Drogue

En plein confinement, les dealers se déguisent en livreurs, joggers et infirmiers

Nous avons examiné les effets du coronavirus et de la distanciation sociale sur le marché de rue de l'héroïne et du crack.
27 avril 2020, 8:58am
jogger londres
L’homme sur la photo n’est pas un dealer de drogues, juste un jogger.  Photo: YAY Media AS / Alamy Stock Photo

Depuis le début du confinement lié au coronavirus, vous avez peut-être fait quelques achats compulsifs – pâtes, papier toilette, farine – dans l’espoir de minimiser le sentiment de fatalité qui nous entoure.

Mais toute l'agitation que cette crise a provoqué dans les magasins, ce n'est rien comparé à ce que ressentent les consommateurs réguliers d'héroïne et de crack en ce moment. Le marché de l’héroïne et du crack représente plus de 5 milliards d’euros, soit la moitié du marché illégal de la drogue au Royaume-Uni. Et ce marché dépend du désir d'acheter et de racheter des consommateurs. Selon l’observatoire français des drogues et des toxicomanies, en France la cocaïne concernerait 2 millions de personnes et l’héroïne 500 000.

Mais en période de confinement, quand on ne peut quitter la maison si ce n’est pour faire du sport, aller faire des courses et éventuellement travailler, comment font les accros au crack et à l'héroïne pour se fournir ? Et comment font ceux qui s’occupent de faire marcher les affaires dans les villes et villages ?

La semaine dernière, en Angleterre, la police de la région des Midlands de l’Ouest a observé une grande diminution des délits et violences au cours du mois de mars, comparé à l’année dernière. Pour ce qui est du trafic de stupéfiants, 381 délits ont été enregistrés au mois de mars, contre 509 l’année dernière. Le marché de la drogue bat-il vraiment en retraite ? ou est-ce que la police aurait d’autres priorités, comme par exemple, empêcher les gens de bronzer au soleil ou de danser dans la rue.

Selon les observateurs du marché de la drogue – la police, les dealers et les consommateurs de drogue – le virus a perturbé les habitudes des dealers, sans pour autant les arrêter. D’après une source bien placée dans la police nationale anglaise, le trafic d’héroïne et de crack fonctionne toujours au Royaume-Uni, malgré quelques évolutions.

Selon cette source, plusieurs forces de police auraient rapporté que les dealers s’habillaient en livreurs ou en employés de supermarché pour passer inaperçus lors de leurs transactions. Selon d’autres sources, les dealers sortiraient habillés en joggers ou en sportifs pour livrer des pochons de crack et d’héroïne à leur clientèle. Certains dealers se baladeraient avec des courses « pour mamie », en cas d’arrestation, comme l’a rapporté un expert mondial du marché de la drogue. D’autres se déguiseraient même en infirmiers pour éviter d’être questionnés.

D’autres dealers ont décidé d’abandonner les véhicules personnels et d’opter pour le taxi – qui peut circuler en période de confinement – pour livrer leurs produits à domicile. Un employé dans la prévention contre les drogues m’a raconté : « Un chauffeur de taxi m’a dit que, d’habitude, il transportait des enfants de la maison à l’école, mais que maintenant, ce qui le tenait occupé, c’étaient les dealers de drogue de la ville. »

Certains dealers de rue ont adopté la distanciation sociale. Il y en a qui prennent le vélo et glissent le pochon dans la boîte aux lettres, d’autres qui utilisent le système des cachettes, où l’on peut déposer l’argent et récupérer les drogues, afin de réduire les contacts directs. Certains vendeurs ont renoncé à l’argent liquide et n’acceptent que les paiements sans contact pour éviter l’infection.

« La police anglaise a remarqué que les patrons des réseaux de drogue avaient pris la place des jeunes en se déplaçant eux-mêmes pour vendre la drogue, à la ville comme à la campagne »

Beaucoup de jeunes dealers, qui ont déjà une piètre opinion des consommateurs d’héroïne et de crack à qui ils vendent de la drogue tous les jours, utilisent maintenant des masques et des gants pour réduire les chances d’infection. Un employé dans la prévention contre la drogue m’a dit qu’à Hastings, les dealers avaient constitué une liste d’acheteurs « à haut risque ». Ils doivent payer sans contact et reçoivent leurs produits depuis la fenêtre d’une voiture. Mais certains dealers passent toujours des enveloppes qui ont touché leurs bouches à des consommateurs de crack et d’héroïne, augmentant le danger d’infection dans une communauté déjà à haut risque d’infection.

La police anglaise a remarqué que les patrons des réseaux de drogue avaient pris la place des jeunes en se déplaçant eux-mêmes pour vendre la drogue, à la ville comme à la campagne. Les détectives en sont arrivés à cette conclusion parce qu’en période de confinement, comme l’ont fait remarquer les experts du marché de la drogue, les jeunes se font plus remarquer que les adultes en traînant dehors et il est donc trop dangereux de leur confier de grandes quantités de drogues.

