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LE NUMÉRO DU VILAIN BOUC

Le brouillard de l'analogique

Quand je suis allée voir le dernier film de Harmony Korine, Trash Humpers, au festival du film à New York, la salle sentait le pet et les pieds, ce qui est tout à fait compréhensible...
9.12.09

Quand je suis allée voir le dernier film de Harmony Korine, Trash Humpers, au festival du film à New York, la salle sentait le pet et les pieds, ce qui est tout à fait compréhensible vu que j’étais assise sur le sol et que les gens autour de moi avaient enlevé leurs chaussures. Quant à mon voisin de tapis, il n’arrêtait pas de renifler très fort. Les meilleures conditions possibles pour mater Trash Humpers, en somme, une série de saynètes mal filmées, mettant en scène des dégénérés masqués qui évoquent un croisement entre des vieux et de l’herpès. Ils tournent autour de la caméra, maltraitent tout ce qui leur passe sous la main, hurlent et tuent sans raison apparente leurs voisins « normaux » après avoir récité des vers de poésie foireuse. C’est le genre de chose qui met mal à l’aise vis-à-vis de l’espèce humaine. Mais « un trou est un trou », pas vrai ? Et le pire, c’est qu’il n’y a pas que les hommes qui pensent ça. Je me suis assise un moment pour discuter avec Harmony, et évidemment, notre conversation a vite basculé dans l’horreur. On a évoqué les mecs de Bâton-Rouge qui insèrent des taz dans les fesses des meufs, ou cette fille au coccyx allongé qui travaille dans un strip club et qui met une sorte de ruban sur le prolongement de sa colonne vertébrale pour la transformer en queue. Mais franchement, c’est typiquement le genre d’interview qui vous attendiez d’un mec comme lui, alors pourquoi ne pas essayer de vous surprendre avec quelque chose de différent ? Vice : Salut Harmony. Tu as pris possession des treize dernières heures de ma vie. Je suis allée voir Trash Humpers, puis je suis allée au lit, j’en ai rêvé, je me suis réveillée et à présent, je suis en train de te parler.
Harmony Korine : Ouais, c’est dur d’aller voir ça juste avant de se coucher. Pas mal de personnes riaient dans la salle, alors que j’ai plutôt trouvé ça déprimant. C’était supposé être un film amusant ?
Je pense que les personnages, les Humpers, sont marrants dans le sens où ils adorent le vandalisme. Ils aiment tout ce qui est mal. Ils adorent casser des trucs, les jeter par terre, détruire. C’est un mélange de sadisme et de jubilation pure. Dans un sens, c’est une sorte d’ode au vandalisme. Ce sont presque des artistes de la violence. Ils me rappellent ces gamins à la fin des années 1990 qui se faisaient appeler le « Baltimore Rowdy Crew ». Ils emportaient avec eux des valises remplies de céramiques, portaient des ceintures à outils et dès qu’ils arrivaient sur scène, ils détruisaient le plus de trucs possible.
Mais, qui les a laissé rentrer dans le club ?

Capture d’écran tirée de Trash Humpers (2009)

