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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Après avoir été déshéritée par ma mère, j’ai divorcé de la Tour Eiffel

Les peines de cœur sont aussi douloureuses pour les personnes sexuellement attirées par les monuments publics.

par Nell Frizzell
16 Janvier 2015, 11:52am

Pertes, deuils, chagrins d'amour : une rupture avec un pont, un pylône, une barrière ou un monument public ne font pas moins mal que les autres. C'est du moins ce que défend Erika Eiffel, conductrice de grue et tireuse à l'arc confirmée, rendue célèbre dans le documentaire « Mariée à la Tour Eiffel ». Erika fait partie des rares personnes à être sexuellement attirées par des objets et des monuments publics. Il y a quelques années, elle a prononcé ses vœux avec la construction en fer française âgée de 186 ans, mais elle s'est aussi entichée d'avions de chasse et de barrières. Actuellement, elle entretient une relation avec une grue. Elle dirige également le site de soutien Objectum Sexuality Internationale.

Nous ne savons pas combien de ces fétichistes existent dans le monde – trop peu de données ont été rassemblées. Ce que nous savons en revanche, c'est que ce type de fétichisme concerne aussi bien les hommes que les femmes. En 2010, la sexologue Amy Marsh écrivait que le fétichisme était une pathologie liée à un trauma sexuel. En réalité, aucune donnée ne permet de soutenir ce point de vue, alors qu'il apparaît de plus en plus comme « une orientation sexuelle authentiquement rare. »

En fin de compte, il y a très peu de données sur ce sujet – le Oxford English Dictionary ne propose même pas de définition pour les fétichiste des monuments. L'amertume de la rupture ne fut pas moins réelle pour Erika quand elle a rompu avec « son grand amour ». À ses yeux, le fétichisme des objets n'est « ni une affliction, ni une addiction, c'est une orientation sexuelle. » Avoir le cœur brisé par une personne est une chose, mais perdre quelque chose de stable comme la Tour Eiffel implique un tout autre type de chagrin.

Bien sûr, le fétichisme des objets est considéré au mieux comme un penchant sexuel un peu pervers. L'image d'une personne émoustillée par une balustrade, un mur, un manège ou un camion-benne est plutôt risible. Au pire, c'est une perversion dangereuse – le symptôme d'une maladie mentale. Personnellement, j'ai déjà rêvé que mon bébé était devenu un presse-agrumes, et j'ai les larmes aux yeux dès que je pense à la peinture écaillée des murs de la maison de mes grands-parents. Je peux donc tout à fait comprendre que l'on puisse prêter des sentiments humains aux objets.

« Dès leur naissance, les enfants s'imprègnent de tous les objets qui les entourent », m'a confié Erika par téléphone. « Mais quand ils grandissent, on leur apprend à différencier les humains des objets. Quand j'étais petite, j'étais très proche des objets. Je gardais toujours une petite planche en bois sur moi, et les gens trouvaient ça mignon parce que je n'étais qu'une enfant. Mais quand on grandit, le regard des autres change. Pour moi, notre orientation sexuelle n'est pas due à un traumatisme adolescent – c'est une chose que le monde qui nous entoure a fait grandir en nous. »

La metteuse en scène Chloe Mashiter a interviewé huit fétichiste des objets afin d'écrire la pièce Object Love, qui ouvrira le Vault festival ce mois-ci. Alors que chaque personne interviewée a une relation unique avec chacun de ses objets de prédilection, Mashiter a relevé quelques similitudes entre elles : « Beaucoup de mes interlocuteurs m'ont confié ne rien ressentir pour les objets en plastique, les objets médicaux ou tout ce qui est associé à la mort ou aux hôpitaux. »

Image via Wikimedia Commons

Mashiter a écrit à des gens qui sont tombé amoureux de voitures, de ponts, et même l'accoudoir pliable d'une chaise de bureau. « Il y a même une Anglaise qui est en couple avec la Statue de la Liberté et qui a aussi un petit copain – apparemment, il la soutient. Mais dans certains cas, les familles des fétichistes de objets font tout pour que les fétichistes aillent consulter un médecin ou se séparent de leur objet. »

« Je comprends que les gens imaginent des choses et qu'ils se posent des questions sur notre sexualité, m'a expliqué Erika. Quand on voit un immeuble et une personne, on se pose questions, comme quand on voit une personne très grande sortir avec une personne toute petite. Tu te dis : Comment ça fonctionne ? Mais on n'oserait jamais demander à un homme de petite taille comment il fait pour coucher avec sa copine immense. Le fait que les gens me posent ce genre de questions témoigne de leur manque de respect. »

