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reportage

Sur les traces de Mecca

Une enquête sur le meurtre non résolu du petit-fils de Malcolm X.
12 janvier 2014, 11:45am

Malcolm Shabbaz, 28 ans, le petit-fils de Malcolm X, a été tué à Mexico en mai dernier. Illustrations : Esra Røise.

Le petit-fils de Malcolm X, Malcolm L. Shabbazz, avait 28 ans lorsqu’il a passé la frontière séparant la Californie de Tijuana. En mai 2013, il s’était rendu au Mexique pour plusieurs raisons. La première raison, c’était que son pote activiste Miguel Suarez venait d'être déporté de la baie de San Francisco. Malcolm voulait lui offrir son soutien moral et le rapatrier en Californie.

La deuxième raison, c’était que Malcolm était un peu paumé. Aux États-Unis, il s’était fait arrêter plusieurs fois pour mauvaise conduite – ivresse publique, possession de marijuana et petits larcins. Il espérait que son voyage l’aiderait à surmonter ses doutes sur son héritage difficile à égaler, en tant que premier héritier mâle d'un des activistes les plus engagés pour les droits des afro-américains de l'histoire des États-Unis.

Pendant leur voyage de deux jours – de Tijuana jusqu'à la capitale du pays –, Malcolm et Miguel ont échangé quelques anecdotes, admiré les paysages et goûté la nourriture locale dans les petites villes qu’ils traversaient. Ils ont évoqué un plan grandiose pour unir les Noirs et les latinos à travers les États-Unis et l'Amérique latine. Ils souhaitaient rapprocher l'héritage africain du Mexique, en s’inspirant du message sur l'autodéfense et les droits de l'homme de Malcolm X.

Pour résumer, Malcolm et Miguel avaient de grands rêves. Ils voulaient escalader les pyramides de Teotihuacan qui se trouvaient à la périphérie de la capitale, et explorer les communautés afro-mexicaines de l'état de Veracruz. Ils avaient même prévu d'aller à Cuba pour rencontrer un fugitif et ancien membre des Black Panthers, Assata Shakur, et tenter de parler à Fidel Castro.

Malheureusement, ils n’ont jamais dépassé la Place Garibaldi – le terrain de chasse des arnaqueurs du centre de Mexico et des prostituées en quête de clients. Le 8 mai 2013, un jour après leur arrivée, ils ont suivi deux jolies filles dans un bar miteux, le Palace Club. Quelque chose d'affreux est arrivé dans ce bar : quelques heures plus tard, le corps quasi-inconscient de Malcolm a été retrouvé sur le trottoir. Il est mort peu après.

C'était une nouvelle d'envergure mondiale, un destin tragique à l’image de celui de Malcolm X. Le 10 mai, le New York Times en faisait sa Une : « Le petit-fils de Malcolm X aurait trouvé la mort au Mexique. » Mais le journal – comme tout le monde, d’ailleurs – ne savait pas exactement ce qui s'était passé dans les heures et les jours qui avaient précédé la mort du jeune Malcolm.

Dans un pays où peu de meurtriers sont envoyés en prison – seulement 1,8 % des homicides ont été punis en 2012 – la police mexicaine et les procureurs restent généralement très discrets sur les affaires de meurtre. On s’est dit que la seule façon de connaître la vérité était de se rendre sur place et d'enquêter nous-même sur cette histoire.

Quand on a commencé notre enquête, les détails de l'assassinat de Malcolm restaient encore assez vagues, mais une chose était sûre : lui et Miguel avaient été victimes d'une des escroqueries les plus infâmes de Mexico. Des jolies filles les ont attirés dans un club, ont discuté avec eux avant de les convaincre de leur payer un verre et de danser avec eux. Avec ce type d’arnaque, l’addition est souvent salée : une douzaine de bières peut coûter près d’un millier d’euros. Deux options s’offrent alors à la victime : allonger le blé ou se battre.

