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LE NUMÉRO FICTION 2008

Chapardage chez American Apparel

Ceci est une histoire vraie de chapardage dans une grande société. American Apparel est une grande société. Le jour où elle arrêtera de faire de gros bénéfices, elle cessera d’exister et ces lieux de travail où l’on applique le droit d’expression des...

TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR NICOLAS RICHARD, PHOTO: PATRICK O’DELL Ceci est une histoire vraie de chapardage dans une grande société. American Apparel est une grande société. Le jour où elle arrêtera de faire de gros bénéfices, elle cessera d’exister et ces lieux de travail où l’on applique le droit d’expression des employés fermeront, pour être remplacés par un Circuit City ou un Wendy’s; ou alors elle ira chercher sa main d’œuvre au Brésil ou je ne sais où. Je ne critique pas, pour l’instant, j’énonce juste des faits. Ce n’est pas parce que tu iras deux fois par jour en Hummer au Wendy’s manger des nuggets de poulet que tu ne seras plus mon ami. Je dis juste: si tu m’en veux parce que j’ai volé une boutique de fringues indépendante et «éthique», ton animosité sera fondée sur quelque chose d’erroné. Les restaurants végétariens diététiques dont je parle dans le troisième paragraphe sont Pure Food and Wine, Angelica Kitchen, et Sacred Chow. Cette histoire est estampillée «fiction» car j’ai laissé certaines choses de côté, d’autres ont été déplacées, et je ne suis pas sûr que les dialogues dans leur totalité aient été prononcés exactement comme ça dans la vraie vie. Ce soir-là, je devais faire une lecture à Brooklyn. Je voulais un tee-shirt plus chouette. Ils ont des chouettes tee-shirts chez American Apparel. Je suis allé chez American Apparel. L’agent de sécurité habituel n’était pas là. J’ai pris le tee-shirt que je voulais et je me suis baladé dans le magasin. J’ai remarqué un type bizarre qui tenait un livre à cinq centimètres de son visage, avec les yeux qui dépassaient par dessus. Il me regardait. Je me suis dit que c’était juste un type bizarre. Il y en a beaucoup, des gens bizarres. Je suis sorti de American Apparel avec mon tee-shirt à la main. Le type bizarre a alors fait du bruit derrière moi. Je l’ai regardé. Il a demandé à voir mon tee-shirt. «Vous travaillez ici?» lui ai-je demandé. Il a dit oui. «Vous travaillez vraiment pour American Apparel?» ai-je redemandé. Il a redit oui et m’a montré un badge de police attaché à un bidule, sur une boucle de son ceinturon qui dépassait sous son tricot en jersey trop grand. «Ah», j’ai fait. Nous sommes retournés à l’intérieur. Nous sommes descendus. Ils m’ont pris en photo et m’ont passé les menottes. «Il ne faut pas venir voler chez nous, a dit le gérant. Allez voler dans les grosses boîtes merdiques. Nous, on pratique le commerce équitable. Enfin, je veux dire, le travail équitable. Nous sommes soutenus par l’Etat. Nous avons une conception éthique et esthétique des affaires visant à satisfaire un public qui n’utiliserait sinon jamais le terme esthétique, ce qui explique en partie pourquoi, je pense, nous existons encore, en tout cas il me semble. - Je dépense mon argent dans des endroits encore mieux, j’ai dit. Des restaurants diététiques végétariens. - C’est tout à fait le genre de causes que nous défendons», a-t-il dit. Ils m’ont photographié, ont écrit dessus «Arrêté», et ont fixé la photo au mur. Il y en avait d’autres, et sur certaines, les gens avaient l’air heureux. Sur certaines figurait la mention «Arrêté». Le gars qui m’a attrapé s’est penché jusqu’à ce que sa tête soit à hauteur de la mienne et