Qu’est-ce que tu crois ? C’est Baltimore !
Je me demande ce qui a bien pu leur arriver. Ils ont lancé des groupes « sérieux », tous chiants.
C’est marrant. Mais en fait, je voulais savoir si tu es d’accord avec ce que font tes personnages et ce qu’ils représentent.
Ce n’est pas à moi d’approuver ou non ce qu’ils font. Il faut revenir aux prémisses du film : c’est censé imiter le contenu d’une cassette VHS sur laquelle on serait tombé par hasard, un objet que l’on vient d’exhumer ou de retrouver au fond d’une poubelle. C’est une cassette dénichée dans un tiroir secret, ou dans un sac plastique repêché dans une rivière. La seule chose que j’aie voulue réaliste, c’est la pure violence de ce voyage sadique. Bien que je ne les approuve pas, ce sont des actes que j’admire, et puis des choses comme tuer et violer… Tu les admires aussi.
Non, non. Je ne peux pas tolérer ça. C’est juste que c’est ce que font les Humpers. Le film m’a plus fait penser à un commentaire qu’à une narration.
Je ne sais même pas s’il s’agit d’un commentaire. C’est un document. Mais, tu as « créé » ces gens de toutes pièces – ce n’est pas comme si tu avais effectivement retrouvé un document sur leurs vies.
Ce que je veux dire, c’est que l’on ne peut pas considérer le film comme un commentaire. Bien entendu, il y a peut-être une signification accidentelle derrière tout ça – et je pense qu’il y en a une. Mais je voulais faire un film qui existait déjà par lui-même, et tout le reste devait être accidentel. Comment ça ?
Eh bien, j’ai soulevé des questions comme : qu’est-ce qu’un film fait à la maison ? Ou encore : qu’est-ce que l’on entend par « un film fait à la maison » ? OK. Ça m’a semblé être une forme de commentaire de type : le monde c’est de la merde, tout ce que l’on y fait est futile, les parents font peur… Et puis, on y retrouve toutes sortes de moqueries, par rapport au plaisir de la gastronomie, au monde féminin, etc.
Oh ouais, je ne suis pas en train de dire qu’il n’y pas de thèmes dans le film ; il y en a, évidemment. C’est plus que, lorsque j’ai réalisé le film tout en jouant moi-même l’un des Humpers, ça a vraiment été tourné de la manière dont tu as vu le film. Tu veux dire, avec trois effets de lumière et un caméscope vieux de 25 ans ?
Ouais, et pas seulement. On l’a tourné et monté exactement dans le même ordre que ce que l’on voit à l’écran. Donc, d’un point de vue narratif, ce n’est pas un film traditionnel. C’est plus une collection de moments ; il n’y a pas eu de postproduction. Et on n’a fait aucun gros plan. Est-ce que vous avez écrit un script ?
Il n’y a pas vraiment de script. J’avais l’habitude de promener le chien de ma petite copine, euh, je veux dire, le chien de ma femme. Désolé, je viens juste de me réveiller.

Capture d’écran tirée de Trash Humpers (2009)

