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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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L’histoire du médecin SS qui s’est converti à l'Islam pour échapper aux chasseurs de nazis

De Mauthausen au Caire, deux journalistes sont partis sur les traces d’Aribert Heim.

par Jamie Clifton
25 Avril 2014, 8:00am


Aribert Heim à cheval dans son uniforme SS

L'Holocauste, comme vous ne le savez que trop bien, a engendré les pires êtres humains de l'Histoire. En réalité, à part ceux qui n'ont subsisté que dans les manuels scolaires – comme Hitler, Göring et Himmler – beaucoup se sont échappés sains et saufs, libres de vivre le restant de leurs jours en se faisant passer pour de sympathiques expatriés qui auraient déménagé en Argentine pour la simple et bonne raison qu'ils préféraient les empanadas et le polo aux saucisses et à la construction automobile.

Un des derniers SS à avoir échappé à la justice était un médecin autrichien travaillant dans un camp de concentration, nommé Aribert Heim – plus connu sous le surnom « Docteur la Mort ». Les atrocités commises dans les camps nazis sont toutes plus horribles les unes que les autres, mais celles commises par Heim étaient particulièrement cruelles. Sa spécialité était d'injecter de l'essence dans les cœurs des gens en bonne santé, avant de garder leurs crânes en guise de trophées. Malgré tous les crimes qu'il a commis, il a réussi à échapper aux autorités. Lorsqu'elles étaient sur le point de le rattraper, il avait déjà quitté l'Allemagne.

Près de cinquante ans plus tard, la journaliste du New York Times Souad Mekhennet a entendu dire que Heim s'était converti à l'Islam et s'était réfugié au Caire. Elle s'est associée à un autre journaliste du NY Times, Nicholas Kulish, et tous deux ont décidé de mener l'enquête, en espérant retrouver la trace de Heim et expliquer ce qu'il s'était passé exactement après sa disparition soudaine.

Un article retraçant les recherches de Mekhennet et Kulish a d'abord été publié dans le New York Times. Les deux journalistes ont ensuite relaté leur investigation dans un livre intitulé The Eternal Nazi. J'ai récemment rencontré les deux auteurs afin d'en savoir plus sur leur expérience, sur la mallette qu'on leur avait confiée au Caire et sur l'impact que cette histoire avait eu sur eux et les proches d'Aribert Heim.


La mallette d'Aribert Heim, confiée à Mekhennet et Kulish par sa famille égyptienne adoptive

VICE : Bonjour à tous les deux. Commençons par le début, quand avez-vous commencé à enquêter sur l'histoire d'Aribert Heim ?
Souad Mekhennet :
Tout a commencé en 2008, lorsque j'ai reçu un appel d'une de mes sources. Nous nous sommes vus, et il m'a montré une copie d'une photographie d'Aribert Heim. Il m'a dit qu'il était le médecin nazi le plus recherché au monde, le « Docteur la Mort ». D'après certaines informations, Heim était soi-disant caché dans un quartier du Caire, mais rien n'avait été confirmé. J'en ai donc discuté avec Nick, et nous avons décidé de relever le défi. J'ai emporté cette photo au Caire pour mener l'enquête. Nous nous sommes rendus dans de nombreux petits hôtels, et trois jours après notre arrivée, nous sommes tombés sur quelqu'un qui l'a reconnu.

Qu'avait fait exactement Heim pour devenir le nazi le plus recherché au monde ?
Nicholas Kulish :
Il a travaillé en tant que médecin pour la Waffen-SS (la branche militaire de la SS) dans plusieurs camps de concentration, dont Buchenwald en Allemagne et Mauthausen en Autriche. Il a été accusé d'avoir commis d'horribles crimes à Mauthausen en 1941. Il a par exemple opéré des patients en vie et en bonne santé et les a tués au cours de l'opération. Il a également injecté de l'essence dans le cœur des gens. Il avait pour habitude de collectionner les crânes de ses victimes – en particulier ceux qui avaient une belle dentition – qu'il disposait ensuite sur son bureau.

Et il a réussi à s'échapper à la fin de la guerre.
Ce que la plupart des gens trouvent incroyable, c'est qu'il a été placé en détention – d'abord par les Américains, puis par les autorités allemandes – pendant plus de deux ans après la guerre, mais il n'y avait aucune preuve de son activité à Mauthausen dans son dossier. Il a donc été relâché dans le cadre de l'amnistie prononcée à Noël en 1947.

Comment a-t-il pu effacer cela de son casier judiciaire ?
Personne ne sait vraiment. C'était peut-être une omission – ils envoyaient des millions de soldats dans une bonne moitié de l'Europe, il devait être difficile de ne pas se tromper.
SM : Et puis les témoins des atrocités commises par Heim étaient en Autriche. Ça a pris un certain temps aux enquêteurs de découvrir qui il était exactement et où il se trouvait.