Mais ces arnaques aboutissent rarement sur un meurtre. Après l'annonce de la mort du petit-fils de Malcolm X dans la presse, les gens ont échafaudé toutes sortes de théories plus ou moins fumeuses. Avait-il été jeté du toit ? Avait-il été tabassé à l'intérieur du Palace Club avant d’être traîné à l'extérieur ? Miguel était-il impliqué dans cette affaire ? Certains pensaient même que la mort de Malcolm avait été orchestrée par le Gouvernement – tous comme certains estiment qu’il est derrière l’assassinat de son grand-père.

1. Le 1er avril, Malcolm L. Shabazz a été arrêté dans un bar à South Bend, dans l'Indiana, où il rendait visite à des amis. « L'Amérique est en train de me dévorer », a-t-il confié à son imam.

2. Il est retourné dans sa ville natale et s'est envolé pour Los Angeles pour aller voir son pote, Miguel Suarez.

3. Miguel, 30 ans, immigré clandestin et activiste syndical, a été expulsé d'Oakland le 18 avril. Malcolm l'a rencontré à Tijuana, dans l'espoir que ce voyage puisse l'aider à être à la hauteur de son héritage.

4. Miguel et Malcolm ont pris un bus pendant deux jours pour aller à Mexico. Ils ont imaginé un plan pour unir la cause des noirs et des latinos au Mexique et ailleurs.

5. Le 8 mai, leurs plans – et la vie tumultueuse de Malcolm – se sont terminés de façon abrupte après une arnaque dans un bar près de la Place Garibaldi qui a pris une tournure dramatique.

Avant d’enquêter sérieusement, il nous fallait répondre à une première question : qui était Malcolm Shabazz ? Il est né à Paris le 8 octobre 1984. Sa mère s’appelait Qubilah Shabazz, et c’était la fille de Malcolm X. Il n'a jamais connu son père. Quand Qubilah est retournée aux États-Unis avec le jeune Malcolm, ils ont déménagé à plusieurs reprises. Ils se sont installés à Minneapolis, où Qubilah s'est fait piéger par un informateur du FBI en 1995. Elle  a fini par être impliquée dans un complot qui visait à assassiner le chef de la Nation de l'Islam, Louis Farrakhan – qu’elle accusait personnellement de la mort de son père. Son avocat a négocié un accord : elle a reconnu ses actions et accepté de se soumettre à un suivi psychologique et à un traitement pour sa toxicomanie et son alcoolisme.

Comme pour beaucoup d'autres membres de la famille de Malcolm X, cet événement a été une véritable tragédie pour Malcolm. À l’âge de 12 ans, il vivait avec sa grand-mère – Betty Shabazz, la veuve de Malcolm X – à Yonkers, New York. Dans l’espoir d’attirer l’attention sur lui, il a mis le feu à l'appartement. Sa grand-mère a subi des brûlures à plus de 80 % alors qu'elle essayait de sauver le jeune Malcolm. Elle a fini par succomber à ses blessures. Au procès de Malcolm, qui fut jugé pour incendie criminel, les experts ont déclaré qu'il souffrait de troubles psychotiques et schizophréniques, mais que c’était un garçon foncièrement mignon. Il a passé quatre ans dans une prison pour mineurs.

À Leaks & Watts, le foyer pour enfants de Yonkers, Malcolm était incroyablement libre. Selon un profil du New York Times paru en 2003, il pouvait sortir du centre pour se rendre à Middletown, New York, une petite ville dans la vallée de l'Hudson située à une heure de route. Cette ville a fini par devenir la sienne. Au cours de ces années, son entourage s’est mis à le surnommer Mecca. La rumeur court que ce surnom était lié à une sombre affaire de gang – ce que Malcolm a toujours fermement nié. Selon lui, ce surnom était un hommage à l'héritage spirituel de sa famille.

