Pourquoi est-il si compliqué d'éradiquer le fentanyl ?

Entre 2014 et 2015, les morts dues aux opiacés synthétiques – principalement dues au fentanyl, qui est 50 fois plus fort que l'héroïne – ont augmenté de 72 pour cent.

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04 Avril 2017, 2:45pm

Le mois dernier, les Nations unies ont interdit deux produits chimiques utilisés pour fabriquer du fentanyl, un opiacé extrêmement puissant. Entre 2014 et 2015, les morts dues aux opiacés synthétiques – majoritairement dues au fentanyl, qui est 50 fois plus fort que l'héroïne – ont augmenté de 72 pour cent, d'après le Center for Disease Control (CDC). Les deux composants seront désormais placés sous un strict contrôle international, pour que leurs fabricants ne puissent pas en vendre aussi facilement.

Mais les chimistes qui travaillent sur le fentanyl estiment que cette décision ne va sans doute pas permettre de stopper l'épidémie. Le véritable mystère est de comprendre pourquoi les dealeurs continuent de vendre autant de fentanyl, alors que cette drogue tue leurs clients et attire de fait l'attention de la police.

Kirk Maxey, président de Cayman Chemicals, se pose cette question depuis plusieurs années déjà – du moins depuis que son entreprise a commencé à travailler sur le fentanyl, au début de la décennie. « Pourquoi faire cela ? » se demande-t-il. « Pourquoi vendre un produit qui tue vos clients ? »

Maxey a un profil étonnant. À la fin des années 2000, il s'est rendu compte qu'en ayant régulièrement donnéson sperme à l'université du Michigan, il devait être père d'au moins 400 enfants – en plus des cinq qu'il a avec sa femme. Du coup, il a commencé à s'activer pour que les banques de sperme soient mieux contrôlées. Pour aider ses enfants biologiques à se retrouver – et éviter qu'ils ne commettent des incestes involontaires – il a créé une fondation et a posté publiquement son génome, pour que ses enfants soient au courant de leur histoire génétique.

Il a fondé son entreprise chimique, Cayman, en 1980, et fabrique aujourd'hui des substances « standards de référence » à des fins légales pour la DEA (l'agence antidrogue américaine) et d'autres agences. C'est là qu'intervient le fentanyl. Quand les policiers mettent la main sur un échantillon de drogue – qu'ils suspectent d'être un opiacé synthétique – ils l'envoient souvent au laboratoire de Cayman, installé à Ann Arbor dans le Michigan.

« C'est notre mission la plus excitante, » dit Maxey. « Nous savons que c'est nouveau, mais on ne sait pas ce qu'ils ont fait. »

Quand les chimistes de Maxey reçoivent l'échantillon, ils l'examinent en utilisant diverses techniques comme la spectrométrie de masse, essayant de définir la structure moléculaire du produit. « On vient d'en recevoir un, » explique-t-il. « Cela ressemble à un dérivé de fentanyl, mais la masse ne correspond pas. »

La substance en question ressemble chimiquement au carfentanyl – un opiacé utilisé pour endormir les éléphants, qui est 10 000 fois plus puissant que la morphine – mais cela n'est pas ça. L'affaire est urgente, comme nombre de ses analyses, puisque la drogue en question a déjà été associée à plusieurs décès. « C'est une nouvelle substance, » lâche Maxey. Il surnomme cette nouvelle substance « 2-methoxy-acetylfentany », tout en précisant que les conventions en matière d'appellation sont « ad hoc », sans règles établies.

Les produits chimiques « standards de référence » sont nécessaires pour tester les drogues. Les chimistes ont besoin d'avoir un échantillon de référence pour calibrer leurs résultats. Brian Mayer, un chercheur au Lawrence Livermore National Laboratory en Californie, qui étudie aussi le fentanyl, dit que ce travail est nécessaire dans la police scientifique pour des raisons légales.

Les entreprises comme Cayman, et ses concurrents, « jouent un rôle important pour prouver que la drogue saisie est bien ce que l'on pense. »

Les chimistes comme Mayer et Maxey savent que les nouvelles règles de l'ONU ne vont pas stopper la production de fentanyl – il existe trop de moyens détournés d'en produire. D'après Mayer, « ces deux substances peuvent être facilement recréées en utilisant des substances non-interdites. » Cela rajoute simplement une étape dans la production, cela ne l'annihile pas.

C'est aussi relativement facile de les remplacer et de fabriquer de nouveaux composés qui ont des effets similaires. « Je pense que ces restrictions vont s'accompagner d'une prolifération de nouvelles structures. Elles ne vont poser aucun problème aux laboratoires clandestins, » estime Maxey.

