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LE NUMÉRO MODE 2008

Je hais la mode

Si vous voyiez mes pieds—pleins de cors, de crevasses et de corne—vous vous demanderiez quel genre de cerveau est connecté à la nana qui accepte la torture d’une paire de talons aiguille de douze centimètres, aussi chers qu’inconfortables. C’est pas ma...
22.5.11

Photo: AP

JE HAIS LA MODE

« La mode repose sur les goûts d’individus qui n’avalent pas plus de deux grains de riz par jour. »

PAR TRACIE EGAN Si vous voyiez mes pieds—pleins de cors, de crevasses et de corne—vous vous demanderiez quel genre de cerveau est connecté à la nana qui accepte la torture d’une paire de talons aiguille de douze centimètres, aussi chers qu’inconfortables. C’est pas ma faute—ne vous en prenez pas à la fashion victim mais à la mode ! Et ne vous méprenez pas : j’adore les chaussures, j’adore les fringues, j’adore les accessoires. Juste, je hais la mode. Ça peut sembler contradictoire, mais ça ne l’est pas. Parce que la mode en tant que milieu et business ne se préoccupe même pas de fringues, de chaussures et d’accessoires. Demandez à n’importe qui dans le milieu, ils vous dira (pompeusement) que la mode, c’est de l’« expression » et du « feeling ». Ils n’ont pas tort. Les magazines de mode—qui montrent des trucs scandaleusement hors de prix portés par des mannequins filiformes, sans nichons, qui ressemblent à des mecs et qui se sont retrouvées là juste parce qu’elles ont été repérées par un homo pour qui les femmes servent uniquement de portemanteaux—ont décidé que je n’étais ni assez mince ni assez riche pour être à la hauteur. Le « feeling » que ça me laisse est aussi pourri que mes pieds. Je ne supporte pas l’idée d’être définie par l’argent que je retire de mon compte en banque ou la quantité de bouffe que j’ingurgite. Et je ne crois pas que les créateurs décident du bon goût. Ce sont plutôt tous ces sales petits connards de l’industrie—les journalistes, les stylistes, les attachés de presse et Posh Spice—qui cherchent à conserver à tout prix leur statut. Ce sont eux qui transforment les grandes et bonnes idées de la mode en cauchemar. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer des briseurs de rêve dans leur genre. J’ai travaillé (très brièvement) avec un conseiller en tendances pour un grand groupe de mode ; et j’ai laissé un homo sadique qui portait des marcels en maille au bureau (il avait aussi un tatouage phosphorescent) me faire pleurer. Il me faisait remarquer qu’un peu de toning ferait du bien à mes bras, et que je pourrais peut-être trier les archives de presse pour faire un peu d’exercice. À la télé ou dans les magazines, il traquait toujours les femmes qu’il trouvait « trop grosses »—soit toutes celles qui dépassaient la taille 36. Chaque jour, quand les employés arrivaient au bureau, il leur demandait « qui » ils portaient, en se prenant pour Coco Chanel. La paye était confortable, mais tout le monde était constamment fauché tellement on nous foutait la pression sur l’apparence. J’ai pleuré le jour de l’anniversaire d’une collègue. On a chanté. Monsieur Phosphore a ramené un tiramisu. J’aime pas trop ça. Je refuse poliment quand il m’en propose, et il me répond un truc du genre : « Ça y est, tu t’es ENFIN mise au régime ? » J’ai pleuré. Quel gros con. Je ne me rappelle plus son nom. Une autre fois, j’étais sur la liste pour l’ouverture d’un club redécoré par Jeremy Scott. À l’époque, je bossais pour le magazine Bust. À l’entrée, il y avait un type et cette créature, une feuille à la main. Je ne suis toujours pas sûre, mais je crois vraiment que c’était une femme qui essayait de ressembler à un drag-queen, pas l’inverse. Je décline mon nom et ma fonction, et la nana fait non de la tête. Le type lui dit : « Mais elle est sur la liste ! » Là, elle m’inspecte de la tête aux pieds avant de répondre super fort : « Cette fille n’est personne ! » Je sais que je suis personne mais on n’était quand même pas au Studio 54 ; en plus, la nana ne portait même pas de pantalon—juste des collants léopard. En gros, la mode repose sur les goûts d’individus qui n’avalent pas plus de deux grains de riz par jour. Je ne laisserai pas ces haleines de ventres vides m’expliquer ce qu’est le goût. Le bon goût est subjectif. Impossible de juger, pour les produits comme pour la nourriture. Ce que je déteste dans la mode, c’est qu’on insiste trop sur le quoi et pas assez sur le pourquoi. Je me suis rendu compte que ce n’est pas ce que j’aime qui est important, mais pourquoi je l’aime. C’est la raison pour laquelle je porte tout le temps ces chaussures à talons qui me ruinent les pieds, comme une maso. Pas parce qu’elles viennent d’un créateur reconnu mais parce qu’elles me font un beau cul. Tracie Egan est rédactrice en chef de Jezebel.com, un blog marrant qui s’en prend à la mode et aux célébrités.