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Interdit aux roux et aux chiens

La banque de sperme internationale Cryos vient d'enlever aux roux le pouvoir de filer leur semence.

La banque de sperme internationale Cryos a récemment fait passer un message ouvertement discriminatoire à l'encontre des roux : elle vient de leur enlever le pouvoir de filer leur semence.

En France, le don de sperme repose uniquement sur le bon vouloir du donneur. Outre-Manche et outre-Atlantique, celui-ci reçoit une compensation financière – par conséquent, mères célibataires et couples désespérés doivent aligner les billets pour se procurer le liquide sacré. En échange, les clients peuvent choisir leur sperme dans un vaste catalogue de donneurs, en matant scrupuleusement leur tronche, leur dégaine et la couleur de leurs cheveux.

Cryos a remarqué qu'aucun des futurs parents ne souhaitait se retrouver avec un petit rouquin. De fait, les stocks de foutre orangé s'accumulaient sans que l'entreprise puisse y faire quoi que ce soit. Elle a donc décidé d'envoyer les roux féconder des tubes en plastique ailleurs.

Alors que l'affaire commence à prendre de l'ampleur dans les petits cercles du droit à la rousseur, on est allé interviewer Valérie André, chercheuse belge au FNRS (Fonds national de la recherche scientifique) et auteure de Réflexions sur la question rousse (sorti en 2007 aux éditions Tallandier) afin de comprendre les racines de cette discrimination capillaire.

VICE : Que pensez-vous de la décision de la banque de sperme Cryos ?
Valérie André : C'est dramatique. D'une manière générale, on atteint un consumérisme poussé à l'extrême où les parents vont carrément choisir les enfants dans des catalogues. Mais cette décision m'étonne à peine, vu le sort qu'on réserve aux roux depuis des siècles. Enfin, je ne m'attendais quand même pas à ce qu'on sombre dans l'eugénisme.

Mais qu'est-ce qu'on reproche aux roux finalement ?
Depuis que l'homme existe, les roux font l'objet d'une ségrégation. Aujourd'hui, on peut expliquer la rousseur scientifiquement : c'est simplement une mutation de la pigmentation au niveau de la mélanine. Donc, au sens scientifique, c'est bien considéré comme une anomalie. Mais dans les sociétés plus archaïques, on n'arrivait pas à l'expliquer. Le roux faisait particulièrement tache dans les sociétés méditerranéennes parce que la peau et les cheveux sont naturellement plus foncés dans ce coin-là. Il y avait donc un réflexe d'ostracisme car le roux faisait...

Peur ?
Tout à fait. On essayait de trouver des explications magiques et irrationnelles. Alors, on se servait d'analogies : le rouge, c'est la couleur du feu, le symbole du diable. Dans les sociétés judéo-chrétiennes, le roux est associé aux puissances telluriques, aux forces démoniaques. De nombreux amalgames se sont accumulés au cours de l'histoire. Ils sont le socle commun des préjugés que nous avons sur les roux aujourd'hui. Dans la croyance populaire, Judas était roux, par exemple. Forcément, ce n'est pas très bon pour l'image des rouquins.

Ah, en effet. Mais alors est-ce qu'il est traître parce qu'il est roux ? Ou bien est-ce qu'on s'est dit qu'il était roux parce que c'est un traître ?
Certaines croyances penchent plutôt pour ce type d'hypothèse : Judas est roux donc c'est un sale type. Mais en fait, sa couleur de cheveux n'est pas mentionnée dans la Bible. Pour autant, il est souvent représenté comme tel dans les illustrations bibliques du Moyen Âge. L'expression « roux comme Judas » s'est retrouvée dans les dictionnaires et du coup, les préjugés autour des hommes roux se sont très rapidement répandus : la traîtrise, l'hypocrisie, la fourberie, etc.

Donc si les roux sont persécutés depuis des siècles, c'est à cause de cet enfoiré de Judas ?
Il n'a pas aidé leur condition mais tout ça existait déjà bien avant la Bible. Dans les traités physiognomoniques qui existent depuis le IVe siècle av. J.-C. et qui ont connu leur heure de gloire aux XVIIe et XVIIIe siècles, on analysait les caractéristiques physiques pour expliquer les comportements d'une personne. Comme le roux était assimilé au renard, un animal rusé qui vole et tue les poules, l'homme roux était considéré comme méchant et bagarreur. Plus tard, les personnages de la littérature comme Poil de carotte ou Vautrin dans le Père Goriot ont consolidé ces idées.

Et les rouquines dans tout ça ?
Pour les femmes, la rousseur est la preuve qu'elles ont fait un pacte avec le diable, qu'elles ont eu des relations sexuelles avec lui. Elles ont donc un caractère démoniaque, sulfureux et hypersexualisé. La pute par excellence, quoi.

