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On a une relation comme ça, « Charlie Hebdo » et moi

Notre contributeur Yérim nous parle de ce qu'il aimait chez Charlie, de ce qui lui déplaisait chez Charlie et du jour où Charb a collaboré avec lui sans faire exprès.
13 janvier 2015, 9:00am

Mercredi dernier, j'ai appris comme tout le monde la tragique fusillade dans les locaux parisiens de Charlie Hebdo. Par le net, puis la télé, avec les infos qui tombaient au compte-gouttes. Perso, je bossais, sur un sujet plutôt léger en plus (du cinéma), et au début c'était surtout la surprise qui dominait, tellement tout paraissait « trop gros ». Il y avait ce côté ça n'arrive qu'aux autres , ou plutôt, et sans vouloir faire mon connard occidental, ça n'arrive qu'à ceux qui habitent dans d'autres endroits du monde . Puis le premier bilan est tombé – et avec lui l'annonce des décès des caricaturistes Charb, Cabu, Wolinski et les autres. Et là forcément, ça a tout changé. C'était sérieux.

Je reconnais que je ne me suis pas senti inquiété en tant que journaliste. Tout simplement parce que si on est objectif deux minutes, il faut admettre que les dessinateurs de Charlie Hebdo et moi-même – journaliste cinéma, société et musique – ne faisons pas le même métier. C'est comme lorsqu'un reporter de guerre se fait enlever. Évidemment, c'est extrêmement triste. Évidemment, c'est monstrueux. Mais au-delà du côté corporatiste, je me suis toujours senti relativement éloigné de leurs préoccupations directes – je n'ai jamais pensé qu'un fan de Twilight pourrait venir me tirer dessus suite à une critique du film, par exemple. Il s'agissait donc presque d'une autre profession, pour moi.

Parmi les noms des victimes qui ont été diffusés en boucle depuis bientôt une semaine sur tous les médias, français ou internationaux, quatre m'ont plus marqué que les autres. À chaque fois, pour des raisons personnelles.

Deux covers de livres publiés par Cabu

L'économiste de gauche Bernard Maris tout d'abord, parce que j'ai lu son livre paru en 1998 Ah Dieu ! Que la guerre économique est jolie ! à l'époque où j'avais suffisamment de temps libre pour m'intéresser à l'économie. Le dessinateur Cabu, parce que j'avais chipé un best-of de ses boulots vers début 2000 je crois, et que cette compilation de dessins m'avait bien fait marrer. Wolinski, un peu pour les mêmes raisons : je l'avais vu en télé parler de sa bite. Bon souvenir.

Et Charb, feu le directeur de publication du journal. Dans son cas, c'est un peu différent. En fait, compte tenu de la confusion provoqué par le drame, j'ai mis du temps à m'en souvenir, mais mon tout premier papier jamais publié en presse écrite a été illustré par ce mec.

Si je ne me plante pas, c'était en 2008. À la base je cherchais juste un stage, et du coup j'avais envoyé une candidature spontanée au magazine L'Écho des savanes, qui se relançait alors avec une nouvelle formule. L'annonce précisait que, s'ils le désiraient, les jeunes journalistes pouvaient aussi envoyer un article satirique « dans le ton du magazine » afin de démontrer leur envie. Du coup, je me suis attelé à une sorte de revue de presse où je me foutais de la gueule des conseils pour l'été prodigués par plusieurs magazines de presse féminine. Réponse de L'Écho : ils avaient déjà trouvé leur stagiaire mais étaient « intéressés pour publier l'article ». Il s'agissait d'un numéro double, spécial été, qui cherchait à renouer avec l'esprit et l'humour crado des grandes heures de la revue – ce qui remontait à 20, 30 ans plus tôt. Preuve en était, les rédacteurs m'avaient même laissé écrire un encadré sur le rappeur français pour le moins graveleux Alkpote – même moi, j'y croyais pas.