quelqu’un a pris une photo de nous deux. Il s’appelait Luigi. «Qu’est-ce que tu essayes de faire, Luigi? a demandé quelqu’un. Décrocher une prime?» Ils m’ont enlevé les menottes. Un flic est arrive et m’a mis d’autres menottes, puis m’a emmené jusqu’à sa voiture. Il a dit qu’il essaierait de faire en sorte que je ressorte aujourd’hui de la cellule de détention provisoire, que je serais jugé le mois prochain et que j’écoperais certainement d’une peine de travail d’intérêt général. Il a dit que cela dépendrait de son patron. Nous sommes arrivés à destination, et ils m’ont mis dans une cellule où il y avait déjà un blanc chauve, un hispano maigrichon et un grand asiatique. Je me suis assis sur un banc. Le grand asiatique a dit qu’il avait acheté des trucs dans un Duane Reade, puis était allé au Kmart, et en sortant du Kmart, avait été intercepté par quelqu’un, qui avait regardé dans son sac, y avait trouvé du shampooing et d’autres articles de chez Duane Reade, l’avait accusé de vol au Kmart, et l’avait emmené dans une salle; c’est comme ça qu’il s’était retrouvé dans la cellule. Le grand asiatique avait dit qu’il n’irait pas dans la cellule. Ils lui avaient fait une clé de tête, lui avaient donné des coups de poings et des coups de pieds, avaient vidé son fourre-tout et lui avaient pris son argent. Le grand asiatique a dit qu’il les avait vus lui piquer du liquide. Il a fait le geste de glisser des billets dans la poche poitrine. J’ai rigolé puis fait une grimace qui était une combinaison indéchiffrable de compassion, d’ennui, d’hostilité, d’incrédulité, et de confusion. «C’est du racket, là», a dit le grand asiatique. Il a dit qu’il n’avait pas l’argent pour se payer un avocat. Il a dit qu’il était étudiant étranger, qu’il venait du Canada. «Canada, j’ai dit.» Ils ont fait entrer un ivrogne avec du sang sur le visage, dans les oreilles et sur sa chemise. Il ressemblait au blanc dans Rocky III, que Rocky entraîne, et qui finit par trahir Rocky. «Je me prends des coups de poings dans la tronche à Starbucks et je me retrouve en taule? s’est-il écrié. Bande d’enculés. J’espère que votre boulot vous plaît vraiment, bande d’enculés. À prendre les empreintes digitales de gens comme moi, alors que des questions de sécurité nationale et des putains de terroristes… c’est pas juste. Bande d’enculés. (Il s’est relevé, ivre.) Bon, je suis le roi de cette cellule. Que tout le monde s’assoie. Je suis le roi de cette cellule.» Il a touché l’hispano maigrichon. L’hispano maigrichon a dit: «Hé mec, me touche pas. Je t’ai fait rien. Je t’ai rien fait, alors me touche pas.» Il a serré la main de l’ivrogne. «Solidarité,» ai-je songé. L’ivrogne s’est assis et a continué à s’en prendre aux policiers: «Je suis en sang et derrière les barreaux, a-t-il hurlé. C’est pas juste. Je vais vous enculer à sec.» Un flic a répondu que c’est l’ivrogne qui allait se faire enculer à sec, puis il a quitté la salle. L’ivrogne a braillé: «T’as pas intérêt à chercher des noises à un type plus intelligent qu’Einstein.» Un autre flic a dit à l’ivrogne d’arrêter de se comporter comme un trou du cul. «Je me fais casser la gueule dans un bar, et voilà comment on me traite, a hurlé l’ivrogne. Bande d’empaffés. Bande d’enculés. Je suis furax, vous pouvez pas savoir. Moi qui ai tant de respect pour les forces de l’ordre. Je vous respecte. Vous êtes les forces de polices de la ville de New York. C’est formidable. Avec tout le respect que je vous dois, allez vous faire foutre. Enculés. Putain j’ai la chemise couverte de sang et je suis en taule.» L’ivrogne s’est levé et a fait quelques pas. Il m’est un