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reportage

Chômage de masse et théories du complot pour les héroïnomanes du Myanmar

Selon certains habitants de l’État Kachin, les autorités birmanes cherchent à anéantir leur culture en laissant circuler des produits bon marché.

par Tyler Stiem
15 Septembre 2014, 10:47am

Le déjeuner au centre de désintoxication de Myitkyina, dans le nord du Myanmar (Photo : Diana Markosian / Reportage : Getty Images)

« La désintox, c'est super. Ça te repose. Ça t'éclaircit l'esprit », marmonne Kan Char. Pour fêter la fin de son séjour de deux semaines dans un centre de désintoxication à Myitkyina, la capitale poussiéreuse de l'État Kachin au Myanmar, il s'est offert assez d'héroïne pour tenir une journée. Vêtu d'un polo bleu marine et d’un pantalon camouflage, il se tient parmi une foule d'hommes décharnés et d'adolescents agités au centre d'échange de seringues où je le rencontre.

« Mais je ne suis pas accro », ajoute-t-il en se frottant ses mains. Pour preuve, Kan Char (ce n'est pas son vrai nom), 26 ans, me précise qu'il a toujours réussi à jongler entre sa consommation de drogue et son travail. Après avoir obtenu son diplôme en psychologie, il a passé deux ans à bosser en tant que mécanicien. Il est frustré de ne pas trouver de travail dans son domaine mais ici, au nord du Myanmar – où les taux de chômage et de toxicomanie avoisinent les 50% dans certaines villes – trouver et conserver un emploi, quel qu'il soit, n'est pas une mince affaire.

« Le problème, c'est que la plupart des gens n'ont rien à faire de leur journée. Ils s'ennuient, ils s'énervent, et finissent par se droguer. Ils prennent d'abord de l'opium, puis de l’héroïne – et ils deviennent vite des cas désespérés. »

Kan a une stratégie pour gérer sa consommation. Il se shoote seulement lors des grandes occasions. Il me montre ses bras – une marque est visible là où il s'injecte la drogue, mais il n'y a pas de cicatrices. Le reste du temps, il préfère fumer, car il estime que l'héroïne est moins addictive de cette façon. Quand sa consommation devient incontrôlable, il va en cure de désintoxication, souvent sur ordre de sa grand-mère.

« Ça fonctionne pour moi. Quand je commence à être paumé, j'y vais », dit-il, les yeux hagards. « Mais ça ne marche pas pour tout le monde. Et en plus, il n'y a pas assez de chambres [dans les centres de traitement]. »


Les patients partagent leurs journées entre la thérapie de groupe et les promenades dans la cour. (Photo : Diana Markosian / Reportage : Getty Images)

Dire que le Myanmar a un problème avec la drogue, c'est comme dire que l'Irak n'est pas un pays très sûr ; il est impossible d'exagérer la gravité de la situation. D'après l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, il y aurait environ 300 000 toxicomanes au Myanmar, en majorité dans les États Kachin et Shan, situés au nord-est. On estime que dans certaines communautés très exposées, le taux d'addiction est de 50 % parmi les jeunes hommes. Le Myanmar est le deuxième plus gros producteur d'opium au monde après l'Afghanistan, et la partie nord-est du pays est l'un des endroits les plus abordables au monde pour se défoncer.

Si les prix grimpent avec l'explosion de la demande mondiale, un peu plus d'un euro vous suffira pour vous procurer une dose d'héroïne d'assez bonne qualité. L'abondance de drogues, combinée au chômage de masse, à des forces de police négligentes et à des conflits régionaux interminables entre des groupes rebelles et l'armée birmane, a engendré une épidémie de toxicomanie sans précédent. Les centres de désintoxication offrent une minuscule lueur d'espoir aux accros. Mais devenir clean au Myanmar est un combat quasiment perdu d'avance.

Au centre de désintoxication de Myitkyina, des étudiants, des fermiers et des mineurs de jade se côtoient parmi les patients. Lors de mon arrivée, ils sont alignés pour recevoir leur ration matinale de café. Rigolant dans leurs longhis et leurs survêtements, ils semblent se réjouir de cette brève distraction. Ça ne dure pas. Les patients sont vite renvoyés dans un dortoir où ils passent la majorité de leur temps, à l'écart de la tentation. De la taille d'un gymnase, ses murs nus sont peints en bleu-vert. Il contient deux rangées de lits grinçants et accueille 50 hommes. Ils errent à l'intérieur sous un panneau indiquant « Les toxicomanes sont aussi des personnes » en anglais et en birman. Un homme est au sol, blotti sous une couverture.

