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Life

Dois-je créer un compte Instagram à mon chat pour réussir ma vie ?

De plus en plus de gens créent un compte Instagram à leurs animaux de compagnie. Comme souvent, certains veulent juste se faire du fric.
23 janvier 2020, 8:41am

Récemment, j’ai adopté un petit chat à la SPA. Il s’appelle GusGus, a 7 mois, une petite tête ronde et un charmant air boudeur. Mon entourage a vite compris qu’il allait être noyé sous les photos de lui dans diverses positions. Par messages privés, sur les réseaux sociaux, j’ai été prise de cette envie irrépressible de montrer au monde entier à quel point mon chat était beau. Et très vite, je me suis posé une question : fallait-il que je crée un compte Instagram dédié à GusGus ?

Un grand nombre de mes proches qui ont un animal de compagnie ont déjà passé ce cap. Mathieu, développeur informatique de métier, a adopté l’an dernier un petit chat noir, trouvé dans la rue. Il l’a baptisé Chabacca, en référence à Chewbacca, le personnage de la saga Star Wars. Quelques jours seulement après l’avoir accueilli, il lui a créé un compte Instagram et un compte Twitter (qui comptent respectivement 34 et 25 abonnés). En fait, Mathieu m’a expliqué qu’il y avait pensé avant même d’adopter Chabacca. « C’était surtout pour le kiff de “découvrir” Instagram, m’a-t-il expliqué. J’ai tendance à ne pas trop m’afficher sur les réseaux sociaux, à part Twitter, et c’était un bon moyen de me lancer ». Il est notamment bien moins soucieux des questions de confidentialité et vie privée lorsqu’il s’agit de son félin, plutôt que de lui-même. « De manière générale, quand tu as un animal, tu as quand même envie d’exposer le tien. Sans aller jusqu’à parler de pression sociale, tu as toujours une petite fierté à montrer ton chat, enfin plus que ta tronche en général », a ajouté Mathieu, qui suit de nombreux comptes d’animaux sur Instagram.

GuGus se regardant dans un miroir.

Sarah, la maîtresse d’Olivia Wild, une chatte au regard attendrissant qui compte un peu plus de 680 abonnés, savait elle aussi avant d’adopter qu’elle inscrirait son animal sur Instagram. C’était un peu comme rendre la monnaie de sa pièce : il fallait qu’elle rende heureux les internautes avec son chat, comme d’autres l’avaient fait pour elle. Pendant longtemps, la journaliste s’est contentée de scruter le quotidien d’autres petits chats sur Instagram, pour obtenir un peu de bonheur par procuration. « Je pense sans rire qu’avant d’adopter Olivia, j’y passais au moins 30 minutes par jour, raconte Sarah. J’y trouvais une pureté et une bienveillance qu’on ne trouve plus tellement dans les interactions avec des inconnus sur Facebook et Twitter. Quel plaisir d’écrire “i love your cat” et de se voir répondre un “thank you” sincère… »

« Des marques leur ont proposé des codes promotionnels sur leurs produits, l’envoi de jouets gratuits ou même… un contrat d’ambassadrice pour Georgia »

La plupart des comptes d’animaux créés par mes amis ne dépassent pas les 50 abonnés. Olivia Wild est l’une des rares exceptions que je connaisse, avec Georgia, une lapine angora qui compte pas moins de 925 abonnés. Si l’on est encore loin des comptes les plus populaires du milieu, comme Nala (4,3 millions d’abonnés) ou Grumpy Cat (2,7 millions d’abonnés), cela s’est avéré suffisant pour recevoir de premières demandes de partenariats. Des marques leur ont proposé des codes promotionnels sur leurs produits, l’envoi de jouets gratuits ou même… un contrat d’ambassadrice pour Georgia. Aucun n’a donné suite à ces sollicitations.


Pour comprendre si je pourrais un jour compter sur GusGus pour financer ma retraite, je suis allée parler à un vrai professionnel, Lucas Bérullier. Depuis 2017, il dirige une agence d’animaux influenceurs nommée My Pet Agency. Il m’a reçue dans leurs locaux du 9ème arrondissement, entre deux sacs de croquettes, colliers connectés et bonnets koala, qu’il compte mettre en vente au profit des animaux menacés par les incendies en Australie. Sur l’un des murs, étaient affichés les portraits de certains de ses plus gros clients : Choupette, la chatte du défunt Karl Lagerfeld, Natsu, le shiba du vidéaste Squeezie, Kitty et Lola, les chiennes de Natoo, le très touffu Maya Polar Bear, ou encore… un scarabé qui peint.