peu rentré dedans. J’étais assis par terre. Il m’a regardé. Moi, je n’ai pas levé la tête. «Où est l’autre gars? a-t-il hurlé à l’intention d’un flic debout à quelques centimètres des barreaux de la cellule. Il est là?» Le flic a répondu que l’autre gars n’était pas là. «Super, s’est écrié l’ivrogne. Formidable. Formidable. Formidable. Formidable. Formidable.» Le flic est parti. «Comment tu t’appelles?» a demandé le grand asiatique à l’ivrogne. L’ivrogne a dit son nom, puis a ajouté: «J’ai passé le test d’intelligence, et putain j’ai obtenu 1520. 1580. J’ai obtenu un score du feu de dieu, à ce test. Et en plus, je suis balèze». Le grand asiatique a demandé à l’ivrogne comment il s’était débrouillé pour se prendre des coups au Starbucks. «J’ai été embringué dans une bagarre dans un bar, a dit l’ivrogne. Je fais sortir des clients du bar sur le trottoir, et voilà comment je suis récompensé.» Le grand asiatique a demandé ce qui était arrive à l’autre gars. «Il s’est échappé.» On est tous resté calme pendant un moment. Puis l’ivrogne a dit: «Je vais tuer tout le monde ici. Est-ce que tout le monde est d’accord? Est-ce que dans cette cellule tout le monde est d’accord avec ça? Je propose qu’on se prononce sur cette question, ok? Que ceux qui sont d’accord lèvent la main.» Il a touché l’hispano maigrichon. L’hispano maigrichon s’est relevé, l’air en colère. «Me frappe pas, a-t-il dit. Me frappe pas.» Le blanc chauve s’est interposé devant l’ivrogne. Le blanc chauve avait l’air en colère. Les policiers ont sorti l’ivrogne de la cellule. De l’extérieur de la cellule il s’en est pris à l’hispano maigrichon et au blanc chauve, qui était un petit gros. «Tu ne bosseras plus jamais au Syndicat, a-t-il crié au blanc chauve. - Au Syndicat? a répété le blanc chauve. Putain, de quoi tu causes? Moi, je suis dealer, et ce coup-ci, je vais rester à l’ombre un bon bout de temps.» Les policiers retenaient l’ivrogne. «Il est où, ton syndicat, maintenant, hein, ducon?» a lancé le blanc chauve. Les policiers ont placé l’ivrogne dans une autre cellule. «Je me retrouve embringué dans une bagarre à la con et je suis couvert de sang, a hurlé l’ivrogne. Et c’est moi qui finis au zonzon. Et l’autre mec, il est où? - Je croyais que tu étais à Starbucks? a fait le flic. - J’étais allé chier au Starbucks, et quand je suis sorti, un mec m’a collé un pain, a dit l’ivrogne. J’étais au Starbucks. Vous me croyez pas? Putain, j’étais au McSorley’s, un des plus vieux bar… bande d’enculés. C’est pas juste. - La vie est pas juste, lui a répondu un flic noir. - Quoi? s’est écrié l’ivrogne. La vie? Qu’est-ce que tu viens parler de la vie, toi? Fais pas ça, enculé. Putain, fais pas ça. Tu viens me parler de la vie. Putain je suis furax, là. Il faut que je passe des coups de fil. Je m’occupe d’une affaire qui est en train de foirer. Il faut que je regarde mes e-mails.» L’ivrogne a traité le flic noir de nègre puis a lance à un autre flic: «Hé, espèce de gros plein de soupe d’Irlandais, t’es devenu keuf parce que tu te trouvais pas de petite copine. Va te faire foutre. Le Blanc chauve s’est écrié: «Sale blanc-bec, va donc espèce de richard pleurnichard.» Il a hurlé quelque chose à propos de la montre de luxe de l’ivrogne. Ils étaient dans des cellules différentes et ne pouvaient pas se voir. «Ma montre? s’est écrié l’ivrogne. Putain, cause pas de ma montre, espèce d’enculé. Je vais niquer ta petite sœur à sec. Ma montre. C’est une putain de Rolex à 20 000 dollar, espèce d’enculé. Je vais tous vous coller un procès au cul. - C’est bien ce que je disais, a dit le blanc chauve. Un blanc-bec pété de