Société

Pourquoi l’immunité collective pourrait fonctionner en Inde

Cette pratique controversée, qui consiste à laisser le virus circuler jusqu'à ce qu'un certain pourcentage de la population soit infecté, était jusque-là jugée trop risquée.
27 avril 2020, 8:57am
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Entre les scientifiques qui font des heures supplémentaires pour mettre au point un vaccin et les pays qui s'enferment totalement pour protéger leur population, l'immunité collective a été évoquée comme une stratégie possible dans la lutte contre l'épidémie de Covid-19. Cette pratique controversée, qui consiste à laisser la majeure partie de la population être infectée afin qu'elle puisse développer des anticorps et une résistance au virus, a été envisagée par des pays comme la Suède et le Royaume-Uni. Et bien qu’elle ait été mise en œuvre en Suède, où les épidémiologistes affirment qu'elle fonctionne, la plupart des autres pays l'ont rejetée car trop risquée. Mais des chercheurs de l'université de Princeton et du Center for Disease Dynamics, Economics and Policy (CDDEP) – un groupe de défense de la santé publique basé à New Delhi et à Washington – affirment aujourd'hui que cette stratégie douteuse pourrait en fait fonctionner dans un pays comme l'Inde, où la population est disproportionnellement jeune et où les risques d'hospitalisation et de décès dus aux coronavirus sont nettement moindres.

« Aucun pays ne peut se permettre une période prolongée de confinement, et encore moins un pays comme l'Inde, explique l’épidémiologiste indien Jayaprakash Muliyil. Il est tout à fait possible d’atteindre un stade d'immunité collective sans que l'infection ne rattrape les personnes âgées. Et lorsque l'immunité collective aura atteint un pourcentage suffisant de gens, l'épidémie s'arrêtera et les personnes âgées seront en sécurité. » Selon Muliyil et d’autres chercheurs, si ce virus était
« lâché » sur la population indienne de manière contrôlée, il pourrait immuniser au moins 60 % de la population d'ici novembre. Et puisque 93,5 % des Indiens ont moins de 65 ans, le taux de mortalité du virus diminuerait automatiquement. Il souligne également que dans des pays comme l'Inde, l'Indonésie ou en Afrique subsaharienne, l’impossibilité de maintenir une distanciation sociale en raison de la surpopulation, le manque d'accès aux kits de dépistage et l'impact socio-économique écrasant du confinement peuvent exiger une stratégie aussi radicale.

En pratique, l'équipe de Princeton et du CDDEP recommande à l'Inde de lever son confinement strict, imposé jusqu'au 3 mai pour l'instant, et de permettre aux personnes de moins de 60 ans de retrouver une vie normale, tout en évitant les grands rassemblements et en soulignant l'importance de la distanciation sociale et du port du masque. Pour que la société puisse rouvrir, il faut tester davantage, identifier les patients et maintenir les efforts d’isolement, tandis que les personnes âgées doivent continuer à rester en quarantaine et à bénéficier d'une priorité en termes de tests et de traitements.

Pendant ce temps, les critiques soulignent que bien que le gouvernement indien n'ait pas adopté cette stratégie, ses tests restrictifs le poussent de toute façon dans cette direction. La principale justification de son adoption est de prévenir les conséquences économiques du confinement, qui a laissé derrière lui des migrants affamés et entraîné des vagues de licenciements sans précédent.
« Il s’agit d’un compromis contre la famine et tout le reste », dit Ramanan Laxminarayan, directeur du CDDEP et chercheur à Princeton. Selon lui, bien que des décès dans une telle situation soient inévitables, ils seront potentiellement bien moins importants que les conséquences néfastes de la fermeture des entreprises, qui pourrait conduire à la famine et à des suicides.

Mais comme le montre l'adoption précoce de cette stratégie par la Grande-Bretagne et son abandon consécutif, les projections de décès pourraient surcharger un système de santé déjà en difficulté, en particulier dans un pays surpeuplé comme l'Inde. On craint également que l'impact soit bien pire que prévu, étant donné le nombre de personnes ayant un système immunitaire affaibli par une forte pollution atmosphérique et des risques accrus d'hypertension et de diabète.

En fin de compte, il s'agit de mettre la vie des citoyens en danger pour le bien de l'économie, une décision qui pourrait avoir de graves conséquences. Comme l'a explicitement indiqué l'Organisation mondiale de la santé, nous n'en savons pas encore assez sur le virus pour adopter des stratégies aussi risquées que l'immunité collective.

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