éduquée dans l'idée que les relations entre deux personnes de même sexe enfreignent les lois de l'islam. Le baiser la submerge, et son instinct lui dit que c'est mal. Au cours de la semaine suivante, elle refuse de parler à Sharon.*

Elle n'arrive pourtant pas à se sortir ce baiser de la tête. « J'ai été prise par surprise », dit-elle. « Mais je me suis rendu compte que j'avais aimé ça. » Elle retourne finalement voir Sharon et lui dit qu'elle voudrait l'embrasser encore. Il n'est jamais venu à l'esprit de Ketifa que deux femmes peuvent avoir une relation amoureuse, mais elle veut faire ce qui lui plaît. Comme Sharon est chargée de la surveillance du dortoir, elle a une chambre individuelle. Pendant que les autres filles passent leurs dimanches à regarder des films dans les dortoirs communs, Ketifa et Sharon restent ensemble au lit. Elles savent le risque qu'elles prennent. L'homosexualité est illégale en Ouganda depuis l'époque du mandat colonial britannique et est passible d'une peine de quatorze ans d'emprisonnement. Le père de Ketifa lui a appris que l'islam prescrit cent coups de fouet pour une première infraction et la décapitation pour une seconde infraction. « En Ouganda, on grandit en sachant qu'être homosexuel est mal », dit Ketifa. « Être homosexuel est un fléau pour le monde, pour la nation. »

Pendant des mois, la relation entre Ketifa et Sharon s'intensifie, elles commencent à parler de trouver un endroit où elles pourraient s'installer ensemble une fois diplômées. En classe, elles se font passer des mots d'amour entre les pages des livres de cours. Un jour, Ketifa oublie dans un livre un mot que lui a écrit Sharon. Une camarade de classe le découvre l'après-midi même. « Elle est venue me voir et m'a demandé de quoi il retournait », raconte Ketifa. « Je lui ai dit que ce n'était qu'une blague, mais elle en a parlé autour d'elle et les gens ont commencé à tirer leurs propres conclusions. »

Des rumeurs courent déjà sur le fait que Ketifa et Sharon passent du temps seules dans la chambre de Sharon, ce qui est contraire au règlement de l'école. Alors, quand le petit mot parvient à la surveillante générale, la décision de l'administration ne se fait pas attendre : elles sont toutes les deux renvoyées immédiatement. Ketifa retourne vivre chez son oncle, son seul tuteur depuis la mort de ses parents quelques années plus tôt. Sharon rentre chez elle, dans les environs. Le couple ne se revoit pas pendant des jours. « Ses parents étaient très stricts », explique Ketifa. « Ils l'ont enfermée chez elle. » Quelques jours après être revenue à Mutundwe, Ketifa entend le tambour des messagers du conseil de la communauté locale. La réunion se tient sur le terrain des parents de Sharon. Curieuse, Ketifa se déguise en homme, avec un tee-shirt et une casquette, et va voir de quoi il s'agit. Le chef du conseil annonce la raison du rassemblement : Sharon est accusée d'avoir eu des relations homosexuelles. Ils ne disent pas d'où vient l'accusation, mais la raison de son expulsion est parvenue au village. Le chef du conseil ne mentionne jamais le nom de Ketifa, pourtant certaines personnes dans l'assistance commencent à la dévisager. Elle soupçonne que certains d'entre eux pourraient la reconnaître ; tout le monde sait bien que Sharon et elle sont meilleures amies. Sentant le danger, elle décide de rentrer chez son oncle sans attendre la fin de la réunion.

Quelques heures plus tard, l'oncle de Ketifa lui rapporte la façon dont la réunion s'est terminée : Sharon a été battue à mort. Ketifa est sous le choc. Le conseil condamne généralement à des travaux forcés ou, au pire, à des coups de bâton. Elle se précipite vers le jardin de la famille, mais il est trop tard. Elle ne peut qu'apercevoir la forme du corps de Sharon qui gît découvert dans l'obscurité.

Vue d'une rue du quartier Eastleigh à Nairobi. Beaucoup d'Ougandais LGBT on fait le dangereux voyage vers la capitale du Kenya après l'adoption de la loi anti-homosexualité.

La première pensée de Ketifa est de fuir, pour sa sécurité, mais comme ses parents sont morts, elle n'a nulle part où aller. De plus, son oncle est un homme riche, un membre respecté de la communauté, quelqu'un qu'on ne remet pas en question. Tant qu'il ne la livre pas au conseil de la communauté, Ketifa se dit qu'elle sera en sécurité. Elle essaye de faire profil bas tout en faisant le deuil de Sharon et, avec le temps, reprend ses études dans un nouveau lycée dont elle sort diplômée quatre ans plus tard. En 2013, elle s'inscrit dans une des universités les plus prestigieuses de Kampala pour y étudier le droit. Son oncle paye ses études et elle emménage dans un dortoir privé près de l'école.

Bientôt, Ketifa commence à fréquenter l'une de ses camarades. C'est sa première relation depuis Sharon. Le jour de la saint Valentin 2014, la colocataire de Ketifa entre dans la chambre et les découvre au lit. La colocataire s'écrie et, sa voix résonnant dans les couloirs, le dortoir entier vient découvrir la raison de cette agitation. Les responsables du dortoir escortent Ketifa et sa petite amie dehors sous les huées de leurs camarades.

Cette fois, Ketifa a plus de raisons de s'inquiéter. L'homophobie atteint une intensité sans précédent en Ouganda. Deux mois plus tôt, le Parlement du pays a promulgué sa tristement célèbre loi anti-gays, surnommée la loi « Mort aux gays » dans les médias occidentaux en raison d'une disposition, abandonnée par la suite, prescrivant la peine de mort pour les personnes se livrant à des actes homosexuels. Une version légèrement modifiée de la loi a finalement été adoptée. Elle rend toute « tentative » d'acte homosexuel passible de sept ans d'emprisonnement ; accomplir réellement l'acte est puni de quatorze ans de prison. La loi crée également le crime d'« homosexualité aggravée » pour les relations homosexuelles entre récidivistes et pour les personnes séropositives sexuellement actives, entre autres. Ce crime est puni par une peine de prison à perpétuité. Le débat sur cette loi, qui s'est tenu devant le Parlement d'Ouganda pendant presque neuf ans, a révélé l'homophobie la plus extrême que la région ait jamais connue. Les journaux étalent en une les photos et les noms du « Top 200 des homos d'Ouganda ». Des attaques s'ensuivent et les Ougandais gays, lesbiennes, bisexuels et transgenres se cachent de plus en plus.

