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Les prisonniers sont des humains comme les autres

On a rencontré Raphael Sperry, le seul architecte qui veut construire des prisons au nom des droits de l’homme.
24 juin 2014, 8:00am

Les prisons constituent sans doute les endroits où les droits de l'homme sont le moins respectés aux États-Unis. Pourtant, les affaires sont florissantes. Alors que les autres industries sont en déclin, l'industrie carcérale américaine se développe encore et toujours. Le nombre de personnes incarcérées aux États-Unis a été multiplié par 4 depuis 1980. Les États-Unis représentent 5% de la population mondiale et pourtant, 25% des prisonniers dans le monde sont incarcérés sur le territoire américain, d'après The Economist.

Ces chiffres sont certes impressionnants, mais ils ne disent rien sur l'architecture des prisons où des hommes sont enfermés. D’ailleurs, on pense rarement aux gens qui conçoivent les salles d'exécutions et autres cellules d'isolement. Raphael Sperry est l’un d’eux, et il a décidé de tout changer.

Architecte de formation, Sperry a obtenu une bourse pour son projet et est l’actuel président de l'association Architects/Designers/Planners for Social Responsibility (ADPSR). Il veut pousser l'American Institute of Architects à interdire la conception d'espaces qui, par nature, violent les droits de l'homme en matière de déontologie. L'ADPSR a lancé une campagne de crowdsourcing dimanche dernier afin de réunir des fonds et faire connaître le travail de ses collaborateurs, celui-ci visant à créer de nouvelles prisons « décentes ».

En bref, Sperry veut transformer l'espace carcéral afin que celui-ci respecte désormais les droits de l'homme. Son travail fait partie d'une longue liste de réformes institutionnelles, parmi lesquelles le projet d'un architecte canadien cherchant à créer une nouvelle forme de psychatrie sous LSD, ou encore une autre suivant l’idée d’utiliser des drogues psychoactives pour pallier la surpopulation carcérale. Sperry et moi avons discuté des prisons américaines, des peines prononcées et globalement, de ce que l'on pourrait faire pour améliorer les choses.

VICE : Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux prisons ?
Raphael Sperry : Ça remonte à la guerre en Irak, à laquelle j'étais opposé. Je participais à des manifestations mais j'avais du mal à m'accorder avec les personnes de ma branche. Je voulais trouver un moyen de discuter avec des architectes de la violence comme instrument de la politique sociale – la guerre en Irak étant un exemple tout à fait probant. Les prisons sont des bâtiments, et plus j'apprenais sur ces bâtiments, plus je me rendais compte qu'ils étaient le meilleur moyen de parler aux architectes de cette violence.

Vous vous focalisez sur deux aspects de l’architecture des prisons : les salles d'exécution et les cellules d'isolement des prisons de haute sécurité.
Dans les prisons de haute sécurité, il y a un grand bâtiment indépendant utilisé pour l'isolement. Dans les prisons conventionnelles, il y a souvent une aile qu'on appelle « isolement préventif » mais qui administre aux détenus le même traitement : on passe 23 heures de sa journée dans une cellule en béton. Il y a parfois une petite fenêtre qui donne sur une cour. La cour est vide et le mur est assez haut pour qu'on ne voie pas le sol. On voit simplement un petit bout de ciel.

D’un point de vue esthétique, les portes sont équipées d'une fente, comme dans un guichet de banque. Les plateaux-repas passent d'un côté à l'autre, via une petite ouverture au bas de la porte. Les gardes apportent les repas, les médicaments, les lettres, les posent sur le plateau puis les font passer à l'intérieur de la cellule. Si l’on doit quitter la cellule, il faut passer ses mains sur le plateau pour que les gardes les menottent. Tout cela doit être fait sans que le détenu sorte de la cellule.