Néanmoins, le trafic du gang des « county lines » se porte bien. Dans ce type de trafic, les dealers recrutent des complices beaucoup plus jeunes qu’eux pour étendre leur commerce. Avec le confinement, les dealers doivent s’adapter. Ils sont passés du train à la voiture et se rabattent de plus en plus sur la location ou occupent une maison pour pouvoir faire venir les acheteurs sans avoir à vendre dans la rue. Mais même si certains dealers ont décidé d'aider, les adolescents continuent d'être utilisés.

Depuis que le gouvernement anglais a annoncé le confinement le 23 mars, la police de Norfolk a mené presque tous les jours des actions pour défaire le gang des « county lines », qui s’étend de Hackney à Norwich. Une jeune fille de 17 ans a été arrêtée à la station Norwich, soupçonnée de transporter des drogues de la classe 1. Neufs raids ont été organisés à neufs adresses du nord-est de Londres, toutes liées au réseau des « county lines ». La semaine dernière au nord de Londres, un élève de 14 ans a été porté disparu. Mais selon ses amis sur Snapchat, il allait juste « à la campagne ».

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L’homme photographié n’est pas non plus un dealer de drogues, c’est juste un jogger. . Photo: Dimar Photo / Alamy Stock Photo

Alors que l’économie ralentit, les « county lines » de l’Angleterre ne s’arrêtent pas. La semaine dernière, lors d’une course-poursuite en voiture, la police de Shropshire a placé une herse sur la route pour arrêter une BMW suspectée de transporter des drogues de Birmingham à Telford. A Devon, deux personnes ont été arrêtées et accusées d’avoir transporté 30 grammes de crack et 15 grammes d’héroïne de Liverpool à Torquay. La police du Royaume-Uni en a conclu qu’ils ne sont pas encore en pénurie d’héroïne ou de crack. A Bath, par exemple, les fournisseurs d’héroïne disent qu’ils ont assez de stock pour continuer à travailler jusqu’en juin. Mais ce n’est pas « comme d’habitude » parce que, tout comme les produits de base sur Internet et au supermarché, les prix des drogues ont augmenté et il n’y a plus aucune offre spéciale.

« Pourtant, les dealers de rue savent qu’ils ne peuvent pas trop monter les prix, parce que le confinement limite les moyens de subsistance des consommateurs de crack et d'héroïne »

Selon la police et les consommateurs de drogue, le prix à l’achat du pochon de crack dans la rue a augmenté ou la taille du pochon s’est réduite. A travers le pays, les dealers ont arrêté leurs offres
« trois pour le prix de deux », ce qui revient à acheter trois pochons de crack ou d’héroïne pour 28 euros ou 34 euros, au lieu de trois pour 22 euros. A Brighton, le prix du pochon d’héroïne a doublé, mais cette forte hausse n’a pas été imitée dans les autres régions.

C’est probablement lié à l’augmentation des prix de la cocaïne et de l’héroïne au kilo au niveau mondial. Tonny Saggers, ancien chef du département des stupéfiants de l’agence nationale du crime, a fait une étude sur les éventuelles conséquences de la pandémie sur le réseau des
« county lines ». Dans son analyse, il estime que, depuis le début de l’épidémie au Royaume-Uni, le prix de la cocaïne est passé de 40 000 euros 45 000 euros le kilo et le prix de l'héroïne est passé de plus de 22 000 € à 28 000 € le kilo.

Pourtant, les dealers de rue savent qu’ils ne peuvent pas trop monter les prix, parce que le confinement limite les moyens de subsistance des consommateurs de crack et d'héroïne, qui dépendent généralement de la manche, du vol à l’étalage et de la prostitution. Des employés dans la prévention contre la drogue m’ont confié que certains toxicomanes étaient si désespérés qu’ils se mettaient à voler de l’argent aux dealers.

L’histoire de la drogue en 2020, ce sera le Covid-19 et ses conséquences sur le marché, localement et mondialement, les héroïnomanes SDF en Angleterre, les labos chinois souterrains et les cartels mexicains. Une page se tourne pour ce trafic si addictif et rentable que sont l’héroïne et le crack. La pandémie et tous ces changements pourraient bien asséner le coup de grâce à certains consommateurs et dealers, qui décideront que le risque est trop grand et sortiront du jeu. Au contraire, d’autres personnes pourraient se retrouver propulsées dans cet univers, sous la pression de ces temps étranges et incertains.

Ce dont on peut être sûr, comme nous le découvrons tous, c’est que le meilleur moyen de s’en sortir est de s’adapter. Et, lorsque les enjeux sont de la taille du trafic de drogues dans la rue, les dealers feront tout pour faire vivre le marché.

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