Une des histoires que j'ai trouvées particulièrement intéressantes expliquait comment les traqueurs de nazis ont rassemblé des informations grâce à une pièce écrite par un survivant de l'Holocauste, dans laquelle Heim était explicitement mentionné.
NK :
Oui, c'était fascinant – c'était une des premières œuvres sur l'Holocauste. Le dramaturge, Arthur Becker, était une sorte d'enquêteur adjoint sur les crimes de guerre à Mauthausen. En 1946, il a recueilli le premier témoignage des crimes de Heim. Il a par la suite écrit cette pièce dans laquelle le méchant est un médecin qui collectionne des crânes en guise de trophées. Durant les deux ans qui ont suivi la fin de la guerre, Heim est devenu une sorte de croque-mitaine nazi pour les enquêteurs.

Et pendant ce temps, Heim était parti pratiquer le hockey sur glace, en tant que joueur professionnel.
Oui, il était parti à Bad Nauheim (près de Francfort) et jouait pour une équipe de hockey sur glace, les Red Devils. Puis il a rencontré une fille d'une famille très riche et a déménagé dans une villa colossale à Baden-Baden, où il s'est établi en tant que gynécologue.

Combien de temps s'est-il écoulé avant que les traqueurs de nazis ne le retrouvent ?
NK :
Il a reçu un coup de fil en 1962 : on lui a demandé s'il était bien le médecin qui avait travaillé à Mauthausen. Il a alors rencontré deux enquêteurs. L'entretien a été incroyablement détendu, mais il savait ce que ça signifiait pour lui. Il a emprunté la Mercedes de son beau-frère et a filé vers la France puis vers l'Espagne où il a abandonné la voiture avant de partir pour le Maroc. Son beau-frère était furieux lorsqu'il a récupéré la Mercedes. Il lui a dit : « Tu aurais au moins pu la nettoyer ».


La photo du passeport de Heim

Et c'est en Egypte qu'il s'est converti à l'Islam et qu'il a changé d'identité pour devenir Tarek Hussein Farid. Le livre donne l'impression qu'il était très doué pour cacher sa véritable identité. Pensez-vous que sa conversion à l'Islam est liée à cela ?
SM : On a entendu différentes théories. D'après ses proches, lorsque l'Égypte a développé des liens plus étroits avec Israël, Heim a commencé à ne plus se sentir en sécurité dans le pays. Se convertir à l'Islam était un moyen de changer de nom et de se fondre dans la masse. Mais d'un autre côté, sa famille adoptive égyptienne était convaincue qu'il était sincèrement intéressé par cette religion ; il priait et respectait les règles. Les avis divergent donc d'une personne à l'autre. Il a tout de même réussi à faire croire aux gens qu'il était réellement intéressé par l'Islam.

Pourriez-vous m'en dire plus sur la famille avec qui il vivait en Egypte ?
Il s'est installé dans un petit hôtel du nom de Kasr el Madina, et la famille du propriétaire a eu de la peine pour cet étranger relativement âgé qui vivait seul. Le propriétaire et lui sont finalement devenus de bons amis. Ils cuisinaient pour lui et il passait du temps avec eux. Il les a plus ou moins adoptés et ils en ont fait de même. Il est devenu très proche de Mahmoud Doma, que nous avons interviewé plusieurs fois pour le livre. Heim était comme un deuxième père pour Mahmoud et son petit frère, car leur père est décédé quand ils étaient très jeunes.

Comment ont-ils réagi lorsque vous les avez informés des atrocités qu'il avait commises ?
Ils ignoraient complètement qui il était vraiment. Ils ont donc été très surpris. Ils ne savaient pas qu'il avait une double identité, mais ils savaient qu'il avait été marié et qu'il avait deux enfants en Allemagne. Ils ont également rencontré Rüdiger (le fils cadet d'Heim) lorsqu'il a commencé à rendre visite à son père.

Sa vraie famille était-elle au courant de ce qu'il a fait ?
Nous nous sommes entretenus avec sa femme avant qu'elle meure et elle nous a dit qu'elle n'avait aucune idée de ce qu'il avait fait jusqu'à ce qu'elle soit mise au courant des accusations portées contre lui (après que Heim a rencontré les enquêteurs à Baden-Baden). Sa mère lui a dit que la famille ne pourrait pas supporter un tel procès et qu'il serait mieux pour tout le monde qu'il parte.
NK : Le comble de l'ironie, c'est qu'il a fui soi-disant pour protéger sa famille – alors que dans l'Allemagne de 1962, les criminels de guerre nazis pouvaient s'en tirer avec une peine de deux ans de prison ou une simple réprimande, avant de reprendre une vie normale. Au lieu de cela, il a condamné sa famille à un demi-siècle d'écoutes téléphoniques, d'interrogatoires, de fouilles, et il s'est contraint à l'exil pour des dizaines d'années dans la prison qu'est devenue pour lui l'Égypte.

