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Avec le parti indépendantiste d’extrême gauche breton

Breizhistance se présente aux élections régionales et compte bien se séparer une fois pour toutes de la France.

Grégory Vieau

Grégory Vieau

Photo via la page Facebook de Breizhistance.

En dépit de son intégration dans le Royaume de France en 1532, la Bretagne a toujours conservé une identité propre. Drapeau blanc et noir, langues bretonne et gallo, musique celtique, position géographique à l'extrémité nord-ouest du pays : nous autres Français associons naturellement la Bretagne à l'un de ses symboles. Et s'il est une question qui revient avec constance lors des débats politiques entre Bretons, c'est bien celle de l'indépendance – et avec elle, celle de l'autonomie de leur région et le retour de Nantes dans son giron. C'est en substance ce que cherche le parti de gauche indépendantiste breton Breizhistance, créé par Gaël Roblin.

Roblin avait quinze ans lorsque des militants d'Emgann (« Combat » en breton), une émanation du groupe terroriste Front de Libération de la Bretagne (FLB, puis FLB-ARB), lui confient la lecture de leur journal. C'était en 1987. Avant ça, dans les années 1960 et 70, le FLB s'était distingué pour ses quelque 250 attentats à l'encontre de symboles français – casernes, préfectures, centres d'imposition – un peu partout en région Bretagne, mais aussi ailleurs, comme au château de Versailles en 1978. « Ce que j'ai lu dans ce journal m'a plu donc j'ai décidé de militer à leurs côtés, m'a dit Gaël. Comme j'ai toujours grandi dans un milieu politisé de gauche, mes parents m'ont soutenu. »

Aujourd'hui âge de 43 ans, Gaël Roblin incarne l'une des figures emblématiques de la gauche indépendantiste bretonne. Il a constitué Breizhistance il y a sept ans, en 2008. « Cette année-là, on s'est aperçu que plein de jeunes qui avaient participé au mouvement anti-CPE nous rejoignaient. Nous avons donc créé un nouveau parti avec ces gens, mais aussi des militants actifs d'Emgann et d'autres du collectif 44=Breizh. »

Breizhistance compte aujourd'hui une centaine d'adhérents. Pour les élections régionales qui se tiendront ce week-end et le 13 décembre prochain, le parti présente une liste nommée Bretagne en Luttes, avec Gaël Roblin à sa tête. J'ai interrogé ce dernier sur son héritage, ses idées politiques et à quoi ressemblerait une Bretagne indépendante de la France.

Un visuel de Breizhistance.

VICE : Breizhistance s'inscrit dans la succession de mouvements connus pour leurs actions violentes à l'égard des institutions. Quel regard portez-vous là-dessus aujourd'hui ?
Gaël Robin : Je vais reprendre ce que j'ai déjà dit dans mon bouquin à ce sujet [N.D.L.R. :« Le ZHBécédaire, lexique politique radical de Bretagne », publié aux éditions Goater]. Beaucoup de Bretons ont par le passé, pratiqué l'action violente organisée. Une pratique qualifiée de terroriste par le pouvoir et définie comme légitime par les membres de l'Armée Révolutionnaire Bretonne. Deux de ses membres Yann-Kel Kernaleguen et Kristian Le Bihan sont morts au combat, et quelques autres ont été blessés. J'ai moi-même été condamné à l'issue de quatre ans de détention préventive, à trois ans fermes, pour association de malfaiteurs en liaisons avec une entreprise terroriste pour avoir prétendument dirigé l'ARB entre le 27 avril et le 3 mai 2000.

Je reconnais m'être mis en porte à faux avec la légalité en ayant servi d'intermédiaire entre les militants clandestins et la presse. Mais je n'accorde à cette condamnation aucune forme de véracité historique tellement elle est ridicule. Il ne faut à mon sens, n'avoir ni regard condescendant ni regard nostalgique sur cette période qui est un moment de l'histoire bretonne – commencé en 1966 et qui semble avoir marqué le pas à compter des années 2000. La baisse récente de l'intensité des conflits armés corses, basques ou irlandais, qui ont beaucoup influencé l'imaginaire des clandestins bretons, a sans doute joué.

Toutefois la surdité du pouvoir central face aux mobilisations de masses contre des projets néfastes sur le plan environnemental légitimera à nouveau aux yeux de certains le recours à la violence armée – au moins sur cette thématique-là.

OK. Croyez-vous que l'autonomie de la Bretagne est envisageable, notamment d'un point de vue économique ?
La Bretagne compte 4,5 millions d'habitants, en intégrant la Loire-Atlantique. On n'a aucun espace décisionnel local alors que Malte, avec 250 000 habitants, si. On exporte beaucoup de choses de Bretagne. En termes de PIB, si la Bretagne était indépendante, on serait plutôt dans le haut du panier des pays d'Europe. On produit énormément. La richesse est là – il faut juste la répartir autrement. Tout l'argent provenant des impôts doit être géré par les Bretons eux-mêmes et ce sont eux qui doivent décider de la façon dont on le réinjecte dans notre économie locale. On sent bien qu'aujourd'hui les gens sont prêts à défendre des positions plus radicales sur ces sujets-là.