« Les personnes les plus accros restent ici pendant 30 jours, » m'explique le docteur Tin Maijong Oo, le directeur du centre. « Nous ne pouvons pas les garder plus longtemps. »

(Photo : Tyler Stiem)

L'admission se fait volontairement. Entre les thérapies de groupe et les ballades dans la cour, les patients passent le temps en lisant, en dormant ou en fumant des cigares Cheroot. Ils décrochent de l'héroïne en développant une addiction à l'opium ou à la méthadone, selon la disponibilité de ces substituts. Une fois sortis, ils se font prescrire un traitement étalé sur deux ans.

« Je crois que ça marche, » dit le docteur, tout en admettant qu'environ 70% des patients finissent par rechuter au moins une fois.

Le problème, c'est que les accros ont peu d'options. Les centres de désintoxication publics comme celui-ci sont rare, et même ceux qui réussissent à s'y faire admettre et à suivre le traitement font face à d'autres problèmes en rentrant chez eux. Ils sont stigmatisés, ce qui complique encore un peu plus leur existence. Il est facile de rechuter car la tentation est généralement toujours présente.

L'homme au sol lève les yeux vers nous et prononce quelque chose en birman.

Le docteur traduit : « Il dit qu'il n'est pas toujours comme ça. Il veut que vous l'écriviez. »

Le révérend Lahpai Ja Naw, un pasteur de l'Église baptiste de Kachin et co-fondateur de la mission Light of the World (Photo : Tyler Stiem)

Les théories complotistes sont populaires parmi les Kachins et les autres minorités birmanes. Beaucoup de gens sont persuadés que le manque de centres de désintoxication, ou de programmes transitionnels, ou de quoi que ce soit s'apparentant à une stratégie cohérente de lutte contre la drogue, est délibéré, et que le gouvernement veut encourager l'addiction.

« C'est une guerre froide, » dit le révérend Lahpai Ja Naw, pasteur de l'Église baptiste de Kachin (KBC). Je le rencontre à la mission Light of the World, un centre de désintoxication privé et religieux dans la périphérie de Myitkyina. « L'addiction est un moyen pour le gouvernement de priver les jeunes de leurs droits. Comment expliquer autrement ce qu'il se passe ici ? »

Les Kachins ont longtemps été opposés aux autorités birmanes. En tant que chrétiens évangéliques dans un pays bouddhiste qui, jusqu'à récemment, était dirigé par un régime militaire très répressif, ils ont été persécutés pendant des années. Ils n'ont pas le droit de parler leur propre langue dans les écoles et leurs libertés politiques et religieuses sont limitées. L'Armée birmane maltraite quotidiennement les civils kachins sous prétexte d'éradiquer les combattants de l'Armée pour l'indépendance kachin (KIA), un groupe rebelle qui combat le gouvernement depuis 50 ans.

Du point de vue kachin, les drogues ne sont qu'un nouvel outil des autorités pour anéantir leur culture. Ils sont persuadés que le prix de l'héroïne est maintenu à un faible niveau par le pouvoir central et que la drogue est vendue à des prix plus bas aux enfants kachins qu'aux autres jeunes. Plusieurs cas de policiers fermant les yeux sur le trafic ou vendant eux-même de la drogue ont été médiatisés.

« Alors que je sortais l'autre jour d'une église, » me raconte le révérend, se protégeant les yeux du soleil, « on m'a proposé de la drogue au grand jour, comme ça. Les dealers n'ont pas peur de se faire arrêter. »

D'après lui, le programme public à base de méthadone est une nouvelle preuve de cette conspiration : « Rendez-vous compte, ils renvoient les drogués chez eux avec plus de drogues. Ils ne veulent pas soigner ces garçons, ils remplacent une addiction par une autre. »

Aung Naing (le nom a été changé), 22 ans, se shoote tous les jours. À un euro la dose, il se drogue en travaillant occasionnellement ou en taxant de l'argent de poche à ses parents (Photo : Tyler Stiem)

Le gouvernement birman dément toutes ces rumeurs, arguant que l'épidémie de drogue dans la région est due à la proximité de l'État Kachin avec le Triangle d'or, et que quelques policiers corrompus ne font pas une conspiration. Les Kachins ont néanmoins pris le problème à-bras-le-corps en mettant en place des programmes éducatifs religieux – vous ne pouvez pas assister à une messe sans entendre des messages de prévention – et en construisant leurs propres cliniques.

Le révérend Lahpai Ja Naw a co-fondé Light of the World il y a quatre ans. Située sur une route de campagne à l'écart de l'agitation et de la tentation de Myitkyina, le centre de désintoxication est encore inachevé. Des échafaudages recouvrent les bâtiments et l'odeur du bois fraîchement coupé remplie l'air. La demande est tellement importante que Light of the World s’agrandit pour pouvoir offrir plus de lits et des programmes de qualité aux Kachins dans le besoin.