C’est pas grave. Moi aussi.
En fait, on peut dire que c’est mon chien. J’étais en train de promener « mon chien »… ou notre chien. Je promenais notre chien la nuit près de ces allées abandonnées de Nashville, et il y avait ces réverbères au-dessus de nous (les mêmes que ceux qui obsèdent les personnages dans le film) qui ne faisaient qu’éclairer ces poubelles qui traînent devant les garages ou près des arbres, et parfois, j’avais l’impression que ces poubelles devenaient humaines. On aurait dit une zone de guerre et les poubelles avaient à leur tour une personnalité et pouvaient être blessées ou molestées. Et on aurait dit que l’arbre, avec ses branches, son tronc, ses feuilles, commençait à les envelopper, à les ramener à la vie. Je me souviens aussi que quand j’étais gamin, il y avait un groupe de voyeurs clochards vieillissants qui traînait dans le quartier, et quelquefois, je pouvais les voir mater discrètement la voisine d’à côté. Vieillissants ?
Ouais, ils étaient vieux, genre 70 ans. Je me souviens qu’ils marchaient tous en boitant, et qu’ils se ressemblaient tous plus ou moins. Horrible.
Ouais, c’est comme si genre le mec le plus bizarre et le plus lubrique de la maison de retraite était en train de te mater. C’est comme ça que je me les imaginais, peut-être qu’ils habitaient une cabane dans le quartier. Mais dans ma tête, ces deux visions se sont associées et d’un coup, je me suis mis à penser à ces poubelles et à ces clochards en train de baiser les poubelles en matant par la fenêtre. J’ai filé un masque à mon assistant, acheté des appareils photo jetables et on a pris quelques clichés horribles là-bas, tard dans la nuit. Quand on a regardé les photos, je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose d’intéressant, de hanté et d’étrange dans tout ça. Ça m’a servi de modèle et presque de script pour le film. Mais tu penses que les gens captent tout ça ?
Non, c’est simplement l’origine du projet. Peut-être que ça vient d’un sentiment plus profond et que j’essaie d’expliquer un truc qui n’a pas vocation à être analysé. Peut-être aussi qu’il s’agissait de quelque chose qui traînait au fond de ma tête depuis pas mal de temps. Je ne sais pas ! Parfois, j’aime fermer les yeux et voyager loin dans mon esprit, sans avoir besoin de me l’expliquer. J’aime les choix de montage que tu as faits pour le film. Comme par exemple, le fait que l’un des mecs ne s’arrête jamais de parler, il se sent obligé de continuer à raconter sa vie et le spectateur retrouve ce sentiment d’embarras qu’on a quand un mec te parle de toutes ses histoires chiantes et qu’on ne sait pas comment l’arrêter. Tu aurais pu le laisser continuer à déblatérer mais tu t’es dit : « Ça suffit ! »
On a monté la plupart des scènes avec deux magnétos VCR, parce que je voulais que le rendu ne soit pas trop « net ». Je me souviens, quand j’étais petit et que j’ai eu ma première caméra, je réutilisais la même cassette encore et encore jusqu’à ce que la bande soit niquée. J’ai voulu retrouver le même rendu pour le film, que l’on tombe sur des moments un peu choisis au hasard au milieu de la bande défoncée. J’ai voulu que ces images aient tellement de grain et soient si saturées qu’il deviendrait presque impossible de comprendre ce que l’on voyait, puis d’un coup passer à une autre scène. Est-ce que tu as tourné le film de la même façon ? Je veux dire, tu sais qu’il y a des gens qui dépensent des millions de dollars pour que leurs images aient l’air affreuses.
J’étais tellement soûlé d’entendre toujours les mêmes histoires à propos de cette caméra trop bien qui fait tant de pixels, et celle-ci et celle-là… Je trouve qu’en fait, il y a une sorte de beauté dans le brouillard de l’analogique. C’est ce qu’on a fait pour le film, on a acheté les pires caméras sur le marché. Et peut-être même qu’elles étaient encore trop bien. Où est-ce que vous les avez trouvées ?
Dans les greniers de quelques potes à nous, ce genre de trucs. Puis on a évidemment réenregistré sur les bandes encore et encore. Ça a dû être marrant à faire.
Oh ouais, c’était hyper bien. Et très spontané. Parfois, on marchait près de là où l’on tournait, et des fois, on se réveillait sous un pont quelque part. Hein, vous avez dormi dans la rue ?
Oui. C’était plutôt dans les bois la plupart du temps, on traînait sous les ponts et sur des parkings de strip clubs super glauques. On se servait de gros pneus de tracteur comme de sortes de nids pour pioncer, on se réveillait le lendemain matin et on partait tourner. On a continué à faire ça jusqu’au moment où je me suis dit qu’on avait largement assez de bande pour faire le film. Est-ce qu’un des mecs du film a effectivement baisé une poubelle ?
Je ne veux pas souiller ta naïveté de petite fille, mais je crois qu’en effet un des mecs s’est pété une couille en tournant. Oh mon Dieu. Euh, passons, parlons du titre du film. Il est un peu nul, non ?
Quoi, tu ne penses pas que c’est « profond » ? T’as fait exprès qu’il soit un peu con, non ?
Je trouve que « Trash Humpers » sonne super bien, et je voulais que le titre du film corresponde exactement aux activités des personnages. Je ne voulais pas lui attribuer un nom qui aurait donné aux spectateurs une fausse idée de ce qu’ils allaient voir. C’est gentil de ta part.
Je pense sincèrement qu’il est horrible de mal orienter les gens par rapport au film qu’ils sont sur le point de regarder. Je ne veux pas provoquer de choc psychologique. Tu peux me parler des « gens normaux » dans le film ?
Ce sont pas mal de gens dont je suis proche dans la vraie vie. Je pense qu’il s’agit des gens qui amusent les Humpers. Quand les Humpers ne sont pas en train de tuer, de violer ou de détruire, tout ce qu’ils veulent, c’est s’amuser. C’est comme si les normaux étaient ces gens qui regardent les autres dans la pénombre, et qui vivent ici depuis très, très longtemps.