Malcolm a été relâché à 18 ans, mais il a passé les années suivantes à alterner entre liberté et prison pour des délits mineurs. Et c’est en 2008 – quand Malcolm avait 24 ans – qu'il est vraiment devenu un homme libre, prêt à accepter l'héritage de sa famille plutôt que de s'en éloigner. Il a entamé une tournée de conférences politiques, dans laquelle il se présentait au public comme étant « le petit-fils, l'homonyme et le premier héritier masculin d'El-Hajj Malek El-Shabazz », faisant référence au nom islamique choisi par Malcolm X.

Mais lors de ces conférences, il a été confronté à des questions portant sur son passé tourmenté d’adolescent de 12 ans. « Perdre sa grand-mère est dur pour tout le monde », a-t-il déclaré au public de Philadelphie. « J'ai perdu ma grand-mère à cause de mes actes insouciants et imprudents. C'est une chose pour laquelle je demande le pardon, et je continuerai toujours à le demander. »

À son tour, Malcolm a embrassé l'héritage de son grand-père. Il s'est converti à l'islam chiite en prison. Après sa libération, il a vécu un an à Damas et a parcouru une grande partie du Moyen-Orient. Il a visité le Qatar, les Émirats arabes unis, la Jordanie et le Liban. Il a également visité l'Arabie saoudite, où il a fait le hajj, en suivant les traces de son grand-père. Ce pèlerinage a fait ressurgir son vieux surnom – Mecca – une signification qui l’a éloigné du gang auquel on l’avait affilié.

C'est en 2011 que Malcolm a rencontré Miguel, au Black Dot Café d’Oakland. Malcolm y avait donné un discours sur le racisme aux États-Unis. Miguel est né au Mexique en 1982, mais il a vécu dans la région de la baie de San Francisco à partir de l'âge de 17 ans. Il y a passé des années en tant qu’immigré clandestin. Il bossait dans la construction et il était organisateur syndical pendant son temps libre.

Tous deux sont devenus potes très rapidement. Dans les mois qui ont suivi, Miguel l'a aidé à organiser des événements à chaque fois qu'il était dans les parages en distribuant des flyers et en remplissant chaque salle d'un public qui adhérait à sa cause. Malcolm avait promis de récolter des fonds avec des amis au Moyen-Orient pour construire une mosquée, et Miguel avait trouvé un lieu pour la construire à Oakland. Le soir, ils sortaient dans des boîtes de nuit. Ils avaient tous les deux un côté sauvage, mais ils partagaient également des idées politiques radicales.

L’année de leur rencontre, Malcolm a rejoint une délégation dirigée par l'ancien membre du Congrès américain, Cynthia McKinney. Il s’est rendu à une conférence en Libye où il a rencontré Mouammar Kadhafi. À ce moment-là, le visage souriant de Malcolm était omniprésent sur  Internet. Il est également apparu dans un clip produit à Amsterdam avec une chanteuse d'origine marocaine.

Au printemps 2013, cependant, le monde de Malcolm s’est écroulé. Il s'était fiancé, sa copine était enceinte et sa mère était à l'hôpital. Malcolm, à en croire sa fiancée, prenait des médicaments pour soigner son ulcère. Et pour couronner le tout, il était sous le coup d'au moins quatre mandats d’arrêt après des accrochages répétés avec la loi.

Au mois de mars, Malcolm a accusé la police de Middletown – où il partageait un appartement avec sa fiancée – de le harceler, lui et ses amis, conjointement avec une unité de lutte contre le terrorisme du FBI. Selon les archives de la police de Middletown, Malcolm a été arrêté six fois en l’espace de 6 mois – il était notamment accusé de violence domestique, de tapage nocturne, d’ivresse sur la voie publique et d’une tentative d'agression.