Erika a été déshéritée par sa mère à cause de son fétichisme pour les objets. Après avoir admis une relation avec son arc, elle a perdu tous ses sponsors de tir à l'arc et a été publiquement critiquée pour son orientation sexuelle. « Mon plus gros chagrin d'amour a été provoqué par un média », m'a-t-elle expliqué. « Un an après ma cérémonie d'engagement avec la Tour Eiffel, une réalisatrice britannique m'a approché en me disant qu'elle voulait faire un documentaire sur moi. Je pensais qu'elle était gentille, mais elle ne cessait de mettre l'accent sur l'aspect sexuel de notre relation. »

Erika et son arc. Image via Wikimedia Commons

Dans une des scènes charnières du documentaire, Erika est assise à califourchon sur une des poutres en fer de la tour, visiblement ravie d'être aussi proche de sa partenaire. La scène est coupée au moment où Erika ajuste un bas – on entrevoit ensuite sa jambe nue qui sous-entend qu'elle est en train de consommer son mariage. « C'était horrible. Une fois le documentaire diffusé en France, le staff de la Tour Eiffel ne voulait plus rien avoir à faire avec moi ». Erika s'est senti coupée de sa partenaire, séparée. « Je ne savais même pas comment exprimer un chagrin d'amour de la sorte. Ça m'a dévastée. »

Comme beaucoup de personnes qui ont le cœur brisé, Erika s'est réfugiée dans les « bras » de son ex – le mur de Berlin.

« Le mur de Berlin m'a aidée à me remettre en selle . Cet objet a été détesté pendant des années. Dans les années 1980, j'avais de la compassion pour lui, il n'a pas choisi d'être construit à cet endroit. Ils ont concentré toute leur haine sur ce mur, plutôt que sur la politique qui se cachait derrière. J'avais l'impression de souffrir de la même manière. J'ai souvent été rejetée dans ma jeunesse à cause de mon orientation sexuelle. »

« Les gens pensent que je peux montrer un objet du doigt et décider de l'aimer. Ils pensent que je choisis d'aimer des objets pour garder un certain contrôle. Mais je n'avais aucun contrôle sur ma relation avec la Tour Eiffel. Sinon, j'aurais choisi de tomber amoureuse de mon grille-pain. » – Erika Eiffel

Cette animosité, explique Erika, est un phénomène spécifiquement occidental. « J'ai vécu au Japon pendant 10 ans. Là-bas, les gens acceptaient ma manière d'interagir avec les objets. Le shintoïsme est une religion animiste – si tu as une migraine, tu frottes la tête de Bouddha, puis la tienne ; c'est un échange d'énergie. En Allemagne, je parlais ouvertement de mon partenaire en disant que c'était « l'amour de ma vie ». Les seuls endroits où j'ai eu des problèmes sont les États-Unis, l'Angleterre et l'Australie. Les racines puritaines ancrées dans la mentalité des gens de ces pays m'ont fait énormément souffrir. J'ai perdu plusieurs emplois, j'ai perdu ma famille et j'ai perdu mon grand amour ».

Au cours de ses recherches, Mashiter a entendu beaucoup d'histoire de ruptures. « Dans certains cas, les gens ont commencé à tomber amoureux d'un autre objet. Dans certaines relations, la communication ne marchait plus. J'ai aussi entendu des cas où l'objet mettait un terme à la relation ; où la personne avait l'impression de faire tout ce qu'elle pouvait mais qu'elle n'obtenait rien en retour. Et il y a même des cas où l'objet était détruit. »

Même quand on investit son affection dans une brique et un mortier, l'amour est loin d'être acquis. « Il m'a fallu beaucoup de temps pour accepter que je devrais entamer une autre relation », m'a expliqué Erika, avant d'établir un parallèle avec le sentiment que peuvent ressentir les veufs et les divorcés. « Je pensais que je ne tomberais plus jamais amoureuse. Mais en tant que conductrice de grue, personne ne peut me remettre en question ou m'empêcher de faire connaissance avec ces objets. J'ai l'impression que les immeubles que nous créons ensemble sont nos enfants. »

Bien sûr, une grue allemande ne remplacera jamais le monument le plus connu au monde. Mais ce n'est peut-être pas si grave. « Tout le monde a un idéal, mais à force de courir après un idéal, on finit par se sentir très seul. Je suis très prudente avec les grues, car mon cœur finit toujours par être brisé. Je ne peux pas avoir de relation parfaite. Je dois accepter ça. »

Je ne peux pas prétendre partager l'orientation d'Erika. Dans ma famille, on construit des immeubles, on ne les embrasse pas. Si je peux admirer la beauté d'un pont en pierre, je ne pense pas pouvoir en tomber amoureuse pour autant. Et pourtant, quand on en arrive à parler de sa description de l'amour, de son attachement et de son chagrin, peut-être que nous sommes nous plus proches qu'on ne le croit.

@NellFrizzell

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