Après s’être évadées, les esclaves sexuelles de l’EI espèrent être « rebaptisées »

Avant que le groupe terroriste n’assujettisse les femmes, une Yézidie ayant eu des relations sexuelles avec un homme en dehors de sa communauté était bannie – voire pire.

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09 Novembre 2017, 6:00am

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Pendant deux ans et demi, Sausan Khalaf a caché une carte mémoire de 16 GB dans sa chaussette. Si c'était un bon jour – un jour où elle avait la permission de se doucher, de se brosser les cheveux et de troquer son abaya noire contre une autre – elle se déshabillait et pliait la chaussette en deux, voire en quatre, et l'enveloppait dans ses vêtements. À moins qu'elle ait du savon dans les yeux, son regard restait scotché dessus. Le reste du temps, la carte restait à sa place, et Sausan attendait désespérément que son ravisseur et soi-disant « mari » ne quitte la maison.

« J'avais envie de me suicider à chaque fois qu'il me violait », se rappelle-t-elle, agenouillée sur un matelas dans la maison de sa tante à Sharya, une ville tranquille du Kurdistan irakien. « J'ai essayé, souvent. Je n'ai jamais réussi. »

L'adolescente ne lève pas les yeux lorsqu'elle parle. Enlevée par des extrémistes islamistes en 2014, peu de temps après son quinzième anniversaire, et finalement libérée en mars dernier, Sausan fixe son téléphone, balayant l'écran et évitant tout contact visuel.

« Les seuls moments que j'avais pour moi, c'était après qu'il a fini de me violer. Il fermait la porte et je pouvais mettre ma carte mémoire dans le MP3 qu'il m'avait acheté pour que je mémorise le Coran. »

Elle s'asseyait alors dans un coin de la pièce, mettait un seul écouteur afin de s'assurer que son ravisseur de 55 ans ne revient pas, et écoutait les chansons yézidies (connues sous le nom de strans) de chez elle, les yeux fermés, en imaginant le visage de ses parents.

« J'avais trop peur et trop honte de ce qu'il m'arrivait, déclare-t-elle. Mais le désespoir était le pire sentiment. Même si je parvenais à m'échapper, ma famille ne voudrait plus de moi. Peu importe le nombre de chansons que j'écoutais – je savais que je n'étais plus digne d'être yézidie. »

Elle s'arrête et, pendant les quelques secondes de silence, se met à pleurer.

Nées dans la région vallonnée de Sinjar, dans le nord-est de l'Irak, Sausan et ses six sœurs ont été élevées différemment que leurs quatre frères. Les filles n'avaient pas le droit de sortir seules, alors que les garçons restaient dehors jusqu'au coucher du soleil. L'école était également hors limite – les frais de scolarité pour l'ensemble des sœurs étaient jugés trop coûteux et inutiles, d'autant plus que la ferme était pleine de fruits à cueillir. Mais malgré un vague désir d'apprendre à lire et à écrire, Sausan entrevoyait l'avenir avec confiance.

Le plus important, leur a inculqué leur mère, était qu'elles restent de « pures » Yézidies – tant avant qu'après le mariage. Tomber amoureuses était permis, mais rompre avec la religion en forniquant avec un non-Yézidi ferait honte à toute la famille et entraînerait une punition. Sausan n'a jamais demandé à ses parents ce qui arriverait à l'un de ses frères s'il avait des rapports sexuels avec une femme non-yézidie. « Nous n'en avons jamais parlé », dit-elle tout doucement.

À Lalesh, un lieu saint du Yézidisme, les visiteurs font la queue pieds nus pour entrer dans le temple.

Les Yézidis forment une minorité confessionnelle et ethnique. Ils sont originaires du Kurdistan et seraient apparus en 1200 apr. J.-C. On estime qu'il y a entre 700 000 et 1,5 millions de Yézidis à travers le monde aujourd'hui – plus de la moitié d'entre eux vivraient encore dans la région du Moyen-Orient, qui s'étend sur la Syrie et l'Irak.

Jadis surnommés les « adorateurs du diable », leur système de croyance semble aussi arbitraire que n'importe quelle autre religion ancienne (encore aujourd'hui, leur opposition historique au port de la couleur bleue continue de faire les gros titres). Les chants anciens parlent d'un ange déchu ayant pris la forme d'un paon et décrivent comment l'Arche de Noé fut sauvée du naufrage grâce à un serpent particulièrement ingénieux. En l'absence d'un quelconque texte religieux officiel, les croyances puisées dans le judaïsme, le christianisme, l'islam et le zoroastrisme continuent de se transmettre de bouche-à-oreille. Mais la majeure partie de l'orientation théologique provient de Lalesh.