Comme beaucoup d'autres Ougandais LGBT à ce moment-là, Ketifa se retrouve sans point de chute. Ce jour de la saint Valentin, comme elle n'a nulle part d'autre où aller, elle retourne à contrecœur chez son oncle, dans le quartier où son premier amour a été assassiné. Elle vient de prendre la pire décision de sa vie. Au moment où elle arrive, le propriétaire du dortoir a déjà appelé son oncle pour lui dire qu'elle avait été surprise au lit avec une autre femme. « Quand je suis entrée, il m'a attrapée par la main, m'a tirée dans la chambre et m'a attachée au lit », raconte Ketifa. « Il a fait entrer quelques amis dans la chambre et m'a dit : "Voyons ce que les hommes savent faire que les femmes ne peuvent pas faire." Il leur a dit : "Montrez-lui ce que vous savez faire." Il a enfermé les hommes avec moi, et ils m'ont violée chacun leur tour. » Chacun a eu « deux tournées », dit-elle. Le viol dure une heure.

En mars 2014, un groupe de vingt-trois Ougandais LGBT apparaît sur la pelouse des bureaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) de Nairobi. Ils souhaitent s'inscrire en tant que réfugiés lesbiennes, gays et transgenres.


L'oncle de Ketifa la laisse attachée jusqu'au main. Après l'avoir finalement libérée, il lui ordonne de s'occuper de la maison. Elle fait le ménage lorsqu'elle les voit arriver : les mêmes membres du conseil de communauté qui ont tué Sharon. Ketifa s'enfuit par la porte de derrière et part en bus, tout droit en direction de la frontière kényane, certaine qu'elle ne sera plus en sécurité nulle part dans le pays. À la frontière, à Malaba, elle apprend que le trajet jusqu'à Nairobi, la capitale du Kenya, coûtera cher, et qu'y vivre coûtera encore plus cher. Ketifa se rappelle que, durant son enfance, une de ses camarades de classe kényanes avait dit que le Kenya acceptait les personnes pourchassées dans leurs pays et les laissait vivre dans de vastes camps. Sur le bord de la route, elle remarque un vendeur de nourriture. Elle lui ment et lui dit qu'elle va rendre visite à un ami dans un de ces camps. Pourrait-il lui en indiquer la direction ?

Il lui demande si elle veut parler de Kakuma – un camp important du Nord du Kenya qui a ouvert en 1992 afin d'accueillir les réfugiés fuyant la guerre civile au Soudan, et qui est depuis devenu le foyer de près de 200 000 personnes fuyant toutes sortes de conflits. L'homme lui indique comment elle peut se rendre à Kitale, une ville du Nord de la vallée du Rift. De là, elle peut prendre un bus qui passe par Lodwar et va à Kakuma. Ketifa n'a pas d'argent, alors le marchand lui propose un travail : pour gagner l'argent du ticket de bus, elle fait la vaisselle pendant quelques heures. Trois jours plus tard, Ketifa arrive à Kakuma, réfugiée de l'homophobie violente de l'Ouganda.


Ketifa n'est pas la seule à avoir quitté le pays à cause de la ferveur anti-gay de l'Ouganda. Quelques semaines plus tard, le 11 mars, un groupe de vingt-trois Ougandais LGBT apparaît sur la pelouse des bureaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) de Nairobi. Ils souhaitent s'inscrire en tant que réfugiés lesbiennes, gays et transgenres. Ils ont pour la plupart entre 25 et 30 ans et sont en majorité des hommes. Ils viennent de tout l'Ouganda – certains sont issus de la classe ouvrière, d'autres de formation universitaire. Un prêtre ougandais et un soutien LGBT de Kampala les ont orientés vers ce bureau.

Ce prêtre est un soutien discret de la communauté gay depuis 1999. Après que les journaux locaux ont rapporté l'union de deux hommes à Kampala, il publie une tribune où il condamne la vague d'homophobie qui balaye l'Ouganda. À la fin de son article, il inscrit son numéro de téléphone. Des personnes LGBT commencent à appeler et sa maison devient bientôt un refuge pour les gays d'Ouganda. « C'était un endroit sûr où les gens pouvaient parler de leur orientation sexuelle comme ils n'avaient jamais pu le faire avant », explique-t-il. « Je voulais aider les gens à accepter qui ils étaient, à être conscients de l'homophobie dans la société, et faire en sorte qu'ils ne se fassent pas lyncher. »

Dans le sillage de la loi anti-homosexualité, le prêtre met à l'abri des personnes LGBT qui fuient leur famille ainsi que la police. Mais lorsque le financement de la cachette s'assèche, beaucoup, craignant pour leur vie, disent vouloir quitter le pays. Le prêtre leur déclare qu'il ne pense pas qu'ils soient davantage en sécurité au Kenya. Pourtant, ils ont l'impression de ne pas avoir d'autre choix. Quand ils parviennent à Nairobi, il leur recommande d'aller demander de l'aide aux Nations unies.

Au deuxième étage du bâtiment du HCR, une femme blonde nommée Inge De Langhe est assise dans son petit bureau. De nationalité belge, elle est arrivée au Kenya en 2012 en tant que responsable de la réinstallation afin d'aider les plus chanceux parmi les 550 000 réfugiés du pays à trouver de nouveaux foyers. Depuis qu'elle est à ce poste, seulement quelques milliers ont été réinstallés chaque année. C'est un taux bien plus bas que le taux d'arrivées.

Une réfugiée lesbienne originaire d'Ouganda pose dans l'un des quartiers LGBT du camp de réfugiés de Kakuma.

