Au Malawi, les vestiges du colonialisme alimentent une chasse aux vampires meurtrière

Ce n'est pas la première fois que les croyances locales provoquent la panique face aux soi-disant « suceurs de sang ».

|
06 Novembre 2017, 6:00am

Image : Ric Francis via ZUMA Wire

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Depuis la fin de l'été dernier, dans le sud du Malawi, un petit État enclavé d'Afrique australe, des rumeurs circulent selon lesquelles la population serait traquée par des anamapopa, un terme local pour désigner les « suceurs de sang », c'est-à-dire les « vampires ». Les anamapopa n'ont que peu de ressemblance avec nos vampires occidentaux – tout d'abord, ce ne sont pas des morts-vivants, et ils n'ont pas de canines. Ils sont bien humains et extraient le sang de leurs proies à l'aide d'aiguilles ou de dispositifs médicaux. On dit également qu'ils emploient la magie et la technologie – des brouillards chimiques ou des charges électriques – afin de neutraliser leurs victimes avant de disparaître sous une nouvelle forme animale. Le sang prélevé serait ensuite vendu pour servir lors de rituels sataniques.

Les histoires comme celle-ci refont surface de temps à autre au Malawi et dans les pays voisins, où la croyance en de vastes conspirations et forces surnaturelles reste forte – et où l'héritage du colonialisme occidental est particulièrement frappant. Mais elles ont, du moins ces dernières années, tendance à s'éteindre rapidement, ou bien à se limiter à une pensée marginale.

Mais cette fois-ci, au Malawi, les choses sont quelque peu différentes.

À la mi-septembre, les angoisses face au problème des « vampires » ont pris des proportions inquiétantes après qu'une milice d'autodéfense a dressé des barrages routiers pour éradiquer la menace potentielle – au moins neuf personnes auraient été lynchées par des foules en colère, les deux derniers décès ayant été rapportés le 19 octobre. Adam Ashford, un chercheur de l'Université du Michigan qui travaille au Malawi depuis un certain temps, est d'avis que d'autres victimes n'ont pas été signalées. La milice aurait en effet détruit la propriété d'un certain nombre de fonctionnaires locaux et d'agents publics et, cet automne, les États-Unis ont recommandé d'éviter tout voyage non essentiel dans la région. Le 9 octobre dernier, l'ONU a rapatrié une partie de son personnel.

Malgré les arrestations de plus de 200 miliciens la semaine dernière, et si aucun décès n'a été rapporté, de nouveaux récits de passages à tabac liés à la peur ont émergé. Pendant ce temps, dans les communautés du Mozambique voisin, des violences ont éclaté après que des rumeurs similaires se sont propagées.

« Les rumeurs au sujet des suceurs de sang battent leur plein », m'explique Ashford par mail, décrivant sa récente visite dans une école rurale au Malawi où les enfants, qui d'ordinaire sont curieux vis-à-vis des étrangers, ont fui en le voyant. La voiture d'un de ses collègues a été lapidée par une foule, et un des enfants prétend avoir lui-même été victime d'une attaque vampirique.

Les étrangers expliquent souvent cette violence par le fait que le Malawi ou le Mozambique sont des pays superstitieux. La police locale dit parfois que cette violence est due aux voleurs cherchant à exploiter le chaos. Les dirigeants politiques pensent quant à eux que leurs rivaux répandent des rumeurs et attisent la violence pour les discréditer. Mais pourquoi la superstition constante, la malveillance des voleurs ou les conneries des politiques se mueraient-elles en violence de masse à ce moment précis ?

Selon Tim Allen, un expert de la London School of Economics qui a écrit sur la violence liée aux histoires de vampires en Ouganda, de larges pans de l'Afrique subsaharienne partagent d'anciennes croyances en la sorcellerie et les puissances ésotériques du sang. Les histoires de vampires semblent être une permutation récente de ces croyances. Alors que les sorcières sont traditionnellement décrites comme des locales manipulant la vie de leurs voisins, les vampires sont considérés comme des étrangers qui volent les communautés.

Sans surprise, ces thèmes ont pris de l'ampleur en Afrique il y a environ un siècle, au plus fort du colonialisme européen. Leurs spécificités varient énormément, mais de telles histoires reflètent « une anxiété persistante face à l'extraction, le mal et l'incertitude qui est parfois extrêmement puissante et rarement évoquée », selon Luise White, une historienne de l'Université de Floride.

« Dans la Zambie coloniale des années 1930, les Africains affirmaient que leur sang avait été prélevé et que leur corps avait été laissé pour mort dans le but de fabriquer des cachets contre la toux pour les Européens, m'explique-t-elle. Pouvez-vous penser à une meilleure description de l'exploitation à des fins de confort pour les Blancs ? En Afrique orientale et centrale postcoloniale, il existait un certain nombre de légendes selon lesquelles le sang était vendu à tel ou tel pays en échange d'armes. Si cela paraît un peu tiré par les cheveux, il s'agit d'un bon moyen de montrer jusqu'où un régime répressif peut aller pour contrôler sa propre population. »

Parfois, ces histoires de vampires ou de sorcières sont « bénignes et aident les gens à comprendre leur vie ». Mais durant les périodes de stress intense – comme les changements sociaux rapides ou les famines – elles peuvent faire office d'exutoire de rage, menant à ce que Allen et d'autres experts appellent les « nettoyages de sorcières ».