Lalesh, un temple conique bâti sur une source sacrée vieille de quatre siècles, est le plus vieux lieu saint du yézidisme au Kurdistan. Ici, à seulement 60 kilomètres de Mossoul, des nœuds en soie colorée sont noués pour la bonne chance et des écharpes sont lancées sur les rochers sacrés pour la bonne fortune. Des conseillers spirituels sont assis en tailleur dans la cour afin de transmettre leur sagesse.

Mais le yézidisme s'accompagne d'une règle particulièrement rigide : les individus ne sont pas autorisés à se marier avec une personne pratiquant une autre religion, et le fait de coucher avec un étranger est généralement exposé à une expulsion immédiate et permanente de la communauté. Ce principe est considéré comme un moyen essentiel de préserver leur culture.

Mais cela a également conduit les femmes et les filles à subir des conséquences impensables au nom de la préservation de la réputation de leur famille, en particulier dans un pays où la violence sexiste est monnaie courante. (Selon les données recueillies en 2013 par l'ONU, 46 % des femmes mariées en Irak ont subi des abus de la part de leur mari, et 46 % des filles âgées de 10 à 14 ans ont subi des abus de la part d'un membre de leur famille.)

« Je leur dis, "Vous êtes mes filles : Cela ne vous définit pas. Vous avez encore le temps de mener une belle vie." »

Bien avant l'arrivée de l'EI à Sinjar, un rapport publié en 2015 par le Ceasefire Center for Civilian Rights et Minority Rights Group International a démontré que le nombre d'enlèvements de femmes en Irak avait augmenté depuis 2003. En tant que minorité, les femmes yézidies sont particulièrement exposées aux enlèvements, mais de nombreuses familles n'ont jamais signalé l'enlèvement de leurs filles par crainte de la stigmatisation associée aux abus sexuels qu'elles subissent en captivité.

L'approche yézidie de ce qu'on appelle le crime d'honneur a dominé la presse internationale en 2007, lorsque Dua Khalil Aswad, 17 ans, a été lapidée à Bachiqa, une ville située dans la province irakienne de Ninive, après avoir été accusée d'être tombée amoureuse d'un homme musulman. Peu de données existent sur la fréquence de cette forme de féminicide avant la mort de Dua, mais son meurtre a levé le voile sur le secret entourant de tels meurtres. Quatre des hommes qui ont lapidé Dua ont été condamnés à mort par le gouvernement irakien en 2010. Malgré le tollé international, la loi yézidie n'a pas changé.

« Il importait peu que la fille ait consenti ou non à avoir des rapports sexuels avec un non-Yézidi », explique Jihan Ibrahim Mustafa, fondateur et directeur exécutif de la Women's Rehabilitation Organization, financée par l'Unicef et basée au Kurdistan. Mustafa a passé les deux dernières décennies à travailler principalement avec des femmes yézidies. « Dans cette société, l'acte sexuel est toujours de la faute de la femme, et est invariablement suffisant pour justifier sa mort. »

D'autres leaders yézidis – notamment des hommes – contestent cela. « Si une femme avait été violée par un musulman ou un chrétien, nous aurions trouvé une solution alternative en fonction des circonstances », m'explique Baba Chawesh, l'un des plus grands conseillers spirituels de Lalesh. « Mais cela n'est jamais arrivé. Les filles étaient toujours consentantes jusqu'à présent, donc nous n'avons jamais eu à y penser. »

Baba Chawesh, conseiller spirituel de la communauté yézidie.

Ils ont pourtant dû commencer à y penser en août 2014. Suite à sa prise de Mossoul, l'EI a fait de Sinjar sa prochaine cible, de même que sa population yézidie de 400 000 personnes, sur la base de leurs différents religieux et de leur potentielle vulnérabilité. Armé de machettes, de fusils et d'explosifs, un convoi d'hommes en uniforme militaire et en vêtements traditionnels arabes est arrivé dans la ville en camions et à moto, agitant le drapeau noir de l'organisation État islamique. Les experts estiment qu'entre 2 100 et 4 400 Yézidis ont été tués dans les jours qui ont suivi – la moitié d'entre eux ont été abattus, décapités ou brûlés vifs par les extrémistes - et jusqu'à 10 800 d'entre eux ont été capturés. La majorité était des femmes et des filles, qui ont rapidement été vendues aux enchères sur les marchés publics et sur les réseaux sociaux en tant qu'épouses et esclaves sexuelles.

