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Le pourquoi du comment des évasions de prison

Peu importe ce qu'en disent les architectes : aucune prison n’est inviolable, et un détenu déterminé saisira toujours la minuscule opportunité qui aboutira à sa liberté.
11.10.14

Toutes les illustrations sont de Joseph Remnant.

Durant ses 50 ans de carrière, Donald E. Westlake a rédigé plus de 100 livres, en majorité des romans policiers – souvent rédigés du point de vue des criminels. Il a également écrit quelques essais, généralement liés au crime. En octobre, la University of Chicago Press publiera une sélection de ces textes dans The Getaway Car : A Donald E. Westlake Nonfiction Miscellany. L'essai dont est partiellement tiré le texte suivant fut originellement publié en 1961 et présente une histoire non exhaustive des grandes évasions. En tant qu'écrivain, Westlake appréciait de coincer ses personnages dans des situations atrocement difficiles et d'observer comment ils s'en sortaient.


Alcatraz est probablement la prison la plus célèbre des États-Unis – et la plus sévère. Toute sa population est constituée de cas intraitables transférés de pénitenciers fédéraux moins robustes, et beaucoup de ces prisonniers se sont déjà échappés d'une ou plusieurs autres prisons. En plein milieu de la baie de San Francisco, elle est entourée de courants traîtres et presque toujours enveloppée d'un épais brouillard venteux. « Maintenant, vous êtes à Alcatraz », entendent les prisonniers. « Il est impossible de s'en évader. Vous ne pouvez pas sortir d'ici. »

C'était un défi, et un jour ou l'autre, quelqu'un devait le relever. Ce quelqu'un fut un criminel nommé Ted Cole. Il s'était déjà échappé en Oklahoma, caché dans un sac de linge sale. Mais maintenant, il se trouvait à Alcatraz. Pourtant, en écrivant des courriers cryptés, il avait réussi à préparer une assistance extérieure avec des amis de la région de San Francisco. En attendant, il travaillait dans un atelier, d'où il pouvait observer la plage rocheuse de l'île.

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Le jour est venu. Juste après un passage en revue de l'effectif, afin de bénéficier d'une heure ou deux d'avance, Cole est passé à travers le mur et a plongé dans l'eau. C'était la partie dangereuse de l'évasion. Si ses amis ne le trouvaient pas, il nagerait dans le brouillard jusqu'à mourir d'épuisement ou finir capturé par une patrouille.

Finalement, un moteur s'est fait entendre derrière lui. Cole a fixé le brouillard, se demandant s'il s'agissait de ses complices ou des gardiens.

C'était ses complices. Ses amis l'ont monté à bord, lui donnant des couvertures et du brandy, et sont repartis vers la côte. Une fois de plus, le défi avait été relevé, et une nouvelle prison « inviolable » avait été conquise.

Accepter, de manière antisociale, le défi de la société est la seconde nature du criminel. Le désir de liberté est fort chez la plupart des hommes, et peut-être plus encore chez ceux, qui, par le crime, ont tenté de se libérer des lois de la société. La contrainte plus dure et complète encore d'une cellule de prison, couplée au fait de s'entendre dire que s'échapper est impossible, fait croître cette ardeur de liberté à un point où aucun risque ne semble trop grand, s'il existe une simple possibilité. Peu importe ce qu'en disent les architectes d'une prison : un prisonnier déterminé et imaginatif saisira toujours la minuscule opportunité qui aboutira peut-être à la liberté.

Ce besoin de liberté ne donne pas toujours lieu à des évasions ingénieuses et spectaculaires. Parfois, ce sont des émeutes avec prises d'otages, détruisant des biens et des vies. Mais elles échouent toujours : trop bruyantes et émotionnelles. L'évadé triomphant est silencieux, et emploie son esprit plutôt que ses sentiments. En fait, il craint tout autant les émeutes que les officiers de prison. Celles-ci résultent inévitablement en une fouille complète de la prison, qui révèlera son tunnel, sa scie à métaux ou son échelle de corde. Il doit alors chercher un nouveau plan.

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Il trouve toujours.

