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LE NUMÉRO DE LA VACHE SACRÉE

Des serpents et des hommes

La diminution de la production d'antivenins menace mortellement des milliers d'Africains.

par Mark Hay
25 Mai 2016, 5:00am

Après s'être fait mordre par un cobra cracheur du Mozambique quand il avait 3 ans, Mduduzi Gina, maintenant âgé de 11 ans, est devenu l'un des premiers patients de Thea Litschka-Koen. Photos : Mark Shoul

Cet article est extrait du « Numéro de la vache sacrée »

Il y a une dizaine d'années, Thea Litschka-Koen a développé un intérêt particulier pour les serpents. Propriétaire d'une société de gestion au Swaziland, son pays natal, elle a décidé de se consacrer pleinement à cette nouvelle passion et d'étudier davantage l'animal. À la fin des années 2000, alors qu'elle venait d'achever une formation dans ce domaine, elle a ouvert un centre de protection des serpents et est devenue experte autodidacte du mamba noir. En fournissant un service d'enlèvement de serpents, elle s'est fait connaître du monde entier en 2009 grâce à un documentaire de la BBC2. Étant donné sa réputation, il était évident que quelqu'un qui s'était fait mordre par un serpent finisse par venir frapper à sa porte.

Zamokuhle, un bébé de 18 mois, jouait quand un cobra cracheur du Mozambique s'est frayé un chemin dans la maison de ses parents. Long d'un mètre, ce serpent est particulièrement dangereux et crache son venin sur tout ce qu'il considère comme une menace. Leur jet peut atteindre une distance de deux mètres. Zamo était si proche que le serpent lui a mordu la jambe. Après s'être rendus dans quatre cliniques et avoir reçu des antidouleurs – il n'y avait pas d'antivenins –, Zamo et sa mère ont contacté Litschka-Koen. Le venin avait dévoré la majeure partie de la chair entre le mollet et la cheville de l'enfant, à tel point qu'on pouvait voir ses os.

Litschka-Koen a emmené le bébé dans une clinique voisine, où les médecins ont voulu faire arrêter sa mère pour négligence. La spécialiste des serpents leur a expliqué que la maman avait fait son possible pour aider sa fille, sans succès. Malgré son jugement hâtif, la clinique n'a rien pu faire de plus. Personne dans le pays n'y pouvait quoi que ce soit. Litschka-Koen a appelé le docteur Sean Bush, un expert américain des morsures de serpents, qui a transféré Zamo aux États-Unis pour sept mois de traitement.

C'est à ce moment-là que Litschka-Koen a pris conscience de la gravité du problème des morsures de serpents dans son pays, avant de réaliser que le Swaziland n'était pas le seul dans ce cas. Depuis plusieurs décennies, l'Afrique subsaharienne est plongée dans une crise de morsures. Ignorée des médias et des autorités sanitaires, l'épidémie ne cesse de prendre de l'ampleur.

En septembre dernier, Médecins sans frontières a publié un communiqué de presse au sujet de Fav-Afrique, l'antivenin polyvalent le plus efficace d'Afrique. La production du sérum, utilisé pour combattre le venin de dix espèces mortelles différentes – et notamment les cobras cracheurs –, a pris fin en 2014, quand le laboratoire pharmaceutique français Sanofi Pasteur a mis un terme à sa fabrication, faute de clients. Selon Médecins sans frontières (MSF), le dernier stock restant expirera en juin 2016, mettant ainsi 10 000 habitants de pays en voie de développement en danger – une épidémie à l'échelle d'Ebola.

Sanofi Pasteur a annoncé l'arrêt de la production de Fav-Afrique en 2010, ce qui laissait amplement le temps à une autre société de reprendre sa fabrication. Ainsi, selon les professeurs Leslie Boyer et David Warrell, experts antivenins dans les universités d'Arizona et d'Oxford, depuis, d'autres antivenins qui ont les mêmes pouvoirs ont été créés et certaines sociétés développent des remplaçants du Fav-Afrique, équivalents tant d'un point de vue médical qu'économique. Pour autant, des experts comme le docteur Jean-Philippe Chippaux, épidémiologiste à l'Institut de recherche pour le développement, estime que le communiqué de presse de MSF concernant le Fav-Afrique avait aussi pour but de sensibiliser le public à une crise plus importante née dans les années 1990. Ces vingt-cinq dernières années, les stocks d'antivenins d'Afrique subsaharienne ont chuté de 200 000 doses fiables à environ 20 000 de moins aujourd'hui. Chippaux estime que 500 000 doses par an sont pourtant nécessaires pour traiter les morsures de serpents.