Hashim Ali Alauddeen, le conseiller spirituel de Malcolm à Richmond, en Californie, a déclaré qu'il était possible que Malcolm soit harcelé par la police, mais qu’il était également en proie à ses démons intérieurs. C'est à ce moment-là que Malcolm a commencé à entamer des démarches pour sortir du pays. Iman Alaudeen a dit que ce conflit profond faisait partie de sa lutte avec sa foi.

« Quand on veut être musulman, il ne suffit pas de se faire baigner dans l'eau pour devenir parfait, a déclaré Alauddeen. Ça n'arrive pas du jour au lendemain. Ça peut ne jamais se produire, mais c’est tout l’intérêt de cette lutte. Le plus grand djihad est le combat que vous menez en vous ».

Le 1er avril, la police a déclaré que Malcolm avait été retrouvé. Il empestait l'alcool et cherchait à entrer dans un bar de South Bend, aux alentours de trois heures du matin. Il était dans le Midwest pour voir des amis musulmans. La serveuse a déclaré qu’elle avait viré Malcolm du bar parce qu’il refusait de partir, après lui avoir fait des avances particulièrement déplacées.

Il a continué à traîner autour du restaurant, avant de se faire arrêter et d’être libéré sous caution. Malcolm est revenu à Middletown et, peu de temps après, il s'est envolé pour Los Angeles. Au même moment, il a appris que son vieux copain Miguel avait été expulsé. Malcolm a pris rendez-vous avec Miguel à Tijuana, puis ils ont cheminé tous les deux jusqu'à Mexico.

« Les États-Unis sont en train de me dévorer », a-t-il confié à Alauddeen. Quand il a appris que Malcolm était au Mexique, l'imam a fait tout ce qu’il pouvait pour l’envoyer dans un pays musulman.

Malcolm Shabazz à 12 ans. Après son procès, on le conduit à Yonkers, pour avoir allumé le feu qui a tué sa grand-mère.

Moins d'un mois après le meurtre de Malcolm, on est allé voir Miguel pour récupérer ses affaires personnelles et les filer à Qubilah Sibazz, la mère de Malcolm. Elle habite dans un petit village niché dans les montagnes Catskill, dans le nord de l'État de New York. Cette femme très réservée avait refusé toutes les demandes d’interview ayant suivi l'assassinat de son fils, mais elle a accepté de prendre un petit-déjeuner avec nous dans un restaurant du coin.

Qubilah, massothérapeute de profession, a longtemps gardé les détails les plus intimes de sa vie pour elle. Malcolm X a nommé la deuxième de ses six filles d’après Kublai Khan, le petit-fils de Genghis Khan. À 4 ans, son père s’est fait assassiner sous ses yeux – et elle s’en rappelait encore très bien.

Les deux sacs à dos de Malcolm étaient remplis de vêtements, d'une trousse de toilette, de téléphones portables, d'un Coran, d'une Bible, d'un manuel d'introduction à la franc-maçonnerie et d'un petit tapis de prière. Ces objets personnels indiquaient plus une retraite spirituelle qu'une beuverie à Mexico.

Qubilah était convaincue que Miguel avait gardé des informations sur l'assassinat pour lui, mais elle pensait aussi que son fils aurait pu contribuer à sa propre disparition.

« Mon fils est mort parce qu'il essayait de faire trop de choses à la fois», nous-a-t-elle déclaré.

Qubilah ne voulait pas que Malcolm voyage en dehors du pays pour rencontrer des personnalités internationales. Elle a désapprouvé les photographies sur lesquelles il avait posé – il avait reproduit les images de son grand-père, vêtu d'un costume des années 1960, un fusil à la main.

Malcolm X savait éviter le danger – ou au moins, il savait jusqu'où aller et où s’arrêter. Il ne s’asseyait jamais dos à une porte – il s'est quand même fait descendre en se faisant tirer dessus, sous le regard de sa propre fille.

« On ne peut faire confiance à personne, nous a-t-elle lâché. On ne peut vraiment faire confiance à personne ».