Le premier papier publié de Yérim, illustré par Charb pour L'Écho des savanes_, circa 2008_

Si je raconte tout ça, c'est parce qu'en ouvrant la version définitive dudit numéro, j'ai découvert que c'était Charb qui avait illustré mon article. Personne ne m'avait mis au courant, ni les rédacteurs, ni les designers. Je suis donc tombé sur mon article, maquetté et accompagné d'un dessin de Charb qui représentait le soleil et deux bonnes femmes. Le lecteur était censé comprendre que le soleil venait de baiser l'une des deux puisque l'astre, tout sourire et pénis à la main, adressait aux vieilles un amical : « À l'année prochaine ! » Inutile de dire que j'ai considéré ça comme une très bonne surprise.

De fait, j'avais déjà vu plein de fois ses dessins en couverture – ou non – de Charlie Hebdo , mais également dans divers journaux et magazines satiriques français. Je ne sais pas comment le dire, mais j'ai eu vite fait ce sentiment un peu fier et complètement con de faire partie d'une grande fratrie, ce que je définissais alors vaguement dans ma tête comme « le journalisme ». Avec peut-être, inconsciemment, la confirmation plaisante qu'il était finalement possible de se lancer là-dedans et d'en vivre, même en choisissant un créneau idiot, irrévérencieux et tout ça. Le fait que j'ai été payé pour cette pige a dû pas mal jouer sur mon enthousiasme, aussi.

Dans le même temps, je me suis dit que moi, avec mon style de branleur, mes vannes qui n'étaient censés faire rire que mes potes, finalement, je pouvais peut-être intégrer cette espèce de filiation du journalisme provoc' « à la française » que mes parents nés dans les années 1950, 1960 avaient mieux connu que moi.

De mon côté, à ce moment-là j'avais déjà ouvert un ou deux Charlie Hebdo, mais force est de reconnaître que ce que j'y avais lu ou vu ne m'avait pas convaincu. J'avais cette impression d'avoir de toute façon loupé l'âge d'or de la publication, ce moment post- Hara-Kiri avec le Professeur Choron, le dessinateur Jean-Marc Reiser, etc. Il pouvait parfois y avoir un ou deux trucs qui me parlaient, une caricature marrante, mais je dois reconnaître que c'était rare. On s'était loupés. Tant pis. Comme pas mal d'autres, j'avais de plus en plus de réserves sur l'évolution du journal. C'est vrai que depuis l'affaire des caricatures sur l'islam au milieu des années 2000, le ton me paraissait à côté de la plaque, un peu comme si un mec voulait combattre Boko Haram en diffusant en boucle des planches de Tintin au Congo. C'est comme ça que je les sentais les gens de Charlie : avant tout largués, avec leurs références et leur éthique d'extrême gauche du XXe siècle, perdus dans une époque qu'ils ne comprenaient plus.

En revanche, et au contraire de la plupart des personnes qui aujourd'hui lèvent une bougie ou un crayon pour honorer les disparus du journal, je n'ai jamais été choqué par leurs dessins. Les mecs étaient dans leur rôle. Et surtout, ils avaient parfaitement le droit de les faire, ces dessins, tout comme j'avais le droit de ne pas m'y intéresser. Ce qui me semble dommage, c'est que ces mêmes personnes savaient être très justes sur d'autres sujets que celui, plus touchy, de l'islam. Mais bon, chaque média a ses défauts, je crois. J'écris pour VICE, je sais de quoi je parle.

Dans un monde normal évidemment, les gens ne seraient pas forcés de choisir leur camp – être « pour » ou « contre » Charlie Hebdo. C'est mon utopie de branleur, je crois : un musulman n'a pas à s'excuser parce que trois crétins en cosplay GTA font un carnage dans une rédaction, tout comme un juif a le droit de se foutre d'Israël. On peut toujours rêver. Pour le reste, on est d'accord : un mec qui dessine un soleil avec une bite ne mérite pas de partir comme ça.

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