Quand les vingt-trois Ougandais apparaissent devant son bureau ce jour-là, elle les conduit à la salle de conférences pour entendre leurs histoires. Alors qu'ils racontent la terreur dont ils ont fait l'expérience, De Langhe s'inquiète de savoir si le groupe sera en sécurité au Kenya. Ils sont arrivés dans un pays qui reste profondément homophobe et qui punit toujours les activités homosexuelles de peines allant jusqu'à quatorze ans de prison. L'homophobie est également monnaie courante dans les camps de réfugiés. Alors que la plupart des autres réfugiés du pays ont réussi à échapper à ce qui avait bouleversé leurs vies, ces réfugiés gays arrivent dans un environnement où pèsent sur eux les mêmes menaces que celles qu'ils ont fuies. « J'ai pensé : voilà un groupe spécial », dit De Langhe. « Ils étaient très jeunes et désespérés. Ils étaient en majorité menacés par leurs propres familles, ce qui je crois rend la situation encore plus difficile. »

Il y a 24 000 personnes à Kakuma et 8 000 à Nairobi sur liste d'attente pour l'entretien qui déterminera simplement s'ils remplissent ou non les conditions pour obtenir le statut de réfugié, ce qui représente un délai de six mois. Et ce temps d'attente pour l'entretien n'est que le premier pas d'une procédure qui prend habituellement plusieurs années. La plupart des réfugiés attendent des mois voire des années, mais De Langhe et son équipe commencent les entretiens des 23 LGBT en quelques semaines. Ils mandatent HIAS, une ONG partenaire, pour leur fournir des logements où ils puissent vivre en sécurité et de petites allocations qui leur permettent de tenir. « Très franchement, nous n'avons jamais eu un groupe qui a reçu autant de soutien et d'attention », raconte De Langhe.

Les temps sont durs quand on est un réfugié en demande d'asile hors du Kenya, les temps sont durs n'importe où, d'ailleurs. L'année dernière, il y avait plus de 60 millions de réfugiés dans le monde, du jamais-vu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Et même si les demandes d'asile n'ont jamais été aussi nombreuses, le nombre de réfugiés réinstallés avec succès est en baisse : seulement 73 000 d'entre eux ont été réinstallés en 2014, contre 98 400 l'année précédente. Malgré les menaces particulières qui pèsent sur les réfugiés LGBT, méritent-ils cette attention disproportionnée ? Et comment peuvent-ils être protégés pendant leur attente ?


Après la décision d'accélérer la demande des réfugiés, le HCR, en partenariat avec HIAS, place certains d'entre eux dans des appartements d'un quartier pauvre de Nairobi, où ils habitent dans de petites chambres et doivent parfois partager les lits. La possibilité pour les réfugiés de rester à Nairobi dépend de l'application généralement laxiste de la loi kényane qui exige que tous les réfugiés vivent soit à Kakuma, soit à Dadaab, un autre grand camp de réfugiés dans le Nord du pays.

Mais les Ougandais arrivent à un moment où les réfugiés au Kenya sont dans le collimateur des forces de sécurité du pays. Après que les terroristes d'Al-Shabaab ont assiégé le centre commercial de Westgate à Nairobi et tué plus de soixante personnes en septembre 2013, le gouvernement kényan doit au moins faire semblant de prendre des mesures pour éradiquer le groupe. Les réfugiés deviennent les cibles faciles d'un pays en guerre contre le terrorisme. En avril 2014, la police rafle des centaines de personnes dans les rues du quartier somalien de Nairobi, et les détient temporairement dans le Moi International Sports Center, un stade de football construit à la fin des années 1980 pour les Jeux africains. Peu après, les réfugiés sont transférés vers les camps.

À la fin du mois de mars 2014, la police fait une descente dans l'appartement qu'occupent les réfugiés LGBT et les met en prison. La HCR négocie leur libération avant qu'ils soient emmenés hors de la ville, et en l'absence d'autre choix, les installe provisoirement dans un hôtel haut de gamme. La police ne met pourtant pas longtemps à les retrouver. Les policiers menacent d'expulser tout le groupe vers l'Ouganda. Se retrouvant encore une fois à court d'options, le HCR persuade la police d'acheminer immédiatement les réfugiés par bus à Kakuma, le camp de réfugiés dans le Nord du Kenya où Ketifa a fui.

Kakuma se trouve dans la région de Turkana, pas loin de la frontière avec le Soudan du Sud. C'est une ville tentaculaire de 184 000 habitants originaires du Soudan, de Somalie et d'autres pays voisins. Les Nations unies fournissent des rations mensuelles de nourriture, un accès à des robinets d'eau publics et des soins médicaux rudimentaires. Kakuma est une ville gigantesque. Des centaines de kilomètres de désert semi-aride entourent le camp. Les habitants vivent entassés dans des baraques de plain-pied sur 20 kilomètres carrés. C'est un endroit inhospitalier – rien ou presque ne pousse dans le sol sec et dur, et les températures atteignent souvent les 40 °C. Le camp est situé à seulement quelques kilomètres de l'équateur et, les arbres ayant été abattus depuis longtemps pour en faire du bois de chauffe ou du charbon, il est difficile d'échapper au soleil. La plupart des habitants de Kakuma n'ont rien à faire de leurs journées. À part la revente de rations de nourriture ou de charbon pour cuisiner, il n'y a pas beaucoup de travail. Quelques chanceux trouvent du travail auprès des Nations unies, des agences partenaires ou des ONG actives dans le camp.

Un réfugié gay originaire d'Ouganda pose dans l'appartement qu'il partageait avec son compagnon à Nairobi. Six mois plus tôt, sept hommes armés de machettes ont pénétré chez eux et ont failli le tuer.

En parlant avec les autres, Ketifa se rend compte qu'elle pourra bientôt sortir du camp. « Quand je suis allée voir les représentants de la HCR, ils m'ont dit que je devrais rester un an tout au plus, et qu'après on m'accorderait mon statut et que je serais réinstallée », explique-t-elle.

Les réfugiés LGBT sont devenus un groupe très soudé et, par conséquent, une cible pour le harcèlement. Ils restent le plus possible entre eux, mais des bagarres éclatent quand ils croisent les autres réfugiés pendant les repas. « Je me suis dit, d'accord, je dois vivre pendant un an dans cet endroit où les gens me discriminent, mais après je partirai. »


Les archives des résidents du camp de réfugiés de Kakuma sont alignées sur les murs du bureau du HCR. Il y a 182 000 réfugiés dans le camp, et la plupart d'entre eux ne seront jamais réinstallés.


Quand je visite Kakuma en octobre dernier, De Langhe, qui a été mutée à Nairobi en mai, m'accueille dans une salle en plein air remplie de vieux bancs en bois. Tout demandeur d'asile arrivé à Kakuma au cours des deux dernières décennies est passé par cette salle. De Langhe m'amène dans un petit bureau. Les murs sont couverts d'étagères portant de gros classeurs. Ils contiennent des listes de noms recensés en 2011 afin de déterminer qui, parmi les dix millions de personnes remplissant les conditions pour obtenir des rations alimentaires, vivait encore vraiment dans le camp.