Un an après la libération de Malcolm, Qubilah a demandé au journaliste A. Peter Bailey –  qui avait porté le cercueil à l'enterrement de Malcolm X – de conseiller son fils.

« Ne te fais pas manipuler par les autres. Suis l'exemple de ton grand-père, a-t-il conseillé à Malcolm lors d'un appel téléphonique. Tu dois passer six mois, voire un an pour apprendre le plus possible de ton grand-père avant d'emprunter ton propre chemin ». Le petit-fils de Malcolm avait du « potentiel », mais il devait acquérir de la maturité.

Au restaurant, Qubilah nous a parlé de son enfance. Elle s'est rappelé que son parrain Gordon Parks, célèbre photographe, avait pris son courage suite à la mort de son père comme une absence de tristesse.

Ce même stoïcisme a été une source de force quand elle a été appelée pour voir le cadavre de son fils. La plupart des personnes présentes ont fondu en larmes quand elles ont vu le corps.

« Qubilah est restée droite, impassible, a raconté Alauddeen. C'était un vrai soldat. Elle nous a donné de la force ».

À la sortie du restaurant, dans un silence presque gênant, on a déposé les affaires de son fils dans le coffre de sa vieille Cadillac – comme si, d'une certaine manière, les deux sacs à dos rapportés du Mexique rendaient la mort de Malcolm encore plus officielle.

Au cimetière de Ferncliff à Hartsdale, New York, la tombe de Malcolm n'a toujours pas de plaque – plus de six mois après son enterrement. Il est enterré près de son grand-père et de sa grand-mère.

La mère de Malcolm, Qubilah Shabazz, vit au nord de l'État de New York et ne parle que très rarement de la mort de son fils et de son père.

Après la mort de Malcolm, la police a interrogé Miguel, qui fut la première personne à découvrir son corps inanimé à l'extérieur du Palace Club. Miguel a déclaré aux autorités qu'il n'avait rien vu du meurtre, avant de rappeler qu'il avait été lui aussi victime de cette arnaque. Après l'interrogatoire, il a pris l'avion pour se rendre chez sa famille, dans l'État de Veracruz.

On a retrouvé Miguel après avoir parlé au chauffeur de taxi qui l'avait conduit dans Mexico cette nuit-là. Il avait le numéro de Miguel dans son portable, car celui-ci l'avait emprunté pour passer un coup de fil à son père. On a appelé Miguel et on est convenus d'un rendez-vous dans le village de son père. Il nous a fait promettre de ne pas mentionner le nom du lieu dans notre article. Il nous a dit que d'autres journaux l'avaient contacté, mais qu'il ne faisait confiance qu'à nous. Il voulait nous raconter sa version des faits. Nous lui avons parlé toute la journée,  et on a récupéré les sacs à dos de Malcolm quelques jours plus tard.

Lors de notre première visite à Miguel, dix jours après la mort de Malcolm, on a appris qu'il avait reçu des menaces de mort et qu'il avait été accusé de complicité dans le meurtre de son ami. Certaines lettres l'incitaient même à se suicider.

« S'ils déclarent la guerre, j'irai au combat », nous a-t-il dit en visant ceux qui l'accusent d'avoir joué un rôle dans le meurtre de Malcolm. « Parce que c'est pas juste, mec. Ce n'est vraiment pas juste. »

Dans sa version des faits, la nuit fatidique aurait commencé par le partage d'une bouteille de mezcal avec Malcolm. Ils sont arrivés Place Garibaldi au milieu d'une foule de touristes, de mariachis et de danseurs de rue. Un ami de la famille de Miguel les avait invités à dîner. Comme ils étaient arrivés tôt, les deux amis l'ont attendu devant le Musée de la Tequila et du Mezcal.

Selon Miguel, leur nuit s'est divisée en deux étapes : ils ont commandé des shots de tequila au musée, avant de prendre des bières et de dîner dans un restaurant.