Le contrôle des substances est seulement efficace sur le court terme quand les substances sont difficiles à remplacer. Par exemple, en 2008, l'ONU a brûlé 33 tonnes de safrole, produite à partir de sassafras, qui permettait à l'époque de produire de la MDMA. Cette unique mesure prise au Cambodge s'est accompagnée d'une pénurie mondiale de MDMA.

Comme Mike Power, l'auteur de Drugs Unlimited (une enquête sur la pénurie de MDMA au Royaume-Uni), le dit, « Il n'y avait plus de MDMA, ce qui est peu commun pour un marché qui compte 500 000 consommateurs par semaine [en Grande-Bretagne]. »

Mais ce « succès » ne devrait pas réjouir les anti-drogues. D'après Power, en l'espace d'un an, la méphédrone est devenue la quatrième drogue la plus populaire dans le royaume, comblant le vide laissé par la MDMA. Puis des chimistes ont rapidement découvert comment produire de la MDMA de synthèse – une substance appelée PMK-glycidate. Par la suite, de nouvelles tablettes de MDMA sont apparues affichant des taux de MDMA bien plus importants que par le passé.

Malheureusement, les substances chimiques nécessaires pour fabriquer du fentanyl et les drogues assimilées sont encore plus facile à remplacer. « Cette tentative visant à interdire les intermédiaires va entrainer une diffusion de substances encore plus dangereuses, » prédit Maxey.

Pire, les effets des nouveaux produits vont, pour un moment, être totalement inconnus. Si une substance est sensée fonctionner sur un récepteur opiacé comme le fentanyl, il n'y a aucun moyen de le vérifier – à part le tester sur des animaux (ce que les producteurs de drogue ne font pas). Des drogues semblables peuvent parfois avoir des effets opposés – et certains déchets chimiques résultants de la fabrication de fentanyl peuvent produire des substances extrêmement dangereuses, comme le MPTP. Cela détruit les neurones qui sécrètent de la dopamine, provoquant ensuite la maladie de Parkinson.

Il convient donc de rapidement trouver pourquoi le fentanyl se répand à une telle vitesse sur le marché de la drogue. S'occuper de la demande n'est pas la solution : les consommateurs et même les dealeurs ne savent souvent pas ce qu'ils achètent ou vendent, et les usagers préfèrent une défonce qui dure plus longtemps, ne crée pas de perte rapide de la conscience et ne soit pas aussi létale.

Pour expliquer la pérennité du fentanyl, il faut se tourner vers le coût et la facilité de fabrication. Pour faire de l'héroïne ou de la morphine et d'autres opiacés semi-synthétiques, comme l'oxycodone et l'hydrocodone, il faut commencer par faire pousser du pavot. Puis il faut payer les fermiers et transporter du matériel vers des centres de traitements de la drogue, ce qui nécessite des employés, des matériaux, des gardes et une protection contre les forces de l'ordre. Enfin, il faut faire passer les frontières au produit et le transporter jusqu'au consommateur final.

Avec le fentanyl, un baron de la drogue a seulement besoin de payer un ou deux chimistes. La drogue est plus facile à transporter et cacher. La chaine de production est donc plus restreinte avec moins d'employés, ce qui est pratique dans une industrie illégale. Moins il y a de personnes mises au courant, mieux c'est.

« Je pense que le fentanyl a été introduit grâce à son coût peu élevé, » dit Maxey. Il compare les efforts des forces de l'ordre à la pression de l'évolution sur les espèces, qui les force à changer pour survivre dans un environnement. « C'est comme irradier une colonie de mouches à fruits. Elles mutent et reviennent, » dit-il.

Il y aurait donc une méthode peu orthodoxe pour faire disparaitre le marché du fentanyl : introduire un composant synthétique peu gourmand en coûts de production et s'en servir pour produire un opiacé semblable à l'héroïne, mais bien moins mortel. La meilleure façon d'y parvenir, c'est d'étendre l'accès aux traitements d'entretien existants comme la méthadone, la buprénorphine ou même l'héroïne. Plus elles sont facile à trouver, plus elles peuvent tuer le marché illégal, même si les gens n'arrêtent pas totalement de consommer des drogues de rue. En maintenant une tolérance par rapport aux opiacés, des traitements de la sorte pourraient réduire de moitié le taux de mortalité.

Un baron entreprenant, qui veut éviter le problème des décès de ses clients et la pression légale qui en découlent, pourrait faire la même chose. Une réglementation intelligente viserait à cibler les vendeurs des substances les plus mortelles pour créer un mécanisme de sélection favorisant les drogues les moins mortelles.

« Des produits meilleurs et plus sûrs sont la seule voie de sortie, » assure Maxey.

Suivez Maia Szalavitz sur Twitter : @maiasz