« La plupart des habitants de Kakuma y resteront toute leur vie », explique De Langhe. Même le 1 % qui gagne un ticket pour une nouvelle vie devra normalement attendre plusieurs années avant d'être autorisé à partir. Il y a un retard permanent dans le traitement des demandes d'asile depuis le jour où le camp a ouvert. Plus encore que le retard de traitement des réinstallations, il y a une autre procédure en souffrance : l'enregistrement des masses d'immigrants en tant que réfugiés. De Langhe a pour tâche de faire le tri entre ces deux procédures à la traîne. « J'aimerais qu'on puisse en proposer plus pour la réinstallation, mais je suis encore plus gênée par le fait que les gens attendent des années pour obtenir une décision quant à leur statut de réfugié et passer enfin à l'étape suivante », dit-elle.

De Langhe considère leurs inquiétudes avec attention, et elle prend rapidement des mesures pour y remédier autant que possible. Bien que De Langhe représente l'agence qui se tient entre eux et leur nouvelle vie, la plupart des réfugiés ne tarissent pas d'éloges à son égard. De Langhe, me dit un réfugié, « est la femme que je respecte le plus au monde ».

Alors que De Langhe et son équipe travaillent sur les demandes d'asile des réfugiés LGBT ougandais, elle s'attend à ce que leur arrivée ne soit qu'une légère anomalie dans son coin du monde saturé de réfugiés. Mais bientôt, de nouveaux réfugiés LGBT arrivent au camp, un ou deux par mois au début, puis plus d'une dizaine à la fois, fuyant non seulement la législation anti-gays de l'Ouganda mais aussi l'homophobie au Burundi, en Éthiopie et ailleurs en Afrique de l'Est. Au printemps dernier, plus de 200 réfugiés LGBT ont frappé à la porte des Nations unies, demandant tous l'asile d'urgence. En discutant avec un chercheur du Global Philanthropy Project, une personne récemment arrivée a déclaré : « Je m'attends à passer trois mois au Kenya et à être réinstallé à l'Ouest. »

Certaines personnes demandent également conseil à des soutiens à l'Ouest sur la façon dont ils peuvent demander l'asile au Kenya. C'est le cas d'Isaac, un homme gay de 25 ans vivant à Kampala. En avril 2015, un journal local accuse Isaac d'avoir « sodomisé » un autre homme – son petit ami, Patrick. Peu après, incertain de ce qu'il doit faire, il cherche des conseils sur internet. Il tombe sur le blog consacré aux droits de l'homme de Melanie Nathan, une avocate et militante sud-africaine qui s'est installée aux États-Unis en 1985 pour ouvrir une clinique défendant les droits des immigrés LGBT. Nathan a suivi la loi anti-gays ougandaise et la vague d'homophobie qui s'en est suivie et, en 2014, elle est en contact avec de nombreux LGBT ougandais. Elle commence à parler de leur situation critique sur son blog. Elle conseille parfois des Ougandais qui ont décidé de fuir. Quand Isaac contacte Nathan, elle répond immédiatement. Plus tard le même mois, Patrick et lui partent pour Kakuma.

Il y a 24 000 personnes à Kakuma et 8 000 à Nairobi sur liste d'attente pour l'entretien qui déterminera simplement s'ils remplissent ou non les conditions pour obtenir le statut de réfugié, ce qui représente un délai de six mois.

Contrairement aux réfugiés du Sud Soudan ou de Somalie, dont la plupart sont extrêmement pauvres, il existe parmi les réfugiés ougandais une grande mixité sociale. Beaucoup viennent de Kampala. Certains travaillent dans la restauration, d'autres sont diplômés. Ils sont étudiants et certains parmi les plus jeunes n'ont même pas fini le lycée.

Comme de plus en plus commencent à faire le voyage vers Kakuma, le American Jewish World Service ainsi qu'une petite ONG kényane ont mis sur pied un foyer de transit dans le Nord du Kenya, situé à mi-chemin entre la frontière ougandaise et le camp. Le but de ce centre de transit est d'intercepter les réfugiés LGBT venant d'Ouganda et de les héberger pendant cinq jours pour qu'ils puissent réfléchir à ce qu'ils vont faire. Pendant ces quelques jours, on emmène le futur réfugié à Kakuma et on lui fait visiter le camp, puis on le ramène au foyer de transit. Là, il ou elle passe un ou deux jours supplémentaires à considérer la difficulté des conditions et l'homophobie dont il ou elle a été témoin dans le camp. Beaucoup optent alors plutôt pour une vie clandestine à Nairobi. Quelques-uns font demi-tour et retournent en Ouganda.

L'homophobie est enracinée dans la vie du camp. Peu de temps après que Ketifa commence à enseigner à l'école, des rumeurs se propagent sur son homosexualité. Bien qu'elle ne s'affiche pas, on peut voir qu'elle vit avec des personnes qui semblent ouvertement gays, et elle n'a ni mari, ni petit ami. « On entend les élèves dire "Shoga ! Shoga !", ce qui veut dire gay », raconte-t-elle. « Certains d'entre eux se plantent devant moi et disent "Mwalimu (professeur), vous ne m'enseignerez rien ! Parce que mes parents m'ont dit qu'une shoga ne peut pas enseigner, parce qu'une shoga c'est mal." »

Pour assurer la sécurité des réfugiés LGBT à Kakuma, les Nations unies leur ont construit un camp près d'un commissariat.

« Les gens ont des convictions religieuses très fortes », explique Muthee Kiunga, le second de De Langhe à Kakuma. « Les Somaliens, même les chrétiens, croient fermement que c'est quelque chose de foncièrement mal. Ça a donc été très difficile pour ces personnes, ces vingt personnes. C'est devenu très difficile pour eux de s'intégrer dans le camp. »

Les discriminations prennent parfois une tournure violente, menaçant les vies et les foyers des réfugiés gays. Des hommes somaliens et soudanais attaquent les réfugiés LGBT, parfois même leur jettent des pierres et les blessent. Pour éviter les conflits, les réfugiés LGBT attendent que tous les autres réfugiés aient mangé pour aller prendre leur repas. Craignant d'affronter des violences pires encore s'ils se retrouvent mêlés à la population générale du camp, le groupe entier refuse de quitter le centre de réception qui n'était censé les accueillir que provisoirement.