À minuit, Malcolm et Miguel s'apprêtaient à rentrer à l'hôtel. Un pote architecte de Miguel devait venir les chercher le lendemain matin pour les emmener voir les pyramides ; une excursion qui avait été l'élément déclencheur de leur voyage dans le sud. Miguel nous a dit que Malcolm voulait recréer la photo connue de son grand-père, debout devant la grande pyramide de Gizeh, en Égypte.

Mais avant de partir, deux filles blondes les ont accostés. « Très, très mignonnes, nous a confié Miguel. Elles nous ont dit qu'elles n'étaient pas du coin et qu'on leur avait conseillé un bar très sympa. »

L'extérieur du Palace Club où Malcolm et Miguel ont été arnaqués. Photo : Eunice Adorno.

Ci-dessus, on peut voir le Palace Club, situé au deuxième niveau d'un bâtiment beige de trois étages de l'autre côté de Eje Central, l'un des principaux boulevards de Mexico.

« J'ai regardé Malcolm », nous a-t-il relaté. Il avait un grand sourire aux lèvres, il voulait y aller, alors j'ai accepté. Je n'ai jamais rien pu refuser au petit-fils de Malcolm X. »

Ce que dit Miguel a l'air véridique jusque-là, et personne ne semble contester son point de vue. Mais ensuite, alors que les deux suivaient les filles dans le bar, l'histoire suit deux versions différentes, selon les interlocuteurs.

Selon Miguel, les procureurs et un témoin à l'intérieur du bar, tous interrogés anonymement, les deux hommes ont suivi les femmes dans le Palace Club. Miguel nous a dit qu'ils y ont été invités à présenter leurs papiers d'identité qui ont confirmé qu'ils étaient tous deux américains (même s'il avait été expulsé, Miguel avait encore une carte d'identité de l’État de Californie). Ils ont commandé deux seaux de bière, contenant six à huit bouteilles chacun, ont demandé au DJ de passer des morceaux et ont dansé avec les femmes.

À trois heures du matin, le bar a présenté l'addition à Miguel. Le montant s'élevait à 11 800 pesos, plus de 650 euros. Selon le témoin, chaque bière achetée coûtait 400 pesos (soit 22 euros), et chacune des chansons coûtait 25 pesos (soit 1,5 €). Rien que le privilège de danser avec les deux femmes s'élevait à 4 200 pesos (soit 240 €), un prix dont ils n’avaient pas idée.

Miguel pensait ramener les femmes dans leur hôtel, pas loin du Sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, sans savoir que leurs compagnons bossaient pour le bar et qu'ils étaient dans le coup. Au début, Miguel a cru que l'addition était une blague, mais lorsque le barman – un « mec qui ressemblait à un Espagnol » avec de longs cheveux – leur a demandé de payer, Miguel s'est plaint de se faire arnaquer. Malcolm était encore en train de danser, sans se douter de la tension qui montait.

« Ils se sont énervés quand je leur ai dit que c'était du racket et que j'étais vraiment triste de ce que mon pays était devenu », nous a confié Miguel. Soudain, selon Miguel, un petit homme musclé est apparu avec un pistolet.

« Ici, au Mexique, tu nous paies ! » lui a dit l'homme alors qu'un autre individu aux cheveux gominés lui faisait une clé de bras. Miguel a déclaré ne jamais les avoir vus avant. Ils l'ont entraîné de force dans un petit dressing près de la porte d'entrée, un pistolet pointé sur la tempe.

C'est ici que les versions prennent des tournures différentes. Le témoin qu'on a interrogé nous a dit que l'homme de petite taille avait bien confronté Miguel, mais qu'il n'avait pas de flingue – il n'avait fait que le pousser dans le dressing.