Ce n'est toutefois pas un problème africain, souligne Allen. Des chasses aux sorcières ont eu lieu aux États-Unis, et pas seulement à Salem dans les années 1600. Dans les années 1980, durant la panique satanique, la peur du changement social a poussé de nombreux Américains à croire aux abus rituels démoniaques, détruisant au passage la vie de nombreux innocents.

Aujourd'hui, l'Afrique est en grande partie toujours en proie à des bouleversements politiques et sociaux, ainsi qu'à des lacunes insondables en matière de sécurité alimentaire et de richesse. Les politiciens et les chefs religieux ont, dans un passé récent, attisé les rumeurs de vampires pour leur propre bénéfice. Mais cette fois-ci, les réseaux sociaux ont aidé ces idées à proliférer plus rapidement que jamais. Et dans les régions les plus sujettes à la violence, les autorités sur le terrain ne sont pas assez nombreuses pour contenir les épidémies.

Le Malawi, comme le souligne M. Ashford, est l'un des pays les plus pauvres au monde et dépend fortement de l'aide occidentale. « Couplé avec la conviction que l'on n'obtient rien sans rien donner en échange, poursuit-il, cela conduit beaucoup de gens à conclure que la vente du sang soutient bel et bien la richesse qui arrive dans le pays en provenance de l'Occident. » Pour les locaux, cela explique également comment les élites politiques et les hommes d'affaires accumulent autant de richesses, pendant que le reste de la nation reste aussi pauvre. La prédication pentecôtiste a également connu une hausse récemment, les chefs spirituels alimentant la peur des rituels sataniques. Peu de gens font confiance au gouvernement.

« Cela reflète la façon dont le pays regarde les choses et donne un sens aux tensions et aux pressions économiques », a récemment déclaré à RFI Chiwoza Bandawe, psychologue à l'université du Malawi à Blantyre.

Les histoires de vampires resurgissent presque chaque année, poursuit Ashford, souvent quand les fermiers attendent la pluie et ont peu d'autres choses à faire. « Les habitants ont beaucoup de temps à perdre », explique-t-il. Quand la pluie arrive, les rumeurs s'estompent, ajoute-t-il. Mais quand il ne pleut pas, il s'ensuit la famine – l'insécurité alimentaire se transforme en crise, les rumeurs donnent lieu à la violence, les foules s'en prennent aux Blancs, aux riches et aux fonctionnaires de l'État.

« Cette année, les récoltes ont été bonnes, mais les prix des produits agricoles sont très bas », a expliqué l'anthropologue Sangwani Tembo lors d'une conférence à l'Université catholique du Malawi la semaine dernière.

« Au cours des dernières décennies, il y a eu trois grandes flambées de violence », déclare Ashford. La première, survenue en 2002, a entraîné plusieurs décès et attiré l'attention internationale. Elle a également donné lieu à une paranoïa qui a poussé les fermiers à éviter de s'occuper de leurs champs, exacerbant de fait la famine. La deuxième a frappé de 2007 à 2008, mais n'a jamais suscité l'attention des médias. Selon Ashford, l'échelle dépend de la façon dont les chefs locaux, les figures les plus importantes de nombreuses communautés précaires, gèrent la peur : rejoignent-ils les foules pour contenir la violence de l'intérieur, ou s'y opposent-ils ?

Pendant ce temps, les réactions du gouvernement face à la violence ne font que l'exacerber. Les forces de l'ordre renforcent les couvre-feux et les représentants de l'Etat nient ou tentent de réfuter de manière logique les croyances magiques, ou même d'accuser les personnes qui répandent des rumeurs d'être antipatriotiques.

« Le meilleur moyen d'encourager les théories du complot est de dire aux gens qu'ils ont tort ou qu'ils sont stupides », déclare Allen.

« Les rumeurs sont également fondées sur une profonde méfiance envers l'autorité politique, ajoute Ashford. Cela rend impossible pour le gouvernement, la police, les autorités médicales, ou toute autre personne liée à l'État moderne d'agir sans aggraver les choses. »

Allen et Ashford conviennent qu'une intervention des leaders religieux locaux pourrait aider à réduire cette violence. Ils ne font pas partie de la structure étatique moderne au Malawi et les habitants demandent souvent leur aide pour résister aux dangers vampiriques, en leur offrant une certaine crédibilité pour aider à résoudre le problème.

Même lorsque cette vague de violence s'estompera, la croyance en la légende des vampires et de la transformation satanique du sang persistera probablement au Malawi, avant d'exploser à nouveau. Le seul moyen de répondre au problème est de s'attaquer au contexte qui engendre ces histoires de vampires, qui peuvent aller et venir au sein d'une culture donnée. Comme le précise Allen, cela implique d'« accroître le bien-être économique et social de ceux qui vivent dans la pauvreté et la privation ».

Suivez Mark Hay sur Twitter.