Kiunga reconnaît qu'il ne peut pas changer l'attitude des 180 000 réfugiés en une nuit et qu'il n'est pas possible de garantir la protection du groupe LGBT dans le camp. « Nous avons eu beaucoup de mal à savoir où nous pouvions les mettre », dit Kiunga. Les ouvriers disposent des arbustes épineux autour du terrain comme une barrière de fortune pour leur protection et leur intimité. Quand les cabanes sont achevées en juillet 2014, plus de vingt LGBT arrivés au camp parmi les premiers, ceux qui ont passé plus de deux mois terrés dans le centre réception, y emménagent à contrecœur. Ketifa est parmi eux. Lorsque de nouveaux réfugiés LGBT arrivent, ils s'installent sur un second terrain construit juste à côté du premier. Les baraques ne sont en aucun cas luxueuses. On trouve à l'intérieur des matelas à même le sol et des valises ouvertes débordant de vêtements. Des moustiquaires pendent des plafonds à côté de shorts, robes et sous-vêtements.

L'installation comprend également son propre robinet d'eau, ainsi Ketifa et les autres n'ont pas à subir de harcèlement lorsqu'ils vont chercher de l'eau. Mais le robinet est devenu un privilège important, car les LGBT ne sont pas les seuls à se faire rejeter aux robinets publics. À Kakuma, la discrimination est un phénomène général. « C'est au sein des tribus, au sein de la communauté soudanaise aussi. Les Nuers ne veulent pas donner à boire aux Dinka. Les enfants se font battre parce qu'ils sont Hutu ou Tutsi », raconte Kiunga. « L'eau est une ressource très précieuse. Ce n'est pas seulement un problème LGBT. »

Lorsque les autres résidents du camp remarquent les privilèges accordés aux réfugiés LGBT, certains deviennent envieux. « Le groupe LGBT, aussi petit soit-il, reçoit tellement d'attention que parfois nous avons des plaintes », dit Kiunga. « Comment pouvez-vous accorder un traitement spécial à ces gens ? Comment se fait-il qu'ils restent ici six mois et puis s'en aillent ? Je suis ici depuis six ans. J'ai des problèmes. Comment ces gens obtiennent-ils de partir si vite ? »

Un militant LGBT du Turkana, au Kenya, qui se fait appeler Brian, est l'un des premiers à défendre les droits des réfugiés LGBT de Kakuma, mais il est aussi l'un des premiers à critiquer la décision du HCR de leur accorder un traitement spécial. « Nous sommes allés là-bas et nous avons rencontré Muthee. Nous lui avons dit : "Ce que vous faites n'est pas bien" », dit Brian. « Vous leur construisez de jolies maisons, et vous mettez la police tout près, vous leur donnez une enceinte fermée et de l'eau à l'intérieur. Ce sont de bonnes choses. Mais que pensez-vous qu'il se passera quand les autres communautés commenceront à poser des questions ? »

Un réfugié gay et séropositif pose devant sa maison, près de Nairobi. Sa condition de réfugié lui donne le droit à une petite somme qui lui est mensuellement accordée par l'ONG HIAS, mais il n'a souvent pas assez pour s'acheter suffisamment à manger pour accompagner son traitement antrirétroviral.

Un jour de septembre, des affiches écrites à la main en kényan swahili apparaissent dans le camp : VOS ENFANTS SERONT FORCÉS À DEVENIR GAYS. SI VOUS VOYEZ QUELQU'UN AVEC VOTRE ENFANT, DEMANDEZ L'AIDE DE LA POLICE. DONNONS-NOUS LA MAIN ET ÉRADIQUONS LES COMPORTEMENTS HOMOSEXUELS. « C'était comme un avertissement », dit Kiunga. Lui et ses collègues examinent l'écriture et tentent à tour de rôle de deviner la nationalité de l'auteur. Mais ça peut être n'importe qui. De Langhe amène les lettres à la police, mais les affiches continuent de fleurir sur les murs aux environs du quartier LGBT pendant des semaines.

Malgré cela, Brian continue de penser que le traitement préférentiel a contribué à l'appel d'air. « Si l'on vous donne la possibilité de pâturages plus verts », dit-il, « vous irez. »

Il n'y a pas qu'à Kakuma que les réfugiés LGBT reçoivent des traitements particuliers. Si certains d'entre eux, par choix ou par obligation, s'installent dans le camp, la majorité choisit de vivre à Nairobi. En particulier pour ceux qui ont grandi dans la métropole de Kampala, la ville est un choix plus logique qu'un camp de réfugiés.

Ceux qui vont à Nairobi reçoivent une aide que les autres ne reçoivent pas : de l'argent. HIAS, l'agence internationale de réinstallation des réfugiés, garantit un financement des Nations unies et propose aux réfugiés LGBT de Nairobi une allocation mensuelle de 6 000 shillings, environ 60 dollars. Cela ne suffit pas pour payer un loyer, encore moins pour acheter à manger ou payer les transports pour les allers-retours aux entretiens. Mais c'est déjà mieux que rien. Ces allocations sont, par bien des aspects, exceptionnelles. HIAS les a apparemment offertes sans limite, alors que les allocations traditionnelles pour les réfugiés ne sont proposées que pour une durée limitée. Même les mineurs non accompagnés ne reçoivent d'habitude que quatre mois d'aide financière. Pourtant cette générosité exagérée envers les LGBT n'est pas viable. D'après le Global Philanthropy Project, un des partenaires du HCR a dépensé la totalité de son budget 2014 pour les allocations de réfugiés en seulement deux mois.

Les privilèges accordés aux réfugiés LGBT sont une des raisons pour lesquelles les Nations unies doivent faire face à un problème de fraude. Les réfugiés LGBT déclarent avoir vu des personnes recevoir de l'argent sous un faux prétexte : elles prétendaient être gays. Aaron Gershowitz, qui supervise le fonctionnement global pour HIAS, trouve l'idée d'une fraude généralisée peu probable. L'année dernière, lorsqu'il passe quelques semaines à Nairobi pour améliorer le processus de distribution des allocations, son équipe ne lui parle absolument pas d'imposteurs. HIAS ne travaille que pour des personnes qui ont déjà terminé leur inscription initiale à la HCR comme réfugiés. Ainsi, s'il est vrai que certains imposteurs reçoivent des aides, ce n'est pas de la faute de HIAS.