Marco Enrique Reyes Peña, le procureur principal de cette enquête, nous a raconté qu'après ces témoignages, les deux serveurs – Daniel Hernández Cruz et Manuel Alejandro Pérez de Jesús – s'étaient fait arrêter. Il nous a aussi affirmé qu'ils étaient également à la recherche de deux autres hommes soupçonnés d'être en lien avec le meurtre. Il a laissé entendre que c’étaient ces hommes qui avaient poussé Miguel de force dans le vestiaire.

Miguel Sanchez, qui était à Mexico avec Malcolm, est allé se terrer dans son village après le meurtre.

Alors que Miguel affirmait qu'il ne pouvait pas voir ce qui se passait dans le bar quand il se trouvait dans le dressing, le témoin nous a dit que l'homme de petite taille avait enlevé son tee-shirt avant de confronter Malcolm – qui semblait défoncé ou saoul, à l’en croire. Malcolm ne connaissait que quelques mots d’espagnol, et le témoin n'a pas entendu une seule fois le petit homme parler anglais.

Des tests ont montré plus tard que le taux d’alcoolémie de Malcolm était élevé, suffisamment pour altérer la motricité d'un adulte moyen. Même avec ce taux élevé, le témoin nous a raconté que Malcolm avait réussi à traverser la piste de danse en courant afin de gagner une sortie de secours, alors qu’il était pourchassé par quelqu'un.

Les employés du bar ont plus tard dit aux autorités que Malcolm avait grimpé deux étages pour se retrouver sur le toit du bâtiment, et qu'il était soit tombé de là, soit qu'on l'avait poussé du troisième étage. Les employés n'étaient pas sur le toit et ne pouvaient donc pas savoir ce qui s'était passé là-haut. Quand on est allés inspecter le bâtiment quelques mois après l'incident, on a remarqué que si Malcolm s'était enfui par la sortie de secours, il serait sorti là où les escaliers montent au troisième étage et sur le toit. L'autre option aurait été d'emprunter d'autres escaliers qui redescendaient sur la rue. Dans ce scénario, il aurait dû traverser en courant un long couloir et passer par l'entrée principale du Palace Club où ses agresseurs auraient pu l'attendre. Dans tous les cas, il se serait fait coincer.

Ce qui est arrivé à Malcolm quand Miguel était séquestré dans le dressing est le cœur du mystère. Selon Miguel, il y est resté durant une dizaine de minutes avec un flingue pointé vers lui. Il n'a pas vu ce qui s'était passé, tout comme les employés du bar.

Selon le procureur, l'autopsie a démontré que Malcolm est mort suite à des blessures aux côtes, à la mâchoire et surtout derrière la tête – des blessures compatibles avec des coups portés avec un objet contondant plutôt que suite à une chute de trois étages.

Le procureur a ajouté que d'après le témoignage des serveurs détenus, l'attaque s'est passée à l'intérieur du bar et que le corps de Malcolm a ensuite été descendu au rez-de-chaussée puis déposé sur le trottoir devant un club gay tout proche. Selon une déclaration du procureur, au moins un des serveurs a d'abord affirmé, après son arrestation, que Malcolm avait sauté du toit, ce qui contredisait le récit de l'autre témoin qui affirmait que la bagarre avait eu lieu à l'intérieur du bar. Les procureurs ont finalement conclu que le premier témoignage était faux.

Lors de la bagarre, les patrons du Palace Club ont évacué les lieux et les gens se sont précipités dans  ledressing, où Miguel était pris au piège, pour récupérer leurs affaires. Miguel a dit qu'il avait pu s’enfuir dans l’atmosphère chaotique du bar et qu'il n'avait pas entendu de bruit de baston ni de cris. Une fois le bar vide, il a cherché Malcolm mais n'a trouvé que son passeport qui était resté sur le fauteuil devant la porte d'entrée.