Prenez John Carroll, peut-être l'unique homme à s'être évadé mais aussi introduit dans une prison. Lui et sa femme, Mabel, ont été capturés et condamnés en 1927. Alors qu'il était emprisonné à Leavenworth, Mabel a fini dans la maison de redressement de Leeds. À cette époque, Leavenworth était considérée comme presque inviolable. Mais Carroll a fini par trouver la faille.

Contre la moitié de son butin, soit trente-quatre mille dollars, il a convaincu le chef d'atelier de collaborer avec lui. Une partie de son travail consistait à concevoir les étuis servant à expédier les biens conçus dans la prison. Ils allaient en construire un pour Carroll et le livrer à l'appartement de l'officier corrompu. Ils travaillaient lentement, en attendant le moment adéquat.

Mais des nouvelles de sa femme l'ont forcé à se presser : « Ta poule a la tuberculose. Je vais mourir si tu ne viens pas me chercher. Je suis dans le dortoir D de Leeds. »

Carroll savait que la pire crainte de sa femme était de mourir en prison. Il a quitté Leavensworth la nuit même, dans son étui. Celui-ci avait été chargé à l'envers, et Carroll était arrivé inconscient à l'appartement du chef d'atelier. Se réveillant, il s'est extrait de l'étui et enfui de l'appartement vide après avoir enfilé les vêtements préparés pour lui. Le contremaître n'a jamais vu un centime de ses 34 000 dollars.

Carroll a foncé à Leeds, mais il lui a fallu cinq mois pour préparer son plan. Se liant d'amitié avec un garde, il avait non seulement découvert l'emplacement du dortoir, mais aussi celui de la cellule de sa femme. Finalement, à la tombée de la nuit le 27 juillet, il s'est conduit au pied d'un mur excentré de la prison. Sa voiture contenait une échelle, une scie à métaux, de la corde, du savon et un peu de piment de Cayenne.

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L'échelle en place, Carroll a monté le mur. Il l'a ensuite basculée et est descendu dans la cour, se déplaçant rapidement vers le dortoir D. Collé au mur, il a sifflé une note aiguë, un signal que sa femme reconnut. Quand elle a répondu du troisième étage, Carroll lui a jeté la corde, puis est monté.

De là, il a saisi la scie, enduite de savon pour couvrir le bruit, et s'est employé à scier les barres une à une. Le soleil commençait à poindre quand ils retirèrent la dernière barre. Ils se sont glissés au sol, où Carroll couvrait leur trace de piment pour empêcher les chiens de sentir leur piste. Ils sont passés par dessus le mur et se sont enfuis.

Carroll fut recapturé un an plus tard, et est retourné de prison de bon gré. Sa femme était morte depuis cinq mois. Mais pas en prison.

La plupart des évadés ne restent pas aussi longtemps dehors. La majorité semble utiliser toute leur ingéniosité pour sortir, mais rien pour rester dehors. Ces hommes ont un talent exceptionnel pour préparer et exécuter un meurtre, un braquage ou une évasion, mais paraissent totalement incapable d'accorder autant d'attention à un job quotidien leur permettant de vivre intégrés dans la société.

Une autre évasion de Leavensworth illustre ce point. Elle impliquait cinq hommes, dont leur leader Murdock. Celui-ci était observateur et imaginatif. Il travaillait dans la menuiserie. Les deux portes de la prison, formant un sas, étaient censées ne jamais s'ouvrir en même temps. Mais par lassitude, les gardiens attendaient rarement que la première soit fermée pour ouvrir la seconde, et celle-ci ne pouvait plus se fermer avant d'être complètement ouverte.

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Murdock a dissimulé cinq morceaux de bois, qu'il a pendant plusieurs mois taillés en répliques exactes de pistolets, avant de les distribuer à ses camarades d'évasion.

Le jour et l'heure sont arrivés. Un camion de livraison sortait, et Murdock a aperçu la porte extérieure s'ouvrir avant que celle intérieure ne soit fermée. Il a crié le signal et couru vers la porte, les quatre autres avec lui. Ils se sont glissés juste avant la fermeture de la porte intérieure. Brandissant sa fausse arme, Murdoch a interdit aux gardes de la rouvrir. Les cinq ont passé la porte extérieure et se sont dispersés.

