Publicité
Santé

J’ai tenté de devenir une star du fitness sur Instagram

Fruits partout, calories nulle part : mes trois semaines parmi les sportives les plus folles d'Internet.

par Sarah Koskievic
14 Janvier 2016, 6:00am

Les fitgirls d'Instagram sont devenues, à l'orée des années 2010, à la fois des coaches en minceur, des grandes sœurs healthy munies d'abdos et de fessiers en béton, et des sortes de professeures de développement personnel tendance fascistes. Chez nous les meufs, elles déclenchent un sentiment partagé entre admiration et – surtout – culpabilité. Puis un peu de jalousie, aussi. Et beaucoup de haine.

Car, pour peu que l'on souhaite défendre ces filles, on finit toujours par se heurter à plusieurs problèmes. Le premier, c'est qu'elles sont méchantes. La plupart intiment leurs followers de suivre leurs préceptes à la lettre, faute de quoi elles les traitent de perdantes, de nulles ou de grosses. Le second, qui est la conséquence directe du premier, c'est qu'elles sont souvent stupides.

Néanmoins, certaines fitgirls sont aujourd'hui des stars, voire des marques. Kayla Itsines, créatrice du BBG, le Bikini Body Challenge, affiche 4 millions d'abonnés sur Instagram. En 12 semaines et pour la modique somme de 52 euros, vous pouvez vous aussi prétendre à acquérir son corps. Son homologue française, Sonia Tlev, créatrice du TBC, le Top Body Challenge, possède 700 000 abonnés au compteur, et promet la même chose, pour 39 euros. Grâce à leurs conseils, des centaines de filles sont devenues des ambassadrices minces et musclées de l'enthousiasme universel, comptant elles-mêmes des milliers de followers. Elles aussi sont devenues des stars. Des stars d'Internet. Comme ça n'avait pas l'air si compliqué – ça consiste, en, gros, à prendre des photos de soi et manger à peu près bien –, j'ai eu envie de devenir, moi aussi, une célébrité d'Instagram.

Tout d'abord, il me semble bon de préciser que je ne suis ni mince, ni grosse. Dans la vie de tous les jours, je fais trois heures de danse par semaine, je mange plutôt correctement et j'ai toujours refusé de me nourrir de pépins de pommes dans le seul but de rester mince. Aussi, comme je ne suis pas masochiste, j'ai choisi le TBC de Sonia Tlev, réputé moins éprouvant. Le TBC se compose de 3 séances par semaine : les lundis, mercredis et vendredis. L'idée géniale de Tlev, c'est de dire que seules 30 minutes de sport suffisent pour resculpter votre corps souillé par les excès en seul un trimestre. Durant cette période, les exercices demeurent les mêmes mais, au fil des semaines, ils augmentent en intensité de même qu'en nombre.

Après m'être créé un nouveau compte Instagram – humblement intitulé @Roulette_FitBitch –, j'ai posté une photo de ma première séance de fitness. Celle-ci, autant le reconnaître, n'avait qu'un intérêt modéré puisqu'étant humaine, je n'ai évidemment pas pu perdre 15 kg en 30 minutes. De fait, le « avant/après » n'était pas du tout stupéfiant. Conséquence immédiate : pas le moindre like.

Ma carrière a commencé à prendre son envol le lendemain, lorsque j'ai posté une photo (moche) de mon petit dej' avec en commentaire les hashtags de mise #topbodychallenge, #tbc, #topbodychallengeuse ou encore #eatclean. Là, pour une simple photo de Yoplait goût fraise, j'ai récolté une trentaine de likes. Mon profil décollait.

Voici le genre de jpegs que l'on croise dans la scène #fitgirls.