« Il a fallu quelques mois avant d'avoir la puce à l'oreille sur le sort réservé à ces femmes », explique Mamosta Falih Hassan, 54 ans, qui fait du bénévolat à Lalesh depuis plus de 40 ans. « Mais une chose était claire : si les filles s'échappaient, ou si nous parvenions à les sauver, excommunier les 4 000 d'entre elles n'était pas une option, et les tuer n'aurait certainement pas aidé à sauver l'honneur de toutes les familles. Surtout, cela aurait voulu dire que les Yézidis ne valent pas mieux que l'EI. »

Sausan feuillette ses photos sur son smartphone. Pour la première fois depuis le début de notre interview, elle est tellement occupée à la tâche qu'elle a cessé de frotter anxieusement le coin de son foulard contre ses yeux. « Là, c'est devant le temple », déclare-t-elle en me montrant un selfie pris dans un escalier devant Lalesh. « Là, c'est après la cérémonie. » La deuxième photo montre la jeune fille de 18 ans entourée de sa famille, une expression de soulagement est imprimée sur le visage de tout le monde.

Elle a été prise peu après son « rebaptême », poursuit-elle, presque en souriant. « Tout le monde m'a dit que ce qui m'était arrivé n'avait pas d'importance et que je restais une Yézidie malgré tout. Les heures sombres étaient passées et tout le monde était heureux que je sois à nouveau en sécurité. »

« C'est dommage qu'il ait fallu attendre une tragédie de cette ampleur pour adopter des changements, mais suite au massacre de Sinjar, le chef spirituel suprême des Yézidis, Baba Sheikh, a officiellement émis une fatwa contre les crimes d'honneur. » Elle ne sait pas exactement quel mois cela a eu lieu, mais pense que c'était autour de novembre cette année. « D'après ce que je sais, tous les chefs spirituels se sont réunis lors d'un conseil pour discuter de ce qu'il fallait faire des femmes qui avaient été capturées par l'EI et, ensemble, ils ont mis au point une sorte de cérémonie de "rebaptême". »

Dans la pièce qui abrite la source sacrée de Lalesh, un homme yézidi se mouille le front avec de l'eau bénite.

À Lalesh, Baba Sheikh, un homme de 80 ans avec une expression sévère et un paquet de cigarettes dans la poche, le confirme. « Quand les survivantes échappent à l'EI et sont envoyées dans les camps de déplacés internes, je leur envoie un message pour les inviter chez moi, à Lalesh, explique-t-il. Je leur dis, "Vous êtes mes filles : Cela ne vous définit pas. Vous avez encore le temps de mener une belle vie." Je les amène au temple et j'applique l'eau de la source sur leurs cheveux. Je leur explique que ce n'est pas de leur faute, que je les aiderai à oublier. »

Il refuse de répondre quand je lui demande s'il regrette les crimes d'honneur du passé. C'est le moment de la prière et il doit y aller. Il se redresse, prend une cigarette dans son paquet et pousse un soupir.

Baba Chawesh est plus direct sur ce qui a motivé ce changement d'avis soudain : « Si nous ne l'avions pas fait, notre communauté n'aurait pas survécu, poursuit-il. Je ne sais pas, en revanche, ce qu'il en sera quand l'EI sera vaincu et que toutes les femmes seront sauvées. »

Les aînés de Lalesh estiment avoir baptisé jusqu'à 500 femmes au cours des 24 derniers mois, bien qu'ils admettent ne pas avoir tenu les comptes. Beaucoup de femmes reviennent encore et encore – elles trouvent du réconfort dans le fait de laver symboliquement leur passé, mais cherchent toujours à s'assurer du pardon de leur foi.

Après tout, elles ont peut-être été informées par leur chef spirituel qu'elles étaient à nouveau acceptées dans la communauté yézidie, mais il peut être difficile de s'en souvenir une fois chez elles, loin des mûriers de Lalesh. Certaines femmes disent que le déshonneur associé au viol s'est quelque peu estompé au cours des trois dernières années, mais cela ne signifie pas qu'il a complètement disparu.

Pour d'autres, en revanche, le baptême représente l'occasion unique de tirer un trait sur leurs expériences et de se concentrer sur l'avenir – pour elles et pour leur famille.

Ramziya se range dans cette catégorie. Je rencontre la jeune femme de 20 ans au moment où elle sort de la pièce qui abrite le bassin du baptême, clôturé de lingots d'or ; ses cheveux sont encore humides à cause de l'eau bénite. Sept mois se sont écoulés depuis son évasion de l'EI en novembre.

« Je voulais faire la cérémonie parce que je savais que ce serait un moyen pour moi de montrer que je suis toujours fidèle à ma foi, malgré tout ce qui s'est passé, déclare-t-elle. Depuis, les hommes que je connais se montrent beaucoup plus respectueux, parce qu'ils savent ce que j'ai vécu. Maintenant que j'ai été baptisée, j'ai confiance en l'avenir – je sais que je pourrais me marier et avoir des enfants. »

Un mari est pourtant la dernière chose dont elle a envie. « Le fait de savoir que ma famille et ma communauté m'aiment toujours est tout ce dont je me suis toujours soucié », déclare-t-elle. Là-dessus, elle remet un écouteur et ferme les yeux.