Pourquoi présenter une liste gauche indépendantiste aux élections régionales de Bretagne, dans un État que vous ne reconnaissez pas ?
Nous voulons faire une campagne très ancrée localement autour de la question des luttes sociales, de l'écologie et de l'indépendance de la Bretagne. L'actualité nous montre que ces trois points sont indissociables. Je vais te donner un exemple très concret : une société nommée Variscan prospecte actuellement pour rouvrir une concession minière en Bretagne. Nous pensons que ce projet peut avoir de graves conséquences sur l'environnement et la santé des gens. Dans la majorité des zones concernées, les élus locaux s'y opposent également. Pourtant, le ministre de l'Économie Emmanuel Macron a signé le décret permettant les premiers carottages qui vont servir à sonder les terrains. Au final, l'avis qui l'emporte est celui des politiques qui sont dans leurs ministères, à Paris. Cela démontre l'absence totale de démocratie locale !

Le Front National n'offre aucune solution. Pour eux, les zadistes sont des punks à chiens et les choses s'arrêtent là.

Vous pensez obtenir plus de pouvoir en siégeant au Conseil régional ?
Gérer la région en tant qu'entité administrative de l'État français ne nous intéresse pas. Elle n'a aucun pouvoir décisionnel. Par exemple, elle ne peut pas décider d'octroyer plus d'argent aux écoles ou au Foncier de Bretagne, qui est un organisme permettant de réguler les prix du marché de l'immobilier. Là encore, il faut l'aval du Conseil d'État. En revanche, lorsqu'il s'agit de donner 29 millions d'euros à Vinci pour le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes que tout le monde conteste, là il n'y a pas de problème. Les régions sont juste des pompes à fric pour le secteur privé. Il faut dépasser ces institutions. Nous pensons que le seul moyen de se protéger de ce genre de dérives autoritaires, c'est d'être indépendant.

Gaël Robin devant un écran.

Quels sont vos objectifs pour ces élections ?
Notre ambition est double. D'une part, nous voulons amener les autres partis à se positionner sur nos problématiques : les luttes sociales et environnementales, ainsi que la question d'un référendum autour de l'indépendance. La plupart des candidats se présentent avec le discours « Votez pour moi et tout ira mieux ». Il y a zéro débat et nous refusons cela. Si les autres en viennent à se déclarer pour ou contre la tenue d'un référendum, ce sera une victoire.

Comptez-vous vous allier à un autre parti ?
Nous ne nous allierons avec personne. Même si certains considèrent qu'il faut plus de pouvoir pour la Bretagne, ils s'en remettent au Parlement. Alors qu'il faut que ce référendum soit organisé par les Bretons eux-mêmes, avec ou sans l'autorisation de Paris. C'est ce qui nous différencie des autres partis dans cette élection. Si nous sommes élus, nous serons les chevaux de Troie sociaux et environnementaux dans l'institution.

Comme vous, d'autres partis défendant des idées plus radicales se présentent aux élections régionales. Pourtant, cette technique ne semble réussir qu'au Front National pour le moment.
Il est clair que l'extrême droite est devenue une grosse machine médiatique, qui table sur le mécontentement populaire. Ses thématiques sont imposées aux gens. Mais le Front National n'offre aucune solution. Sur les projets miniers, il ne dit rien. Idem sur Notre-Dame-des-Landes. Pour eux, les zadistes sont des punks à chiens et les choses s'arrêtent là. Ils font campagne à propos des réfugiés syriens, ce qui n'a aucun rapport avec les régionales ! Mais ce n'est pas une raison pour déserter. Au contraire, il faut faire entendre un point de vue radicalement antiraciste et défendre une vision inclusive de l'identité bretonne. Si nous ne nous présentons pas, toutes les thématiques que j'ai évoquées seront absentes de la campagne.

Les thématiques du FN ne mènent qu'à une chose : la guerre et la haine. Et puis le FN en Bretagne a une position extrêmement centraliste, française, opposée à la langue bretonne.

Justement, quelle est votre position par rapport à l'utilisation du breton ?
On veut qu'elle ait un statut de co-officialité. On ne veut l'imposer à personne. Juste qu'elle puisse être utilisée dans tous les aspects de la vie publique. Par exemple, que des élus puissent l'employer dans l'exercice de leur fonction. La loi française l'interdit. Il n'y a pas longtemps, le conseil municipal d'un village non loin de Guingamp a délibéré en breton pour faire plaisir à une chaîne de télévision allemande qui était présente. Peu de temps après, ils ont reçu un rappel à l'ordre du préfet !

Merci Gaël, et bon courage pour dimanche.