Pendant la première semaine de TBC, j'ai prouvé tous les jours mon degré de surmotivation en postant l'intégralité de ma nouvelle vie sur la page Instagram prévue à cet effet. En réalité, et je n'ai pas mis longtemps à m'en apercevoir, cette nouvelle vie s'est avérée chiante comme la mort. Entre mes salades du midi et mes longues et pénibles séances de sport, j'ai vite senti poindre en moi l'odeur reconnaissable de l'ennui. Néanmoins, je demeurais productive. Le truc ennuyant, c'est que chaque photo ne me rapportait que quelques dizaines de likes et à chaque fois, péniblement, un ou deux followers supplémentaires.

La deuxième semaine, j'ai changé de tactique. Je me suis mise à ce que l'on nomme « fitspiration », ou fitspo. Pour les néophytes, le fitspo est la contraction du mot « fit », qui signifie « en forme », et du mot « inspiration ». En réalité, ce mode de vie consiste essentiellement à poster des photos de filles très musclées auxquelles on souhaiterait ressembler. Souvent, le fitspo nous abreuve de phrases motivantes et pas du tout humiliantes ni culpabilisantes de type : « Winners never quit » ou « Life is too short to be a lazy loser ». Une simple recherche du mot fitspiration sur Instagram révèle plus de 5 millions de résultats.

Avec mes posts fitspo – la contraction des mots « fit » et « inspiration » –, j'ai dû, comme de nombreuses filles avant moi, m'ériger en infatigable moralisatrice tyrannique.

Le fitspo est à peu de chose près une reprise de la tendance thinspo. Celle-ci avait créé une sorte de discours motivationnel ordonnant à ses followers de devenir le plus maigre possible, et qui a connu ses heures de gloire à l'époque où la mode était de ressembler à une anorexique – voir la célèbre et sinistre communauté pro-Ana. Mais là où le thinspo nous montrait des meufs maigres, qui ne se nourrissaient jamais, le fitspo prône le healthy, le bien-être, le bien-vivre, et le muscle à n'importe quel prix.

Avec mes posts fitspo, j'ai dû, comme de nombreuses filles avant moi, m'ériger en infatigable moralisatrice tyrannique. Car dans le monde du fitness, où « une heure de sport ne correspond qu'à 4 % de notre journée, pas d'excuses », le fitspo rend les filles coupables de ne pas s'entraîner. La coach et auteure Lawrence Judd a établi, sur son blog shreddedbyscience.com, que le fitspo avait, de par sa nature, un effet démotivateur. Elle l'explique en ces termes : « Le problème du fitspo, c'est qu'il vise trois aspects : le premier, c'est de considérer l'exercice comme une forme de punition. Le deuxième, c'est de se concentrer sur un but externe, la perfection physique. Le troisième, c'est la culpabilité. L'esprit associe donc le sport à une punition plutôt qu'à une amélioration. Or, pour une efficacité sur le long terme, l'exercice doit être associé au bonheur et à l'amour-propre. »

Néanmoins, comme le fitspo a réussi à me ramener nombre de likes et de followers, j'ai pris mon mal en patience et ai continué à jouer la Mère-la-morale devant une communauté tout acquise à ma cause.

La troisième semaine, force a été de constater que le TBC commençait vraiment à me faire chier. J'avais, certes, plein de nouvelles copines virtuelles qui m'encourageaient jour après jour. Mais surtout, j'en avais un peu marre d'entendre que le « muscle est le nouveau mince » alors que, personnellement, j'ai toujours aimé voir mes cuisses se toucher. J'ai décidé que l'avènement de ma carrière sur Instagram passerait désormais par une alimentation exemplaire via mon don inné pour la cuisine saine.

Cet aspect ne me semblait pas être le plus compliqué. En règle générale, je cuisine et mange plutôt très sainement. J'étais donc sûre que toutes les fitgirls, pleines d'entrain et de positivisme pour leur prochain(e), allaient m'aduler. Cependant, en jetant un rapide coup d'œil sur les hashtags #healthy et #eatclean, j'ai vite compris que les meufs avaient mis la barre très haut. Plus que le foodstagram habituel – cette manie de poster son plat dans le but non avoué de rendre ses followers jaloux –, les fitgirls vouent un culte sans borne et absurde pour les fruits.