thunes. Les blancs-becs pétés de thunes menacent toujours de te coller un procès. - Au début, quand c’est arrivé, j’ai été un peu colère furax, a dit le grand asiatique. Maintenant ça va mieux. Je ne connais personne à qui ce genre de truc soit arrivé. C’est une sorte d’expérience.» Dans la cellule d’à côté, l’ivrogne s’est endormi. Ils ont emmené le blanc chauve pour lui prendre ses empreintes digitales. L’hispano maigrichon a dit qu’il s’était fait prendre avec 60 g de marijuana. Il a montré son entrejambe en disant qu’il avait un autre sachet de marijuana. «Ils cherchent par là, a-t-il dit en tapotant ses poches. Mais jamais par ici», a-t-il ajouté en indiquant son entrejambe. Il s’est fendu d’un rictus. Il a touché sa chaussure en disant qu’il y avait planqué des pilules. Il a parlé de se faire 1000 dollars. Il allait vendre les cachets et la marijuana quand ils l’amèneraient au central. Le blanc chauve est revenu. L’expression sur son visage a lentement changé pour faire place à une combinaison de nostalgie, de rhétorique et de calme. Il a dit qu’aujourd’hui, c’était les Taiwanais qui tenaient Chinatown. Il a dit que, depuis l’âge de onze ans, il vendait des pétards à mèches et des feux d’artifices. Il a dit qu’avant, à Chinatown, tout le monde mangeait bien. Il a dit que les Taiwanais avait foutu en l’air Chinatown. Il m’a demandé de quelle partie de la Chine j’étais. De Taiwan, j’ai répondu. «Tu sais, la petite île qui touche presque la Chine? - Je connais, a-t-il répondu. Je touche ma bille, en géographie.» Un flic nous a dit que l’ivrogne avait tabassé un sans-papiers, et qu’il ne s’était pas fait cogner au Starbucks. Le blanc chauve et l’hispano maigrichon ont dit des saloperies sur l’ivrogne. «Il est ivre, a dit le flic noir. Les gens ne sont pas pareils quand ils ont bu. Si ça se trouve, une fois qu’il aura dessaoulé, ce sera le mec le plus sympa du monde.» Ensuite, ils ont réveillé l’ivrogne, et le gars qu’il avait traité de gros plein de soupe d’Irlandais a pris ses empreintes. Les deux hommes ont discuté, se sont donnés l’accolade et se sont serrés la main. Le grand asiatique a été relâché. Ils ont fait sortir le blanc chauve de la cellule. Il est revenu. «Ils m’ont dit ce qui m’attendait, a-t-il dit. Je vais rester au zonzon un bon bout de temps.» Lui et l’hispano maigrichon ont parlé de tuer l’ivrogne. Cinq heures se sont écoulées. J’ai signé un papier comme quoi je me présenterais au tribunal. Ils m’ont laissé sortir. Je suis retourné au magasin American Apparel. Luigi y était. Il a grimacé un sourire et est allé me chercher mon sac. Il m’a rendu mon sac. «Merci de faire vos courses chez American Apparel», a-t-il dit. Je suis allé à la bibliothèque. J’ai envoyé un e-mail à l’organisateur de la lecture, en mettant en copie la personne avec qui je devais lire. «Désolé de ne pas avoir pu venir aujourd’hui, disait mon e-mail. Je me suis fait arrêter par la police cet après-midi, et n’ai pu sortir que vers 21h30, quelque part à Manhattan. Est-ce que ça s’est quand de même bien passé, sans moi? Je suis absolument navré.» La personne avec qui je devais faire la lecture a répondu à l’e-mail en me demandant si je voulais un exemplaire gratuit de son livre. Je lui ai communiqué mon adresse par e-mail. Je me suis présenté au tribunal quelques semaines plus tard. J’ai écopé de deux jours de travaux d’intérêt général. Le premier jour, j’ai trimballé des sacs de saloperies dans Tompkins Square Park. Le deuxième jour, je me suis baladé tranquillement dans Tompkins Square avec un ustensile pour attraper les détritus. J’ai attrapé plein de Colt 45.