« Ce que vous faites n'est pas bien », dit un militant LGBT de Turkana.
« Vous leur construisez de jolies maisons, et vous mettez la police tout près, vous leur donnez une enceinte fermée et de l'eau à l'intérieur.
Ce sont de bonnes choses. Mais que pensez-vous qu'il se passera quand les autres communautés commenceront à poser des questions ? »

Cette idée que certaines personnes pourraient mentir et prétendre être gay pour obtenir des aides ou pour être réinstallées à l'étranger inquiète tout de même le HCR en février dernier, lorsque plus de 76 personnes déclarant être LGBT se présentent au bureau de Nairobi en une seule journée. Cette arrivée massive fait naître des inquiétudes sur un trafic organisé. De Langhe raconte qu'elle a été avertie par le prêtre ougandais qui avait fait passer le premier groupe de réfugiés. Il lui a conseillé d'être prudente avec les nouveaux arrivants. « Quand vous avez 70 personnes à votre porte en une journée, c'est qu'il se passe quelque chose », m'a dit De Langhe.

Cette nouvelle préoccupation rend le travail du HCR encore plus difficile. De Langhe diffère le traitement des dossiers pendant que son équipe fait le tri entre les réfugiés LGBT légitimes et les imposteurs. « Il y a peut-être de vrais LGBT parmi ces 76 personnes, mais leur demande pourrait être compromise par les fraudeurs. »

S'il y a des imposteurs parmi les centaines de personnes postulant pour le statut de réfugié et déclarant être LGBT, De Langhe ne leur reproche pas complètement d'essayer. « Pourquoi avons-nous des cas de fraude ? Parce que nous avons un effet d'appel. Nous devons l'accepter. » « Si vous étiez un homme célibataire pauvre vivant en Ouganda dans des conditions difficiles et vous entendiez parler de cas de LGBT venant de votre pays et qui partent rapidement en Amérique du Nord, vous tenteriez votre chance et vous vous présenteriez en tant que LGBT. Je pense que c'est normal. »

Natah, une réfugiée lesbienne du Burundi, et sa petite amie kényane partagent un immeuble avec d'autres réfugiés à Nairobi.

« C'est une question très sensible, très personnelle parfois », dit Kiunga. Il a eu vent de deux affaires au moins dans lesquelles des personnes affirmant être LGBT ont vu leur statut de réfugié rejeté parce qu'ils n'étaient pas crédibles. Il est délicat pour les Nations unies de vérifier qu'un réfugié se déclarant LGBT dise la vérité. On ne peut pas juger uniquement par le passé sexuel du candidat. Et ce pour la bonne raison que tout le monde, en particulier les plus jeunes, n'a pas d'expérience sexuelle. De plus, l'absence de relations passées peut même être « une indication qu'il ou elle a cherché à éviter les problèmes ».

Pour certains réfugiés, ces entretiens peuvent être perturbants. Natah, une lesbienne de Kampala, se souvient d'avoir fondu en larmes en racontant comment sa mère l'avait reniée et son père attaquée lorsqu'ils se sont rendu compte qu'elle était homosexuelle. « Les personnes qui menaient l'entretien m'ont donné un stylo et du papier et m'ont demandé d'écrire quelque chose sur moi », raconte-t-elle à propos de son premier entretien avec le HCR. « J'ai écrit que j'avais perdu ma famille à cause de ce que j'étais. » Pendant le second entretien, « j'ai failli craquer parce que je pensais à ma mère. J'ai commencé à pleurer. Je disais : "Ma mère a découvert ce que j'étais, et elle m'a demandé de partir." » Lentement, douloureusement, elle leur a livré son histoire.

Pour éviter de forcer inutilement les candidats à revivre leurs traumatismes, les Nations unies posent des interdits : « Les questions détaillées à propos de la vie sexuelle du candidat doivent être évitées. » « Le "contrôle" médical de l'orientation sexuelle du candidat constitue une infraction aux droits de l'homme et ne doit pas être utilisé. » « Il serait déplacé de s'attendre à ce qu'un couple soit physiquement démonstratif lors d'un entretien pour établir leur orientation sexuelle. » Les Nations unies doivent donc presque entièrement compter sur le témoignage du candidat, sur la cohérence et la logique de son récit. Les amis et la famille ne peuvent habituellement pas être contactés pour vérification : pour beaucoup de réfugiés LGBT, ce sont ces mêmes personnes qui les ont chassés.

Parfois je passais lui dire bonjour et je le trouvais avec une jupe, une robe, du maquillage.
Je lui disais : Tu es à Nairobi, tu te souviens ?
Ils sont homophobes ici.

Après avoir été renvoyée de son travail d'enseignante, Ketifa attend désespérément d'être réinstallée. Elle ne s'est pas donné la peine à postuler pour un autre travail. « Ils se fichent de vos compétences », dit-elle. « Tout ce qui les intéresse, c'est votre orientation sexuelle. » Comme elle n'a rien d'autre à faire de ses journées que s'asseoir et discuter avec les autres réfugiés LGBT, Ketifa envisage d'aller à Nairobi. Ses amis soutiennent qu'elle y aurait une vie moins ennuyeuse et éviterait plus facilement les discriminations. Pour pouvoir déménager, elle doit obtenir une permission du département pour les réfugiés du Kenya, ce qui est une mission presque impossible. Elle connaît des réfugiés LGBT qui sont partis illégalement, mais elle a trop peur pour les suivre.

De fait, Nairobi offre des avantages évidents par rapport au camp. Comme toute grande ville, elle héberge de nombreux habitants gays et lesbiens. Bien que certains réfugiés disent avoir rencontré des Kényans gays, la plupart d'entre eux vivent à l'écart des lieux de sociabilité gay. Certains sont allés dans un club gay du centre-ville, qui subit de continuelles descentes de police. Mais pour la plupart d'entre eux, la communication avec la communauté LGBT du Kenya est surtout virtuelle ; ils s'écrivent sur WhatsApp, partagent des photos et des vidéos sur Facebook, cherchent des relations sur Grindr.

