Avec les brujas, les nouvelles sorcières latinx
NoNo. Photo : Amanda Lopez
sorcellerie

Avec les brujas, les nouvelles sorcières latinx

« Depuis trop longtemps, nous pratiquons en secret. Aujourd'hui, nous reprenons enfin possession de notre pouvoir. »
16 janvier 2018, 6:00am

Le clip « Brujas » de Princess Nokia s’ouvre sur un visuel intime et saisissant : un groupe de femmes métisses, tout de blanc vêtues, dansent dans l'eau, les mains entrelacées devant un ciel morne. La caméra se concentre ensuite sur une silhouette parée d’un voile bleu, une référence à Yemoja, la déesse de la mer dans les religions yoruba et santería.

Puis la vidéo coupe. Les femmes réapparaissent à l’écran – telles des brujas (« sorcières ») des temps modernes, elles s’adonnent à un rituel dans les bois.

Brujería, le terme espagnol pour « sorcellerie », est généralement employé pour désigner les diverses pratiques spirituelles utilisées au fil des siècles par les populations africaines, caribéennes, latino-américaines et indigènes. Selon certains anthropologues, la religion yoruba serait pratiquée depuis des milliers d’années. Quant à la religion santería (également connue sous le nom de Lukumi), elle serait née parallèlement à la montée de la colonisation espagnole – et l'arrivée du catholicisme – en Amérique latine aux XVe et XVIe siècles. Aujourd'hui, la brujería connaît un renouveau grâce à une communauté croissante de femmes latines désireuses de renouer avec le mysticisme de leurs ancêtres, que ce soit en partageant des images de leur pratique à travers les réseaux sociaux ou en incorporant des éléments de cette culture dans leurs activités créatives.

« Il existe tellement de brujas différentes », déclare NoNo, bruja pratiquante et DJ. NoNo vient du Salvador ; elle est d’origine maya mais a grandi à Los Angeles. Elle a fondé Las Brujas Radio, une webradio basée à Oakland, en Californie, qui sert d’espace d’expression spirituelle pour les communautés de couleur. « [Selon moi], vous pouvez tout aussi bien être une bruja d'origine africaine, indienne, asiatique, ou même une putain de Viking européenne. »

Les rituels associés à la brujería se transmettent méticuleusement de génération en génération. Les pratiques impliquent généralement la purification, le culte des ancêtres, l'allumage de bougies et l’hommage à la terre (par l'intermédiaire des déesses Oshun et Elegua, entre autres). Et dans certains cas, comme dans la pratique de la santería de NoNo, les cérémonies consistent à porter des vêtements blancs, chanter et préparer des offrandes sacrées.

NoNo en plein rituel. Photo : Moe Alvarez

La brujería contemporaine puise ses origines dans le développement de la pratique spirituelle face à l'Inquisition espagnole et son tribunal colonial au Mexique.

Dans « Sex and Sin, Witchcraft and the Devil in Late-Colonial Mexico », l’anthropologue cubano-américaine Ruth Behar explique que l'Église catholique a joué un rôle essentiel dans le renforcement des liens spirituels des populations espagnoles africaines, indigènes et populaires d'Amérique latine. En isolant les communautés marginalisées pour éradiquer la pratique superstitieuse, l'Inquisition a finalement contribué à créer « une interaction entre les peuples et les croyances… qui s’est avérée être un terreau fertile pour l'épanouissement d'une culture populaire et religieuse au-delà du contrôle de l’Inquisition. »

À l’époque, les femmes qui pratiquaient la brujería étaient généralement des guérisseuses, des sages-femmes ou encore des vendeuses de nourriture et d'alcool. Et tandis que le mysticisme était pratiqué pour toutes sortes de raisons par les deux sexes, les rituels sexuels et romantiques étaient particulièrement répandus chez les femmes. Selon Baher, ce phénomène pourrait s'expliquer par le fait qu'au XVIe siècle, les femmes de toute catégorie sociale perdaient la majeure partie de leur autonomie juridique après le mariage – leurs maris, quant à eux, conservaient le droit de les battre ou de les tromper. Donc, plutôt que de compter sur un système judiciaire et religieux qui les laissait tomber, les femmes se sont tournées vers la magie sexuelle et la sorcellerie afin de combattre la domination patriarcale. Mais très vite, en raison de la colonisation, la brujería est devenue une pratique taboue qui justifiait d’engager des poursuites judiciaires et qui pouvait mener, pour celles qui étaient considérées comme des sorcières à part entière, jusqu’à l'exécution. Le stéréotype négatif qui veut que la bruja soit une enchanteresse démoniaque a longtemps perduré.

Aujourd’hui, cependant, les brujas modernes renouent avec la pratique et luttent contre ce tabou. « Depuis trop longtemps, nous pratiquons en secret, la société nous était hostile, nous avions peur. Aujourd'hui, nous reprenons possession de notre pouvoir », déclare Emilia Ortiz, une bruja originaire de Brooklyn, connue par ses 83 000 followers Instagram sous le pseudo @Ethereal.1. « C'est notre moment à nous. »

Tatianna Morales. Via Instagram.

Certaines brujas, comme NoNo, répondent à l’appel spirituel de leurs ancêtres. « Mon arrière-grand-mère était une curandera, ou guérisseuse, un autre terme pour désigner une bruja. Mais plus les années ont passé, plus les gens ont commencé à la prendre pour une folle, explique NoNo. Selon moi, ce genre de sensibilité se transmet, vous voyez ce que je veux dire ? Si votre mère ou votre grand-mère avait un don pour quelque chose, c'est un peu comme si vous l’aviez, vous aussi. »

« [La religion] est très orale, vous ne pouvez pas juste lire un livre à ce sujet et la comprendre. Un aîné doit vous la transmettre », ajoute-t-elle.

Tatianna Morales, une bruja et liseuse de cartes tarot basée à la Nouvelle-Orléans (qui se fait appeler Tatianna Tarot et compte 49 000 followers sur Instagram), attribue également son don pour la magie à son milieu familial. Sa grand-mère maternelle (qui avait des antécédents haïtiens, indonésiens, amérindiens et polynésiens) pratiquait la magie noire.

« Du côté de mon père (d’origine portoricaine), certains membres éloignés de la famille avaient des liens avec la pratique de la santería, poursuit-elle. Mon père est médium. Il a acquis ce don peu après le décès de son père, et il continue d'apprendre à communiquer avec les morts et à voir les esprits. »

Aujourd’hui, la culture bruja gagne du terrain. La brujería pourrait de fait perdre de son authenticité, mais il semble qu'une compréhension et une appréciation profondes des riches origines de la religion sont essentielles pour que la pratique demeure fidèle à ses racines.

« Pour une raison qui m’est inconnue, les brujas sont vraiment à la mode en ce moment. Il y a des avantages et des inconvénients à cela. Pour moi, la brujeria consiste à affiner votre pouvoir personnel et travailler avec les énergies qui vous entourent pour créer la vie que vous voulez. Nous en sommes tous capables, finalement. Mais il est important de savoir que des gens l'ont fait avant nous, et il est important de reconnaître et de respecter leur savoir. »

Et Morales d’ajouter : « [La brujería] coule dans nos veines. Elle nous permet de prendre en main notre destin, de lutter contre le patriarcat, de renouer avec nos origines, mais aussi de retrouver notre statut de présences divines. »

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