Une heure par jour, parfois moins, la porte s'ouvre et alors les détenus peuvent accéder à une aire de loisirs, soit une petite cour avec des murs en béton très hauts. Les prisonniers ont le droit à une heure de sortie par jour cinq fois par semaine, mais beaucoup de prisons ne respectent pas cette loi. Dans les prisons de haute sécurité, la cellule, le couloir et l'aire de loisirs – aussi appelée « la cache aux chiens » – sont contrôlés par télécommande. Il n'y a donc jamais la moindre interaction humaine entre le moment où le prisonnier sort de sa cellule et celui où il y rentre à nouveau.

Quelles sont les conséquences de cet isolement ?
Eh bien, environ 4% des prisonniers sont en cellule d'isolement – ce n'est pas tant que ça, soit – mais ces 4% représentent la moitié des suicides recensés dans le milieu carcéral.

Les humains sont des animaux sociaux. La psychologie humaine requiert des interactions avec d’autres humains. Sans contact social, votre esprit se désagrège. En conséquence,  les gens se taillent les veines, étalent leurs excréments sur les murs ou développent des comportements psychotiques.

Quelle est donc l'utilité de l'isolement ? Des rapports montrent que cette pratique provoque des dégâts psychologiques majeurs, en plus d’être très coûteuse.
Je crois que pour beaucoup d'Américains, la notion de punition est intimement liée à la notion de justice. L'idée selon laquelle la punition serait une bonne chose est très répandue. Elle est pourtant absurde. Le châtiment ne résout jamais les problèmes qui ont poussé les gens à commettre les délits qu’ils ont commis. Les prisons de haute sécurité sont les conséquences de cette idée irréfléchie et par trop répandue dans le pays.

En quoi ces mesures sont-elles liées à la privatisation des prisons, laquelle est de plus en plus répandue aux États-Unis aujourd’hui ?
Je crois que c'est lié à la politique américaine en général. Les partis de droite ont tendance à préserver le commerce à tout prix et refusent que l’État les empêche de gagner de l'argent. Ils sont aussi en faveur de la punition et des mesures autoritaires. La privatisation des prisons constitue l'aspect commercial du système de justice, tandis que la sévérité envers les criminels constitue, pourrait-on dire, l'aspect culturel. Ces deux idées vont de pair, selon moi.

Prisons privées ou prisons publiques – en quoi les employeurs de l’État ou du privé affectent-il les architectes ?
Les entrepreneurs privés ne gèrent pas les prisons de haute sécurité mais ils font tellement de coupes dans les budgets que même dans les prisons classiques, ils rendent l'expérience carcérale de plus en plus inhumaine.

Beaucoup de grandes entreprises ont un service dédié à la conception des prisons. Parfois, leur expertise empiète sur celle d'autres entreprises spécialisées dans la haute sécurité – au niveau des installations militaires, par exemple – mais l'architecture des prisons est quoi qu’il en soit très spécialisée. Le service dédié aux prisons d'une grande entreprise peut représenter 5% de son économie totale, parfois même 15%. C’est pour cela que certaines entreprises se spécialisent dans les prisons ; celles avec qui je suis en contact tendent vers le progrès et pensent l’architecture comme d’un outil pour la propagation d’une voix humaine – même dans le cadre des prisons.

Quel est votre objectif, au final ? Dire aux gens : « regardez ce qui se passe dans les prisons, c’est mal » ?
Notre objectif est en partie de sensibiliser les gens, en effet. Le système carcéral en Amérique – peine de mort et cellules d'isolement incluses – épuise énormément nos ressources et entache la réputation des États-Unis sur le plan international. Cet impardonnable abus des droits humains doit cesser dans les plus brefs délais. La plupart des Américains n'ont aucun moyen de savoir ce qu'il se passe de toute façon, du fait de la politique de notre gouvernement.

À beaucoup d’égards, les États-Unis sont toujours une démocratie ; c’est pourquoi la politique se doit de refléter la volonté du peuple. Mais si personne ne sait rien, personne n'essaiera jamais de changer les choses. On peut trouver certaines informations, mais pas sur l'impact humain. Les gens ne sont pas du tout au courant de cela. En tout cas pas assez pour qu'ils sentent qu'ils doivent agir – et vite.