On en revient toujours à la Bible, quoi.
Oui. Marie-Madeleine est elle aussi souvent représentée avec des cheveux roux, puisque c'est une pute repentie. Ça va très loin : au XIXe siècle, dans certains traités médicaux, on pouvait lire que les femmes rousses déte­naient le « gêne de la prostitution » ! Aujourd'hui, les rouquines sont plus populaires car le potentiel érotique de la femme est mis en avant. Rita Hayworth a commencé à avoir du succès quand elle s'est teint les cheveux en auburn... Mais il y a toujours un côté putassier. Ma pédicure est rousse et elle m'a raconté que, quand elle était plus jeune, les garçons lui disaient : « Eh t'es rousse, tu baises ? » C'est quand même fou.

Et les blagues sur les roux, ça vous fait rire ou vous trouvez ça grave ?
C'est une forme de racisme et de discrimination. Il y a quelques années, Grimbergen avait lancé une bière rousse, la « Roussa ». Sur les affiches publicitaires, on voyait une magnifique rousse aux cheveux bouclés et aux yeux verts. Le slogan disait : « Une rousse de caractère est très vite chaude. » C'est fou comme cette idée est ancrée dans l'inconscient collectif : les rousses sont de petites salopes. Romain Gavras illustre très bien cette haine des roux dans le clip d'MIA et dans son film Notre jour viendra.

Est-ce que ces images vous ont choquée ?
Oui et non. Oui parce que voir de la violence gratuite, les massacres, c'est toujours choquant. Et non parce que cette chasse à l'homme est absurde, on le sait, mais il faut tout de même réaliser ce que c'est. Je trouve qu'au contraire, il a mis le doigt sur un sujet que je considère important.

J'imagine que c'est pour toutes ces raisons qu'aujour­d'hui, les adultes ne veulent pas d'enfants roux.
Oui, les préjugés sont bien trop établis. Les futurs parents ne veulent pas se retrouver avec un voyou ou une petite salope sur le dos. Ça touche quelque chose de très sérieux. Le roux est perçu comme une dénaturation de l'espèce humaine. Il y a un côté « éradiquons les roux » dans cette annonce de Cryos. Mais c'est absurde parce que ce n'est pas une race ! On peut être roux dans une famille où personne ne l'est et donc se sentir à l'écart. C'est terrible.

C'est sans doute pour ça que c'est drôle, aussi.
De toute façon, la rousseur n'est pas prévisible et qu'on soit noir, jaune ou blanc, on a 3 % de chance d'avoir un enfant roux. C'est un fait, donc peu importe le donneur, l'enfant peut devenir roux pendant la grossesse sans que personne n'y puisse quoi que ce soit.

Vous connaissez une seule culture qui respecte la rousseur ?
Eh bien, il me semble qu'au Maroc, croiser un enfant roux porte chance. Surtout si on lui caresse la tête.

Vox Populi

On a demandé aux individus concernés ce qu'ils pensaient de leur discrimination par les scientifiques de chez Cryos.


LOLA : « Le gène roux saute des générations, on ne peut pas nous faire disparaître comme ça. Ce qui augure plein de nouveaux sit-in de roux à Copenhague dans les décennies à venir. »

ROMAN : « En tant que roux, je suis d'accord, je pense qu'il y a trop de roux et rousses, mais aussi trop de chauves, trop de myopes, trop de gros, trop de gens. Je crois que c'est Christine Boutin qui a dit : "Il ne faudrait pas que celui qui vient de donner son sperme s'en lave les mains." Elle a raison. »
RÉMI : « J'en pense que je les emmerde, ces types. Mais, j'ai pas beaucoup plus de trucs à dire là-dessus en fait, à part que c'est marrant parce que je suis vexé qu'on m'interdise de faire un truc que j'ai pourtant pas du tout envie de faire. »
ÉMILIE : « La couleur divise, stigmatise ou fascine. Pour ma part, je vis aujourd'hui cette "unicité" comme une chance. Dans un scénario qui me terrifie, ce genre de particularité pourrait disparaître si certains continuent à vouloir faire de l'espèce humaine un produit calibré. »
ARNAUD : « Ça me fait bien rire, en fait je trouve que cette décision suit une logique de globalisation où tout tend vers une uniformisation aussi bien au niveau de la bouffe, de la musique, de l'art en général, des fringues. Bref, finalement, ça m'arrange bien ; les roux vont bientôt devenir l'objet d'un fétichisme absolu. Et puis je trouve ça vraiment cool d'être plus original que la majorité des gens sur Terre, au moment où tout le monde essaie de se prouver qu'il a quelque chose de spécial. »

LAURA : « C'est vraiment pourri de chercher à bannir les roux. Même sans parler d'effet de mode, ce genre de décision est absurde et conforte certaines personnes dans leurs idées inhumaines. Puis surtout, il en faut bien pour tous les goûts ! »