Quelle a été la réaction de Rüdiger lorsque vous lui avez parlé ? Comment a-t-il pu concilier l'image qu'il avait de son père lorsqu'il lui rendait visite au Caire avec l'image d'un bourreau de guerre ?
SM :
J'ai eu l'impression qu'il refusait de croire que son père avait commis tous ces crimes atroces et qu'il ne voulait pas savoir la vérité. Il était obsédé à l'idée de prouver que son père était innocent.
NK : Heim avait deux fils, et ils ont eu des réactions très différentes. L'aîné était plus ou moins au courant, il se rappelait des interrogatoires et des enquêtes de la police. Il n'avait rien à voir avec son père. Il n'est jamais allé lui rendre visite au Caire. En revanche, son plus jeune fils n'avait que six ans lors de la disparition de son père. Il n'avait qu'un vague souvenir de lui, il est donc parti à la recherche d'un père qu'il n'avait jamais connu et qu'il avait toujours voulu avoir.

Avez-vous appris des choses particulièrement surprenantes en travaillant sur le livre ?
J'ai été surpris sur le nombre d'histoires dans le genre de celles d'Inglourious Basterds. Des groupes nommés « Vengeance » ou « Avengers » ont traqué et tué des anciens SS et des membres de la Gestapo. Tuviah Friedman, qui a par la suite collaboré avec le [célèbre chasseur de nazis] Simon Wiesenthal, a traqué les nazis dans toute l'Europe d'après-guerre. Le capitaine SS connu sous le nom de « Bourreau de Riga » a été retrouvé dans une malle dans sa maison de vacances en Uruguay. Il a été tué à cause du rôle qu'il avait joué dans l'Holocauste.
SM : Ce qui était aussi étonnant, c'est la façon dont le Mossad a essayé de tuer les nazis en Egypte. Une lettre piégée a été envoyée à Hans Eisele qui était également un médecin nazi, mais elle a explosé dans les mains du livreur.

Qu'avez-vous personnellement tiré de cette expérience ?
Nous avons eu la chance d'avoir un œil totalement différent sur ce qu'il s'est passé en Allemagne. La famille égyptienne nous a confié la vielle mallette de Heim, rouillée et pleine de poussière. Elle était bourrée de lettres et de dossiers médicaux et contenait un long rapport sur les Juifs et l'antisémitisme, des sujets qui l'obsédaient. J'ai compris qu'il y a encore beaucoup de choses qu'on ne sait pas – et pourtant, j'ai grandi en Allemagne et j'ai étudié l'Histoire.

Et vous, Nick ?
NK :
J'ai demandé à un juge à la retraite qui avait traqué les nazis pendant son temps libre : « À quoi bon arrêter ces hommes de 90 ans ? A quoi bon les rechercher ? », et il m'a répondu : « Dans les camps de concentration, ils condamnaient les hommes et les femmes de 90 ans à une mort certaine, et ils n'avaient aucun problème à tuer des nouveaux-nés. Il faut absolument que justice soit rendue ». Il y a une bonne raison pour laquelle il n'y a pas de prescription s'appliquant au meurtre ici aux États-Unis, et c'est que les victimes doivent obtenir justice, quel que soit le temps que ça prendra.

Que pensez-vous de la théorie selon laquelle Heim serait encore vivant et caché quelque part ?
SM :
Après tout, on n'a pas retrouvé son corps. Nos recherches nous portent à croire qu'il a été enterré dans une fosse commune, mais nous n'avons aucune preuve. Chez les chasseurs de nazis, ce type de scepticisme est courant. Il y avait une enquête en cours sur Heim en Allemagne, mais à cause de nos recherches et avec l'apparition de nouvelles preuves, l'affaire a été classée.
NK : Cet homme s'est échappé de nombreuses fois après la guerre, l'idée qu'il l'aurait fait une dernière fois et qu'il aurait simulé sa mort est très tentante. D'un autre côté, Heim aurait eu cent ans en juin. Mais les gens ont toujours l'impression que justice n'a pas été rendue et que, d'une certaine façon, on ne pourrait jamais arrêter assez de responsables pour tous les crimes commis pendant l'Holocauste.

Pensez-vous que les chasseurs de nazis ont manqué leur chance ?
À la fin des années 1940 et au début des années 1950, quand presque tous les coupables nazis pouvaient être arrêtés, les Américains étaient plus occupés à lutter contre les Soviétiques, et ceux-ci étaient plus occupés à combattre les Américains. Les Allemands ne se souciaient que de leur production de Mercedes et de BMW et voulaient oublier les événements récents. C'est donc seulement plus tard, une fois que les coupables ont commencé à disparaître, que les gens se sont mis à les traquer.

Merci à tous les deux.

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The Eternal Nazi, publié par Doubleday, est maintenant disponible.