« Ce n'est pas suffisant, mais c'est déjà quelque chose, » dit le révérend.

La prière, la propreté et le soutien – sous la forme d'une aide psychologique et d'une réelle solidarité entre les patients – sont les piliers du programme. La drogue la plus dure que les patients se font administrer est le paracétamol. D'une certaine manière, cela ressemble aux 12 étapes des Alcooliques ou Narcotiques Anonymes. Il n'est pas certain que le programme soit à long terme plus efficace que celui de l'État, mais, noyé sous les donations, Light of the World touche assurément une population plus importante. Après leur traitement, les patients sont accompagnés par un professionnel. Le centre emploie lui-même d'anciens patients pour ce faire. 

Aujourd'hui, 30 d'entre eux sont réunis dans une chapelle de fortune à proximité du nouveau centre de traitement. C'est le premier jour d'un programme de formation pour faire de ces ex-addicts des conseillers. Ils écoutent avec attention un sermon qui semble être une source d'inspiration.

« En tant que chrétiens, votre vie est dédiée aux autres, pas à vous, entonne un pasteur invité. Vous avez dépassé l'égoïsme de l'addiction. À l'extérieur, les gens ne vous font pas confiance, mais grâce à la lumière de votre foi et à votre dur labeur, vous pouvez la regagner. Nous croyons en vous. »

Un patient lit la Bible. L'État Kachin, où l'épidémie est concentrée, est majoritairement composé de chrétiens. La plupart d'entre eux sont Kachins, une minorité ethnique qui s'oppose au gouvernement birman depuis une cinquantaine d'années. (Photo : Tyler Stiem)

Les futurs conseillers se lèvent et chantent les louanges du Seigneur. Après quoi, je rencontre Labang Dau Ze, un ancien cultivateur de pavot de 24 ans, clean depuis un an et demi. Il a commencé à consommer de l'opium et de l'héroïne pour pouvoir supporter les 14 heures de travail quotidien dans les champs.

« Pendant une longue période, tout ce que je faisais, c'était travailler et me droguer. Je me suis disputé avec ma famille. Je remercie Dieu de m'avoir donné la force de combattre cette addiction, » dit-il.

Fin et méfiant, Labang Dau Ze me fait penser à un lévrier. Il travaillait pour un homme d'affaire chinois qui, selon lui, opérait avec le soutien du gouvernement birman. Quand je lui demande s'il a déjà croisé des fonctionnaires ou des soldats à la ferme, il me dit que non. « Mais tout le monde est au courant. »

La réalité de ce commerce est complexe. Des reportages d'Al Jazeera, du New York Times et d'autres médias semblent indiquer que tout le monde — des milices subventionnées par le gouvernement aux groupes rebelles en passant par des hommes d'affaires ou des politiciens médiatisés — est impliqué de près ou de loin. Le marché local n'est qu'une petite fraction d'un commerce bien plus large.

Déterminer s'il s'agit d'une corruption généralisée ou d'une réelle conspiration est un autre problème. Labang Dau Ze ne doute pas de la seconde option, mais je n'en suis pas si sûr. Dans tous les cas, sa suspicion, partagée par beaucoup, témoigne de la défiance qui règne entre la classe politique birmane et la population.

Des schémas qui résument l'ampleur de l'addiction à l'héroïne au Myanmar couvrent les murs de la clinique. (Photo : Tyler Stiem)

De retour à Myitkyina, je m'efforce d'interroger quelques consommateurs pour savoir s'ils pensent que certaines minorités sont visées par l'addiction. Certains répondent franchement : non. D'autres disent que oui, que le gouvernement persécute les Kachins, les Shans, ou les Chins. Leurs réponses ont tendance à dépendre de leur propre groupe d'appartenance. Mais personne ne confirme les rumeurs selon lesquelles les prix diffèreraient en fonction de l'ethnie du consommateur. Les drogues sont avant tout bon marché parce qu'elles sont produites localement.

Je rencontre un gamin dont le projet pour décrocher de l'héroïne est entièrement construit sur ce principe économique basique. Sa conception de la désintox est de déménager à Yangon, à 1200 km au sud, où les drogues coûtent dix fois plus cher. « Je n'aurai pas les moyens de payer, donc je n'en consommerai pas, » dit-il.

Quand je parle des théories du complot à Kan Char, il ricane. « Ce qu'oublient les Kachins, dit-il, c'est que le gouvernement opprime tout le monde. S'il existe une conspiration, elle est contre tous les Birmans. Nous avons une démocratie désormais, mais ça ne change rien. Le gouvernement veut garder le contrôle, peu importe le moyen employé. »


Le travail de Tyler Stiem auMyanmar est soutenu par le Conseil des arts du Canada.