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Vice Blog

JUS DE CITRON CONTRE LACRYMO - ATHÈNES PLEURE ENCORE

04 juillet 2011, 11:48am

Trouver des gens d'accord pour écrire quelques lignes sur ce qu'il s'est passé dans les rues d'Athènes il y a de cela cinq jours n'a pas été facile. La moitié des coups de fils qu'on a passés ont tourné court : « Je sais pas, mec », nous a-t-on répété plusieurs fois. « Je suis un peu fatigué/effrayé/blessé/je ne peux plus respirer. » Heureusement, on a quand même réussi à trouver un mercenaire qui a pris le temps d'écrire quelques mots pendant que du gaz lacrymogène ruisselait le long de ses fenêtres.

Tous les souvenirs que j'ai d'hier sont un peu flous étant donné que l'expérience dans son ensemble était pour le moins déconcertante. Je ferai de mon mieux pour que mon récit soit (à peu près) cohérent.

J'avais besoin de quelques scènes de foule pour un film sur lequel je travaille, donc j'ai donné rendez-vous à Giorgos, un ami acteur, avec l'intention de filmer la scène de la place Syntagma. On a quitté ma maison à Exarcheia et atteint la place autour de 14h30. A ce moment là, le gros de la foule avait déjà été dispersé ; il ne restait plus que les extrémistes qui se battaient contre les flics. Les cocktails Molotov s'échangeaient contre du gaz lacrymogène au-dessus de nos têtes et les manifestants lançaient des pavés en marbre sur les CRS.

On est ensuite allé du côté de l'ancien Parlement. Les rues étaient remplies de gens normaux (les « Indignados ») et de grévistes prisonniers des forces spéciales. Au bout de quelques temps, les pelotons en ont eu marre de nous asperger de gaz lacrymo et ont commencé à pousser la foule vers la place Klafthmonos. On s'est dit qu'on allait rester là un moment pour décider de ce qu'on allait faire, mais en réalité, ça ne servait à rien. Giorgos ne pouvait pas s'arrêter de pleurer à cause du lacrymo alors que du jus de citron dégoulinait des visages de tous les manifestants (le jus de citron atténue un tout petit peu les effets horribles du gaz lacrymogène).

Selon moi, le truc le plus dingue à propos des événements de la semaine dernière, c'est la façon dont on a été encerclés par les flics. On ne pouvait aller nulle part — les flics bloquaient chaque recoin et chaque rue de la ville, et tapaient sur tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. En plus de tout ça, des immigrés pakistanais attendaient sur le côté pour vendre des drapeaux grecs, de l'eau et des lunettes de plongée à ceux qui n'avaient pas acheté de masques à oxygène.

On a déambulé ensuite dans les rues sans véritable but ; on voyait des mecs se faire taper dessus par-ci par-là, jusqu'au moment où une multitude de motos se sont refermées sur nous depuis l'arrière d'un centre commercial et ont commencé à attaquer la foule sans aucune raison. L'un des motards, un géant, est descendu de sa bécane et s'est jeté sur nous, armé d'une matraque. Par chance j'avais gardé un vieux pass presse sur moi (il datait d'un vieux festival de cinéma auquel j'avais été invité). Je lui ai mis sous le nez, sans trop y croire — tout le monde a vu sur Youtube ces vidéos de flics en train de latter la gueule de journalistes, juste parce qu'ils « étaient là ». À la vue du passe il a fait demi-tour, est remonté sur sa moto puis s'en est allé.

Par la suite, on a marché dans la rue Karageorgi Servias. On a vu encore plus de flics en train de défoncer des mecs, et encore plus de blocages. On s'est dit qu'on en avait assez vu et on est allé se réfugier dans un immeuble voisin. C'était vraiment intense. J'ai croisé des amis épuisés d'avoir couru dans tous les sens, de s'être fait frapper sur la tronche et dans les côtes, et d'avoir respiré tous ces produits chimiques.

C'en était terminé pour moi. Je suis retourné à Exarcheia, où j'ai bu une bière et mangé un lahmacun. Un peu plus tard, quand je suis rentré chez moi et que j'ai commencé à bosser sur ce qu'on avait filmé la journée, j'ai entendu un énorme « boom » et vu des flammes jaillir juste devant ma fenêtre. J'habite rue Bouboulinas, là où le principal van anti-émeute est garé la plupart du temps. Cette fois, le gros fourgon n'était pas là, mais plusieurs petits camions avaient pris sa place. Des anarchistes avaient fait exploser une bombe juste à côté. Sans surprise, les flics ont répliqué avec du gaz lacrymogène qui est passé au travers de ma fenêtre pendant mon sommeil. Quand je me suis réveillé, mes narines piquaient encore.

TEXTE : THEO PRODROMIDIS

PHOTOS : ACROPOLIS NOW