Tous les ans, un cinquième des cinq millions de morsures et plus d'un quart des 100 000 blessures qui découlent d'une morsure surviennent en Afrique subsaharienne – et ces statistiques sont bien plus faibles que les véritables chiffres, de nombreuses victimes n'étant pas soignées dans des hôpitaux. De récentes études épidémiologiques à travers le monde ont d'ailleurs conduit Chippaux à estimer que les chiffres réels étaient trois à cinq fois plus élevés.

Sister Jackie Mahlalela et Dr. Koshi, administrateur au Good Shepard Hospital, font l'inventaire de leurs antivenins.

Les morsures de serpents tuent chaque année davantage que dix-sept maladies tropicales négligées combinées – une liste qui comprend la dengue, la lèpre et la rage, pour lesquelles l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a des programmes spéciaux. Certaines régions connaissent plus de morsures que de cas de malaria. « Au Nord du Nigeria, dans certains villages dans lesquels j'ai travaillé, pas une seule famille n'a pas perdu quelqu'un suite à une morsure », explique Warrell.

Les serpents sont les animaux les plus mortels au monde, derrière les moustiques. Malgré cela, les laboratoires diminuent leur production d'antivenins en Afrique, les stocks se vident et les autorités ne semblent pas s'en préoccuper.

La production d'antivenins est compliquée et onéreuse. Aussi, la méthode de fabrication n'a pas beaucoup évolué depuis sa création en 1896. Les scientifiques extraient le venin des serpents, l'insèrent dans des chevaux, attendent deux mois, le temps que des anticorps se développent, prélèvent le sang de l'animal et en extraient ensuite le sérum. Le plus grand progrès réalisé en cent dix-neuf ans est l'élimination des substances qui déclenchent un choc anaphylactique – une réaction appelée la « maladie du sérum », rencontrée chez de nombreux patients. Mais ce faible progrès augmente encore un peu plus le coût déjà élevé du produit.

En théorie, chaque serpent nécessite un antivenin particulier. Les cliniques doivent ainsi stocker des antivenins pour chaque espèce. Mais, étant donné que la plupart des médecins de ces provinces ne reçoivent qu'une formation sommaire et qu'une vraie expertise est nécessaire afin de déterminer quelle espèce est à l'origine d'une morsure, les cliniques se voient dans l'obligation de se procurer plutôt des antivenins polyvalents plus onéreux.

Ainsi, en Afrique, un traitement coûte 55 à 640 dollars, selon les subventions locales et le nombre de doses nécessaires pour traiter une morsure.

Depuis sa rencontre avec Zamo, Litschka-Koen est devenue activiste contre les morsures de serpents. Elle a fondé la fondation Antivenom Swazi, qui lève des fonds pour acheter du sérum et former des médecins de campagne à son utilisation. « Un traitement pour une morsure de cobra cracheur du Mozambique peut coûter l'équivalent d'un an de salaire d'un ouvrier, explique-t-elle. Notre pays ne peut pas traiter toutes les victimes de morsures. Il y en a trop. »

Mais, même quand les services de soins peuvent se procurer des antivenins, ils n'ont pas forcément les moyens de les stocker. De nombreux sérums sont sous forme liquide ou lyophilisée, nécessitant ainsi d'être réfrigérés. Dans les zones rurales, où 95 % des morsures et 97 % des morts qui en découlent surviennent, cela est impossible.

Et, là où le sérum est disponible et peut se stocker, « les médecins ont totalement perdu la foi dans les antivenins car ils ont acheté de mauvais produits », explique Boyer.

Warrell distingue deux producteurs indiens comme les principaux coupables de ce phénomène : « Bharat Serums and Vaccines et l'Institut du sérum indien ont produit des antivenins pour l'Afrique, mais ils étaient inappropriés. » Selon lui, ces sociétés se seraient basées sur des espèces de serpents d'Asie et non d'Afrique durant le processus de fabrication du sérum. Ainsi, en plus d'être inefficace, le produit conduit à une impuissance sexuelle et à des effets secondaires importants.

Il y a une dizaine d'années, quand les cliniques du Tchad et du Nord du Ghana sont passées de Fav-Afrique à des antivenins moins onéreux vendus à un dixième du prix des produits occidentaux, ils ont vu la mortalité grimper de 2 à 15 %. Litschka-Koen s'est alors rendue de clinique en clinique, rapportant l'usage d'antivenins indiens au ministère de la Santé. Elle s'est alors lancée dans une croisade pour que les cliniques cessent de commander des produits de mauvaise qualité.