Voilà les efforts faits pour sortir. Mais pour rester dehors ? Murdock lui-même fut le premier capturé, moins de 24 heures plus tard, dans un caniveau. Trois autres n'ont pas tenu une semaine.

Le cinquième ? C'était l'exception. Les autorités ont mis 20 ans à le trouver, et ont découvert qu'il était devenu le maire d'une petite ville canadienne. Son casier était vierge depuis l'évasion, et on l'a laissé vivre sa nouvelle vie en paix.

Autant d'efforts pour rester en liberté que pour s'évader

S'ils étaient utilisés pour servir les intérêts de la société, ces capacités et ce talent feraient de ces hommes certains des citoyens les plus précieux. Mais un challenge leur est offert, et ils le relèvent. On ne les défie pas de mettre leurs talents au service de la société, mais au contraire de la déjouer.

En fait, il semble y avoir une corrélation entre la rigidité du contrôle et les tentatives d'évasion. Plus le contrôle est strict, plus les prisons sont sûres et solides, et plus il y aura de tentatives d'évasions, et parmi elles, de réussites.

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La carrière de Jack Sheppard, peut-être le plus célèbre évadé de prisons « inviolables », le démontre bien. Sur une période de cinq mois en 1724, Sheppard s'est évadé de Newgate, la prison anglaise « imprenable », pas moins de trois fois ! La première, il était aidé de l'intérieur de la prison, ce qui est probablement la forme la plus courante et simple d'évasion. La seconde, il avait des outils et une aide extérieure, un peu plus dur mais certainement pas impossible. La troisième fois, en juillet 1724, sans outils ni aide, il a réussi une des évasions les plus osées et complexes de l'histoire.

Cette fois, les autorités étaient déterminées à ne pas le laisser sortir. Pas de visites. Après que des outils furent trouvés dans sa cellule, il fut transféré dans une pièce spéciale, sans fenêtres, au milieu de la prison, verrouillée par une double porte. Pas de meubles, seulement une couverture. Les poignets de Sheppard étaient menottés, et ses chevilles enchaînées, le métal étant lié à un verrou incrusté au sol.

Sheppard avait 23 ans. Chétif et faible, il était affaibli par une maladie vénérienne et un régime trop souvent alcoolisé. Sa condition physique, ainsi que ses menottes et l'emplacement de sa cellule, semblaient rendre son évasion quasi impossible.

L'ouverture de la Cour le 14 octobre lui garantissait suffisamment d'activité pour que les gardiens ne se soucient pas d'un prisonnier aussi confiné que lui.

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Il a d'abord réussi à glisser ses mains hors des menottes, sacrifiant un peu de peau au passage. Puis, saisissant la chaîne lui retenant les chevilles, il brisa le maillon la retenant au verrou.

Il disposait maintenant d'un outil, le maillon brisé. Enveloppant ses jambes dans les chaînes pour ne pas les avoir sur son chemin, il a utilisé le maillon brisé pour attaquer un mur, derrière lequel était manifestement dissimulé une ancienne cheminée. Une fois le mur tombé, il trouva le conduit obstrué d'une barre de fer.

Pas découragé, il creusa un second trou dans le mur, trouvant l'emplacement de la barre et la descellant. Il avait maintenant deux outils et un chemin. Remontant le conduit jusqu'à l'étage supérieur, il cassa le mur pour trouver une pièce vide, où l'attendait un troisième outil – un clou rouillé. Il crocheta la porte et se trouva dans un couloir vide. Au bout, une porte verrouillée de l'extérieur. Il creusa un nouveau trou dans le mur, y passa sa main et déverrouilla la porte.

Les portes suivantes furent forcées grâce à la barre métallique. Il monta une série de marches, sachant que sa seule chance était d'atteindre le toit.