Quelque part dans la banlieue sud de la ville, trente réfugiés LGBT partageaient une grande maison le long d'une rue pierreuse. Ils passaient leurs journées à l'intérieur à écouter de la musique, cuisiner et manger ensemble. Ils jouaient au netball devant la maison, un sport d'équipe qui ressemble au basket-ball. Ils ne quittaient leur foyer que pour aller acheter à manger ou se rendre à des entretiens avec les différentes agences de réinstallation, les bureaux gouvernementaux et les ambassades étrangères. Au moins, ils vivaient en relative sécurité dans leur propre communauté. Jusqu'à la fin de l'année dernière où les menaces des voisins homophobes sont devenues tellement sérieuses qu'ils ont décidé de quitter la maison tous ensemble. Les réfugiés LGBT de Nairobi sont constamment chassés de leurs maisons. Un samedi ensoleillé de février 2015, un groupe de réfugiés LGBT se réunit dans une maison d'un quartier bondé pour faire une fête. L'un d'entre eux s'en va. Francis, un gay ougandais, a obtenu une réinstallation en Suède moins d'un an après être arrivé au Kenya. Sa bonne fortune donne de l'espoir aux autres.

Natah, la lesbienne de Kampala qui a fui à Kakuma au début de l'année 2014, se trouve parmi la cinquantaine d'invités à la fête d'adieux. Natah est finalement partie à Nairobi, où elle est devenue amie avec Francis. Pour la fête, Francis porte une jupe. Normalement, Natah le gronde quand il se comporte ainsi : « Parfois je passais lui dire bonjour et je le trouvais avec une jupe, une robe, du maquillage. Je lui disais : "Tu es à Nairobi, tu te souviens ? Ils sont homophobes ici." » Mais ce jour-là, comme Francis est à deux doigts d'être libre, elle se dit qu'il peut garder sa jupe.

La fête bat son plein à grands coups de danse et de musique ougandaise. Mais Natah, qui ne boit pas, décide de rentrer chez elle peu après le coucher du soleil. Elle fait ses adieux à Francis, qui insiste pour qu'elle lui donne une dernière tendre claque d'adieux sur les fesses. Quinze minutes plus tard, Natah attend à l'arrêt de bus quand son téléphone sonne. C'est son amie Josephine, une autre lesbienne ougandaise qui est restée à la fête. « Elle dit : "La police est arrivée. Ils vont nous arrêter." »

Après le départ de Natah, comme elle l'apprend plus tard, la police kényane fait irruption dans l'immeuble. Josephine s'est enfermée dans une pièce. Au téléphone, elle décrit à Natah la façon dont les policiers viennent les chercher, pièce après pièce, fouillant leurs vêtements, vérifiant sous les matelas. Ils n'ont pas l'air très sûrs de ce qu'ils veulent trouver.

Les policiers emmènent tout le monde au centre de la maison. Ils ordonnent au groupe de s'asseoir. « Ils disent : "Vous n'avez pas d'autorisation pour cette fête" », se souvient Raj, un adolescent gay d'Ouganda. Un policier lui crie de se taire et un autre le gifle, dit-il. « Ils disent : "On ne plaisante pas ici, on est au Kenya. On n'est pas en Ouganda." »

Un réfugié gay désigne une des baraques, qui sont un sujet de préoccupation constant dans le camp de Kakuma. Un trou dans le mur, un parmi tant d'autres dans ce bâtiment, est partiellement couvert par une bâche du HCR.

La police insiste pour tous les envoyer à Kakuma, comme la loi l'exige. Les policiers les arrêtent et les mettent tous en prison – ils sont trente-cinq. Là, la police les sépare en deux petites cellules crasseuses. La nuit est bien avancée, mais personne ne dort ; il n'y a pas assez d'espace pour que tout le monde puisse s'allonger sur le sol froid. Certains décident de prendre des tours, d'autres s'assoient ou s'accroupissent.

Il fait chaud le matin suivant. Certains des réfugiés enlèvent leur chemise pour se rafraîchir. Un homme s'évanouit, et les autres persuadent la police de le laisser aller à l'hôpital au coin de la rue. La journée s'écoule lentement ainsi qu'une nouvelle nuit. Ce n'est qu'à l'aube du jour suivant que les représentants du HCR persuadent la police de les libérer. Ils n'ont jamais été accusés d'aucun délit.

Dès que les réfugiés LGBT sortent, certains vont à l'hôpital s'enquérir de l'ami qui s'est évanoui. Ils y trouvent Natah qui s'est ruée à l'hôpital pour prendre soin de lui. Il s'est rapidement remis, mais les infirmiers refusent de le laisser partir. Ils insistent pour qu'il paye la facture d'abord. Natah passe une journée à donner des coups de téléphone aux amis et aux avocats – tous ceux qui lui viennent à l'esprit. Elle doit réunir 2 300 shillings – environ 25 dollars – pour payer la facture. Finalement, le prêtre gay-friendly d'Ouganda fait don de la somme. Lorsque le groupe de réfugiés LGBT quitte l'hôpital cette nuit-là, Natah dit qu'ils sont soulagés d'être libres. Mais cette épreuve leur a rappelé qu'ils sont toujours des « prisonniers », selon les mots d'un des policiers kényans. Ils vivent en parias dans un pays étranger, homosexuels dans un endroit où être homosexuel constitue un crime. Natah voit Francis ce soir-là devant l'hôpital. Il est à quelques heures de s'envoler pour un pays où il sera libre, mais il ne dit rien. « Ce n'est pas un moment heureux », se souvient Natah. Les réfugiés rentrent chez eux pour réunir leurs affaires. Clairement, le quartier n'est pas sûr. Dans quelques jours, ils vont se disperser dans différents lieux à Nairobi.


Francis fait partie malgré tout d'une poignée de chanceux. Bien que les réfugiés LGBT s'attendent à un traitement accéléré de leur demande d'asile, peu d'entre eux reçoivent l'attention qu'a reçu le premier groupe des 23 réfugiés. Avec l'arrivée de réfugiés de plus en plus nombreux, les procédures sont ralenties, et les gens comme Ketifa, qui sont parmi les premières personnes LGBT à avoir fui l'Ouganda, sont contraints d'attendre. « Pour l'instant, je ne sais pas si j'ai mon statut de réfugiée », dit-elle un jour de l'automne dernier. « Je suis toujours dans l'incertitude. »

À la fin de l'année 2014, le HCR ne peut pas accélérer toutes les procédures, alors la supérieure de De Langhe, Catherine Hamon-Sharpe, décide de prendre en compte chacun d'entre eux individuellement. Le HCR n'a tout simplement pas le temps ni les ressources pour accélérer tant de demandes. Les réfugiés LGBT d'Afrique ne seraient plus sur la voie rapide vers la réinstallation.