Capture d’écran tirée de Trash Humpers (2009)

Est-ce qu’on pourrait dire que les normaux jouent leur propre rôle ? Il est difficile d’imiter ces ongles de pied jaunâtres qu’ont les gens ordinaires.
Tout à fait. Je les connais, j’ai vécu avec eux, grandi avec eux. On aurait pu aller chez eux et sonner à leur porte. Tu ne penses pas que certains critiques vont prendre ton film comme une sorte de grande métaphore critique sur l’industrie du cinéma ?
J’espère que non. J’ai juste essayé de traduire certains sentiments qui vont au-delà de la simple émotion. On peut dire qu’il s’agit d’un film d’horreur, mais la plupart des films d’horreur s’articulent autour d’une ambiance, d’un ton, ou d’une émotion qu’il est difficile d’exprimer. Je suis tout à fait d’accord avec toi.
J’ai pensé qu’il serait préférable de faire quelque chose que l’on ne pourrait pas expliquer. C’est vrai qu’il m’est difficile de traduire ce que j’ai ressenti en voyant le film.
Peut-être qu’il ne s’agit même pas d’un film. Pour être totalement honnête, appelle-le comme tu veux. Je pense que par bien des aspects, c’est effectivement autre chose. On retrouve souvent dans le film la sensation de négligence, d’abandon. Un peu comme si l’on crée les choses pour mieux les oublier par la suite.
Peu importe ton interprétation, je pense qu’elle est juste. Quand tu regardes une vidéo familiale tournée au caméscope, qu’est-ce que tu veux interpréter ? Je ne sais pas ; la signification est différente pour tout le monde. Pour moi, c’est un historique de la culture américaine.
Ça l’est, et c’est aussi en quelque sorte une lettre d’amour destinée aux endroits où j’ai grandi, à toutes ces heures passées sous des néons fluorescents. Je pourrais continuer et essayer de trouver une signification profonde, mais je pense que c’est mieux de le sortir et d’attendre la réaction des gens. Je n’ai jamais trouvé de sens particulier aux films que j’ai faits. Ils veulent à la fois tout et rien dire, et je crois qu’il en va de même pour la vie en général. Je n’ai pas la moindre idée du sens de la vie. Je suis sûre que tu as ta petite idée.
Non, vraiment. Est-ce qu’il y a une forme de signification plus ­profonde ? Par rapport à quoi ?
À la vie. Je pense que oui !
Dis-moi. Je pense qu’il s’agit de poursuivre le bonheur et de nourrir son âme.
Et qu’en est-il des gens qui n’ont aucune chance d’y parvenir ? Ils peuvent essayer d’y arriver quand même, du mieux qu’ils le peuvent. Genre, je crois aux vies antérieures et tout, et je pense que tout passe par l’élévation de l’âme. Mais je vois ce que tu veux dire. Il y a un abattoir de poulets juste en bas de chez moi, et je trouve ça très oppressant. Mais je me suis dit que tous ces poulets qu’on égorgeait étaient en fait de méchants dictateurs et autres assassins qui avaient été réincarnés de façon à avoir une vie horrible et à finir les ailes et la tête coupées. Ça fait partie de la leçon de l’âme.
Je pense que t’as raison. Et j’espère ne jamais être réincarné en l’un de ces poulets. Pour ça, tu devrais commettre quelque chose de bien pire qu’un film nommé Trash Humpers.
J’espère, ouais