Les photos de fruits que l'auteure a postées pendant ses trois semaines d'expérience. #eatclean

Les fruits, c'est pour elles plus que des aliments riches en glucose et peu en calories. C'est leur raison de vivre. Et comme toutes les raisons de vivre, elles le vivent à fond. Exit donc les quatre pauvres fruits coupés dans une assiette. Quand on est une fitgirl, il faut dessiner des cœurs dans sa pastèque, découper son kiwi en forme d'étoile et sa mangue en rosace.

Exit également la salade toute simple. Les fitgirls sont très pointilleuses en termes de dressage. Pour être officielle dans le game, j'ai compris que présenter mon assiette pouvait devenir un job à plein-temps. Préparer les repas prenait des plombes. Selon mes notes, au moins deux fois plus que le temps qu'il me fallait pour ingurgiter ledit plat. Comment font ces meufs qui postent tous leurs repas ? Je les soupçonne de n'avoir que ça à foutre. Mais n'est-ce pas, ce n'est que mon avis, issu d'une expérience douloureuse. Durant cette dernière semaine, il m'a fallu peu ou prou 1 h 30 pour finaliser chaque repas. Un temps perdu bêtement et que je ne rattraperais sans doute jamais.

Au risque de décevoir ma « fitfam », cette expérience sur Instagram m'a foutu le moral dans les pompes d'un bout à l'autre des trois semaines d'entraînements forcés. Je n'ai jamais ressenti la moindre motivation à proprement parler. Et, les soirs où j'avais la flemme de cuisiner et/ou de faire du sport, je culpabilisais instantanément de ma nullité. Les fitgirls utilisent Instagram comme le miroir de leur courage et de leurs efforts. Mais qu'on ne se méprenne pas, il est impossible d'être adoubée star du 2.0 en quelques semaines. Le réseau social est impitoyable. De fait, il faut passer par de nombreuses étapes et prouver jour après jour que l'on fait partie du clan. Et pour en être, il faut pouvoir prouver qu'on s'est déjà lesté de quelques kilos et de ses poignées d'amour. Comme au lycée : tu fais partie de la bande une fois que tu as passé le bizutage.

En fait, c'est précisément le piège inavoué de cette expérience : je me suis sentie rejetée, ou plutôt pas encore acceptée, par l'élite des fitgirls. Oui, elles appréciaient l'effort mais non, je n'avais pas le droit de m'asseoir à côté d'elles à la cantoche.

N'éludons pas pour autant la question qui vous taraude tous : suis-je plus bonne au terme de cette expérience ? Non. La raison est évidente : j'ai arrêté le TBC après seulement trois semaines et, selon les dires des fitgirls en chef, les premiers résultats ne se voient qu'après six semaines d'entraînement minimum. Je ne dis pas que le programme ne fonctionne pas ; j'ai des amies qui l'ont suivi et qui en sont ravies. Seulement, il ne me convient pas. J'aime bouger, danser, faire du sport, et tout ça, de préférence sans m'en apercevoir. Le TBC est par définition répétitif, rébarbatif et toutes les playlists du monde n'arriveraient pas à le rendre plus fun. Et puis sérieux, qui a besoin de l'aval silencieux d'une communauté de fitgirls que je ne rencontrerais jamais et dont les vies ont l'air à peu près 600 fois mois palpitantes que la mienne ? Je suis déçue que cette expérience constitue un échec 2.0, soit. Mais plutôt satisfaite d'avoir conservé ma santé mentale.

Il semble donc que Lawrence Judd ait vu juste. La minceur et le healthy passent sans doute par le plaisir et l'idée de se faire plaisir. Deux sentiments que je ressens tout autant en mangeant sur mon canapé un pot familial de glace Häagen-Dazs aux noix de macadamia.

Sarah est sur Twitter.