Un homme observe la rue dans le quartier d'Eastleigh à Nairobi, où de nombreux réfugiés LGBT se sont installés.

En mars dernier, des réfugiés en attente d'une réinstallation d'urgence manifestent devant les bureaux du HCR. Un groupe a écrit une lettre disant que les longs délais pour les entretiens « ont pour effet de laisser les migrants LGBT vivant au Kenya dans des situations qui mettent leur vie en danger ».

Si le HCR pensait que mettre fin au traitement spécial pourrait arrêter rapidement l'effet d'appel qui attire les Ougandais au Kenya, ils ont eu tort. La transition est lente. Même si la Haute Cour de l'Ouganda a annulé la loi anti-homosexualité pour certains aspects techniques en juillet 2014, « rien n'a changé immédiatement », dit le prêtre ougandais, qui continue d'aider des dizaines de personnes à trouver un abri temporaire dans des maisons des banlieues de Nairobi pendant que leurs procédures tardent à avancer. Il raconte que l'effet d'appel n'a commencé à baisser qu'à la fin 2015. Même si les success stories des premiers réfugiés ont incité d'autres Ougandais à marcher dans leurs pas, les nouveaux récits de harcèlement et de violences, de stagnation et de déception, « ont eu un effet modérateur », pense-t-il. « Les personnes qui envisagent de sortir du pays y réfléchissent maintenant à deux ou trois fois avant de se mettre en route. Maintenant, avec les longues attentes avant les entretiens, les gens sont découragés. »

Finalement, en janvier dernier, Ketifa reçoit la décision qu'elle a attendu pendant deux ans : son statut de réfugiée a été accepté. « Nous avons fait une prière. Nous avons remercié Dieu pour ces bonnes nouvelles et nous avons prié pour que les autres en reçoivent aussi », dit-elle. Maintenant elle va entamer la longue procédure des contrôles médicaux et de sécurité à l'ambassade de n'importe quel pays qui acceptera d'envisager de la réinstaller.


Un dimanche matin brûlant d'octobre à Kakuma, un groupe de vingt personnes se réunit dans une église de fortune des quartiers de réfugiés gays. Les bâches humanitaires qui recouvrent le sol entre deux des cabanes semblent immaculées. Quatre maigres bancs ont été fabriqués à partir de planches de bois dépareillées. Comme ils prennent place le long des bancs, les fidèles chantent un hymne ougandais.

Finalement le prêtre, Solomon Mugisa, les rejoint. Né d'un père prêtre pentecôtiste et d'une mère anglicane très pieuse, Mugisa a fréquenté toute sa vie les écoles chrétiennes et les universités bibliques. Il sait bien que l'Église anglicane a la réputation d'être la plus homophobe d'Afrique. Mais bon an mal an, ce fait ne l'a pas empêché lui, un homme gay, de devenir prêtre anglican. « Je sais que Dieu ne fait pas de discrimination », dit-il. « Il vous aime, qui que vous soyez. »

On ne peut pas dire la même chose de la police ougandaise. En mars 2014, des photos commencent à circuler sur internet montrant Mugisa faisant la fête au World Pride Festival de 2012 à Londres – un moment de plaisir qu'il s'est accordé au cours des deux années qu'il a passées dans un programme d'échange chrétien au Royaume-Uni. Mais à son retour à Kampala, la police débarque chez lui un soir. Les policiers le jettent en prison, où il passe les cinq nuits suivantes. Au sixième matin, il est libéré sous caution. Il fuit immédiatement à Nairobi, puis le HCR l'emmène à Kakuma, où il devient un des guides du groupe des Ougandais, à la fois pratique et spirituel.

Au début, les dimanches matin, Mugisa emmène prier quelques réfugiés aux églises de Kakuma, mais ils se font chasser à chaque fois. Alors Mugisa décide de créer sa propre église, sur le terrain que partagent les réfugiés LGBT. Si le christianisme et l'homosexualité ont toujours été en conflit, cela ne se remarque pas lors du service du dimanche matin sur le terrain des Ougandais gays du camp 3 de Kakuma. Ce dimanche-là, les gens rendent grâce. Une femme remercie Dieu de l'avoir aidée à terminer son « médical » – c'est-à-dire la partie médicale de la procédure de réinstallation aux États-Unis. Un homme dit qu'il est reconnaissant d'avoir une église où il peut prier. (« Il n'aurait jamais pu imaginer qu'il fréquenterait une église qui l'accepte », explique Mugisa. « Il a même commencé à détester Dieu. ») Un autre homme se lève : « Je remercie Dieu de me protéger. La nuit dernière, je marchais près des magasins et j'ai été attaqué. Mais grâce à Dieu, j'ai survécu. »

Même Ketifa, musulmane et qui n'a jamais mis les pieds dans une église avant d'arriver à Kakuma, est venue. Elle raconte que les mosquées locales refusent de l'accepter parce qu'elle est lesbienne.

Elle se tient attentivement au dernier rang et se joint au chant des chrétiens autour d'elle.

Plus d'une heure après le début du service, une fois finis les chants et les prières, Mugisa prononce son sermon hebdomadaire. « Dieu a un livre de vie », dit Mugisa à l'assistance. « Il se souvient de votre nom. Mais pour qu'il soit écrit dans ce livre, vous devez être bons. » Mugisa se tourne vers ses fidèles. « Mulondo, Lujja, Kasule, Nansamba, vous voulez pouvoir dire : "Dieu, je t'ai servi quand j'étais au camp de Kakuma." Vous voulez pouvoir dire : "Je t'ai servi en Ouganda. Souviens-toi de moi. C'est ce que j'ai fait, souviens-toi de moi." »

Soudain, Mugisa s'interrompt. Pendant ce silence inattendu, on peut entendre clamer des « Amen » depuis l'église jaune du bout de la rue – une des églises qui ont chassé les réfugiés LGBT avant qu'ils n'aient leur propre église. Mugisa balaye des yeux sa congrégation de fidèles LGBT, croisant le regard de certains d'entre eux. Incapable d'ignorer l'angoisse sur leurs visages, il les rassure. « Croyez-moi, un jour on sortira de cet endroit. »

*Tous les noms figurant dans cet article ont été modifiés afin de protéger l'identité des personnes menacées de violences homophobes.

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