Sheppard était en fuite depuis quatre heures. Exténué et les mains ensanglantées, le poids de ses chaînes drainait son énergie. La sixième porte était infranchissable. Pourtant, Sheppard l'a attaquée, ne réussissant initialement qu'à tordre sa barre de fer. Au bout de deux heures, il réussit, et sortit sur le toit de la prison.

Cela faisait six heures qu'il avait commencé son évasion. Sheppard traversa le toit et découvrit une maison environ six mètres en contrebas. Il ne voulait pas sauter, craignant de se retrouver coincé par une cheville cassée après tous ces efforts. Alors il a fait demi-tour, retournant jusque dans sa cellule. Il y prit sa couverture et remonta sur le toit. Il avait oublié son quatrième outil, et était simplement retourné le chercher !

Une fois arrivé, il déchira sa couverture pour en faire une échelle de corde, et descendit sur le toit de la maison voisine. Il attendit d'être sûr que ses occupants soient partis se coucher, puis s'échappa.

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Mais comme souvent, Sheppard était incapable de consacrer autant d'énergie pour rester en liberté. Il est simplement rentré chez lui, où il a fêté son évasion en buvant du brandy avec sa mère. Les autorités se sont montrées le lendemain et l'ont embarqué encore ivre. Cette fois, Sheppard est resté à Newgate suffisamment longtemps pour rencontrer le bourreau.

Voici le cœur du problème. Ce gâchis de talent n'a jamais été aussi évident que lorsque dix hommes se sont échappés du pénitencier d'État de Walla Walla dans l'État de Washington en 1955. Ils avaient creusé un tunnel sous le mur principal, mais cela ne leur suffisait pas. Ils avaient aussi des chemins entre leurs cellules, pour communiquer et échanger des informations et du matériel. Quand ils furent repris—encore une fois, rapidement—l'étendue complète de leur ingéniosité et de leur audace fut découverte. Ils avaient tous un porte-document contenant des contrefaçons de cartes de conscription, de cartes de visite, de permis de conduire, de certificats de naissance, et même des cartes de crédit et des cartes de compte dans des magasins de Seattle. En plus de cela, ils avaient tous une carte d'identité les présentant comme des officiers du système pénitentiaire de l'État, et des lettres de recommandation de représentants de l'État, dont du gardien du pénitencier de Walla Walla. Quatre avaient aussi des faux chèques valant plusieurs milliers de dollars. Tout ce travail avait été réalisé dans les ateliers de la prison.

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On peut comparer cela aux statistique de la « prison modèle » de Chino en Californie. S'en échapper semble incroyablement facile. Il y a une clôture, mais pas de murs, et celle-ci ne gênerait pas un homme cherchant à s'évader. Il y a peu de gardes, encore moins de verrous, les prisonniers travaillent surtout dehors, et la région est faite de collines boisées. Pour un homme déterminé à s'échapper, Chino n'offre aucun défi.

Et pourtant, la prison n'a connu pratiquement aucune évasion !

Peut-être que l'absence de challenge elle-même en est la raison. Les prisonniers ne sont pas enfermés dans des cages à barreaux. Ils ont des restrictions, mais subtils, et ne sont pas entourés de fer et de pierre leur rappelant leur condition.

Le challenge à Chino – et dans d'autres prisons construites dans la même philosophie—est très différent. « Vous ne devriez pas vous évader ! Et quand vous comprendrez pourquoi la société vous demande de rester ici, vous n'aurez pas besoin de vous échapper. Vous serez relâché. »

Les deux challenges demandent au prisonnier de réfléchir, d'utiliser leur esprit, leur intelligence et leur imagination. Mais alors que l'un d'eux l'encourage à penser le long des lignes qui le conduiront encore plus à l'écart de la société, l'autre le pousse à se conduire dans les lignes qui l'ajusteront à elle.

Peu importe le défi, il y aura toujours des hommes pour le relever, comme l'a prouvé à ses dépens le gardien du pénitencier de Walla Walla. Un jour de 1952, il avait offert un dîner spécial aux prisonniers pour célébrer une année entière sans qu'aucun passage n'ait été creusé. Trois jours plus tard, durant une fouille de routine, les gardes trouvaient un tunnel de trente mètres de long.

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