GuGus qui ne fait rien de spécial

À la question “dois-je créer un compte Instagram à GusGus”, Lucas a eu deux réponses. D’abord, il m’a dit que oui, mon chat avait du potentiel. Il est possible qu’il l’ait dit pour flatter mon ego de mère gaga, mais il a aussi eu quelques arguments qui ont fait mouche. Pour lui, l’important, c’est que mon animal ait « sa petite touche personnelle » à ajouter. Ce sont les petites manies étranges de mon chaton (comme se regarder dans le miroir ou faire tomber un à un les livres de ma bibliothèque avec sa patte) qui ont ainsi attiré son attention. Sa deuxième réponse, c’est qu’il n’accepterait pas de me faire signer un contrat « si mes motivations n’étaient pas les bonnes ». Chaque jour, son agence reçoit plusieurs dizaines de demandes de particuliers. Il peut se permettre d’être exigeant, et de refuser ceux qui songent un peu trop à transformer leur animal en gagne-pain. Et à l’écouter, il y en aurait un certain nombre… « On le sent assez rapidement, si quelqu’un n’est pas là pour les bonnes raisons. Nous avons dû mettre en place une charte éthique pour éviter que le bonheur de l’animal ne passe après le reste », témoigne l’agent, lui-même maître d’un chien influenceur.

« De plus en plus de personnes irresponsables ont adopté un Shiba Inu sans être préparés aux besoins spécifiques à cette race et les ont ensuite abandonnés ou ‘rendus’ »

Aujourd’hui, il estime que l’on peut commencer à signer de premiers partenariats avec quelques centaines d’abonnés. « Il s’agira plutôt d’échanges comme un produit gratuit contre une photo Instagram, mais pas de quoi en faire un business », modère-t-il cependant. Au-delà de 30 000 abonnés, cela deviendrait plus “rentable”. Et lorsque l’on perce au point d’avoir plus d’un million d’abonnés, c’est en quelque sorte le jackpot. « Grumpy Cat, on a l’impression que c’est juste un chat mignon, mais on l’a transformé en un véritable business, une marque, raconte l’agent d’animaux influenceurs. On estime qu’elle vaudrait plusieurs millions d’euros et à ce stade, chaque publication sponsorisée sur Instagram peut rapporter jusqu’à 20 000 euros… »

Le fait que les maîtres de Grumpy Cat continuent à publier des photos sur son compte et vendre des produits dérivés à son effigie plusieurs mois après sa mort n’étonne même plus Lucas Bérulier. Selon lui, l’instagrammabilité des animaux peut avoir des aspects très positifs (comme le fait de sensibiliser à des causes animales par le biais de chiens et chats influenceurs), mais elle peut aussi s’avérer problématique.

Pour avoir un animal célèbre, certains copient par exemple ce qui marche déjà. Ils recherchent des animaux de race, sans toujours se renseigner à leur propos. La SIRA, une association américaine spécialisée dans le sauvetage des shibas depuis 2008, en est l’un des premiers témoins. Au fil des années, sa créatrice déplore avoir constaté de plein fouet les effets de la popularité de ce petit chien japonais sur les réseaux sociaux. « De plus en plus de personnes irresponsables ont adopté un Shiba Inu sans être préparés aux besoins spécifiques à cette race et les ont ensuite abandonnés ou ‘rendus’. Ils n’avaient pas fait de recherches et étaient surpris et déçus par la personnalité indépendante de ces chiens, leur tendance naturelle à fuguer, leur personnalité réservée et timide, leur façon peu prévisible d’agir avec des enfants ou d’autres animaux... »

Du côté des chats, la situation n’est guère plus réjouissante. Si l’on ne constate pas encore de vague d’abandon aussi spécifique, ma vétérinaire m’a indiqué que la recherche de beauté se faisait parfois au détriment de la santé des animaux.

Les scottish fold, des chats qui ont les oreilles naturellement repliées et font un tabac sur Instagram, font régulièrement de l’osteochondromatose. Deux chats avec la queue coupée croisée peuvent avoir des malformations de la moelle. Les sacrés de Birmanie sont plus susceptibles d’avoir des problèmes rénaux, les main coon des cardiopathies. « Ils sont souvent consanguins, donc plus à même de manifester des maladies génétiques », m’a t’elle dit, avant d’ajouter, brisant définitivement mon innocence : « par ailleurs, la plupart des chats qui font des choses bizarres dans des vidéos YouTube font en fait des crises d’épilepsie ».

GusGus n’est ni épileptique, ni un chat de race. Mais en le regardant allongé paisiblement entre deux pulls, je me suis demandé si j’avais envie que mon petit animal subisse un jour la pression et les diktats d’Instagram. Si je voulais m’inquiéter quand il aurait moins de likes, ou quand un joli persan lui volerait la vedette. Alors, je lui ai demandé s’il voulait être une star. Il s’est contenté de fermer ses petits yeux, et de continuer à roupiller.

Quand Perrine ne prend pas son chat en photo, elle est sur Twitter.

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