Ainsi, l'inaccessibilité aux produits fiables et les mauvaises expériences, combinées avec la méfiance des services de santé, conduisent seulement 10 à 20 % des victimes de morsures à utiliser un traitement antivenin. Beaucoup ont plutôt recours à des guérisseurs traditionnels. Ces cas ne sont pour la plupart jamais rapportés aux autorités, ce qui diminue la gravité du phénomène. Cela conduit aussi les producteurs à penser que la demande en antivenins est inexistante, ce qui provoque une baisse de la production ou son arrêt.

Thea Litschka-Koen, à gauche, est une experte en serpents autodidacte. En raison des faibles stocks d'antivenins que comptent certains hôpitaux comme celui de Good Shepard à Siteki, au Swaziland, elle a importé du sérum depuis l'Afrique du Sud.

« Pourquoi l'Amérique latine n'a-t-elle pas le même problème que l'Afrique ? » se demande Boyer. L'Amérique latine compte elle aussi ses serpents venimeux, ses cliniques éloignées de tout et ses guérisseurs traditionnels. Pour autant, la région a su se prémunir d'une crise.

« L'Amérique latine fabrique depuis longtemps son propre venin », explique Boyer, ajoutant que les gouvernements de la région subventionnent le traitement. « Les produits lyophilisés y sont utilisés depuis des années. Même s'il y a de temps à autre une rupture de stock, le coût des produits dans ces pays d'Amérique latine est faible car leurs ministères de la Santé ont acheté massivement des doses » et distribuent les traitements via des systèmes de soins fiables.

Tous les pays africains ne peuvent avoir leur propre industrie d'antivenins – c'est seulement le cas de l'Afrique du Sud – mais beaucoup pensent qu'une campagne de sensibilisation permettrait de restaurer la confiance dans les sérums, que la plupart des gens utiliseront s'ils ne coûtent pas trop cher et sont efficaces. La création de programmes d'achats à l'échelle nationale et de meilleures réglementations concernant la qualité des antivenins combinée avec des progrès dans les recherches épidémiologiques et les techniques de production pourraient amener à l'utilisation de sérums fiables et abordables.

Un certain nombre de sociétés, du Costa Rica à l'Inde en passant par l'Espagne, développent de nouvelles techniques afin de fournir des antivenins polyvalents et novateurs d'un point de vue médical et économique à l'Afrique. Encouragés par l'apparition de crises sanitaires impliquant des médicaments antipaludiques contrefaits, ces pays souhaitent s'attaquer à toute cette industrie de la contrefaçon, ce qui pourrait instaurer à nouveau une certaine confiance dans les antivenins. Actuellement, une recherche ayant pour but de fabriquer des protéines à partir d'extraits de la bactérie E. coli est menée, pour créer un nouveau vaccin contre le venin de nombreux serpents.

Obtenir un soutien institutionnel afin de financer la recherche reste néanmoins le problème. Ainsi, faute de fonds, une campagne de crowdfunding a été lancée.

« Les morsures touchent les pauvres, explique Litschka-Koen. Si elles touchaient les classes moyennes et supérieures, une solution aurait été trouvée depuis bien longtemps. »

Étant donné les risques environnementaux, il est impossible d'éradiquer les serpents. Il est aussi compliqué de réduire le nombre de morsures.

En 2012, accompagné de collègues africains, Chippaux a lancé la Société africaine de toxinologie. En trois ans, le collectif de militants et d'experts a contribué aux recherches et mis en garde contre les morsures. Grâce à la mise en place de lignes directrices à suivre, ils espèrent réduire le taux de mortalité liée aux morsures de serpents de 90 % d'ici 2020. Si cela peut sembler utopique, sept pays ont déjà commencé à travailler avec la Société africaine de toxinologie. Ainsi, cela pourrait préfigurer un changement dans l'attitude des gouvernements face aux attaques de serpents.

En attendant une réelle évolution, les activistes se tournent vers la prévention afin de protéger la population. Amener les gens à porter des chaussures, utiliser des lampes torches et dormir avec des moustiquaires pourrait en effet faire drastiquement baisser le nombre de morsures. Si les enfants, qui en sont souvent victimes, peuvent ne pas forcément intégrer ces mesures à prendre, l'environnement dans lequel ils vivent pourrait évoluer de sorte à les en prémunir. L'éducation pourrait ainsi permettre aux locaux et aux responsables politiques de voir les morsures de serpents comme quelque chose de potentiellement évitable et non plus comme une fatalité. Il y a donc encore de l'espoir.