Une fois dans la rue, Miguel a pensé que Malcolm s'était enfui du bar et qu'il devait errer dans le quartier – selon ses déclarations. Il a traversé Eje Central pour prendre un taxi et le chauffeur lui a dit que Malcolm était allongé sur le sol devant le bar. Malcolm était toujours conscient, et gémissait « sors-moi de là Miguel ».

« Je l'ai pris et l'ai mis sur mes genoux, nous a raconté Miguel. Je frottais sa poitrine pour la nettoyer du sang et je lui disais que tout irait bien. Je criais : “Qu'est-ce qui s'est passé ? Qui a fait ça à mon pote ? Qui a vu ce qu'il s'est passé ?” »

Le procureur a dit que les enquêteurs n'avaient pu trouver personne capable d'expliquer comment Malcolm était arrivé sur le trottoir. On a demandé aux mariachis, aux personnels du parking et aux vendeurs de rue près du bar. Tous disaient ne rien avoir vu.

Une ambulance est finalement arrivée et a amené Malcolm à l’hôpital Général Babuena, à  près de 6 km de la Place Garibaldi. Bien qu'il y ait plusieurs hôpitaux plus proches du Palace Club, Malcolm a été conduit à Balbuena, près de l’aéroport international de Mexico, parce que c'est la première ambulance qui est arrivée sur les lieux. L'hôpital a refusé d’émettre des commentaires sur l'affaire et nous a renvoyé vers le service de la Santé de Mexico, qui n'a pas souhaité s'exprimer non plus.

Selon Miguel, une infirmière à l’hôpital lui a dit que l'état de Malcolm était stable. Miguel a pris un taxi pour se rendre à l'hôtel afin de récupérer leurs sacs. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, Malcolm était mort.

La tombe de Malcolm Shabazz sans plaque à Ferncliff, dans l'État de New York. Sa grand-mère et son grand-père sont enterrés au même cimetière. Photo : Christian Strom

Au cours des cinq mois qui ont suivi la mort de Malcolm, les procureurs ont dit qu'ils avaient interrogé près de 20 personnes sur l'affaire et inspecté le bar plus de quatre fois. Le Palace Club a fermé ses portes après l'incident – il était toujours fermé au moment de l'écriture de cet article.

Les autorités n'ont pas arrêté le patron du club, et les procureurs ont dit que les cassettes des caméras de sécurité – qui aideraient beaucoup à résoudre l'affaire – avaient disparu mystérieusement avant que la police n'investisse les lieux.

Pendant ce temps, les serveurs qui ont été arrêtés attendent leur procès, dans une prison à l'est de Mexico. Leur avocat commis d'office a refusé de commenter l'affaire.

Miguel nous a dit qu'il n'avait pas parlé aux autorités mexicaines depuis le meurtre et qu'il n'avait pas été appelé pour identifier un suspect. Le village de Miguel est à quelques centaines de kilomètres de Mexico et le procureur a dit que les enquêteurs avaient été envoyés chez Miguel mais qu'ils ne l'avaient pas trouvé. Il nous a dit que le témoignage de Miguel, recueilli quelques heures après le meurtre et couplé avec celui des témoins de la scène, était suffisant pour inculper les serveurs.

Alors qu'on s'apprêtaitr à quitter Veracruz, Miguel a insisté encore une fois en disant qu'il n'avait rien à voir avec le meurtre. Pourquoi aurait-il tendu un piège à son pote ?

Comme élément de preuve, Miguel s'est souvenu d'une nuit pleine d'émotion en Californie, quand lui et Malcolm caressaient le rêve d'ouvrir une mosquée et d'unifier les noirs et les latinos. Après une nuit de fête à Oakland, Malcolm avait sorti un iPod et des haut-parleurs portables et avait mis l'enregistrement de l'assassinat de son grand-père à plein volume. Alors, il avait confessé en pleurs sa frustration de devoir perpétuer l'héritage de sa famille. Quand les voix et les coups de feu ont retenti, Malcolm avait demandé à Miguel de ne pas le regarder.