La guerre contre les cartels fête ses dix ans

En décembre 2006, Felipe Calderon devenait président du Mexique. Quelques jours plus tard, il déployait 6 500 soldats dans l'État du Michoacan.

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19 décembre 2016, 12:00pm

En décembre 2006, Felipe Calderon devient président du Mexique. Quelques jours plus tard, il déploie 6 500 soldats dans l'État du Michoacan. Cette décision marque le début d'une guerre contre les cartels qui dure depuis dix ans — un conflit auquel le Mexique ne trouve toujours pas d'issue claire.

Pour essayer de comprendre cette décennie sanglante, on a rencontré Mael Vallejo et Paris Martinez, journalistes pour le média indépendant Animal Político, qui ont eu le sombre privilège d'être aux premières loges du conflit.

Pourquoi Calderon déploie l'armée après son élection ?

Mael Vallejo : Quand Calderon est élu, il l'emporte avec une avance très fine sur son adversaire, Andres Manuel Lopez Obrador. Le fait de déployer des soldats dans le Michoacan est donc une manière pour Calderon d'essayer de légitimer son gouvernement après une élection très compliquée. On l'accusait notamment de fraude électorale.

Paris Martinez : Si Calderon envoie l'armée en 2006, la violence faisait en réalité rage depuis bien longtemps. Les bandes de trafiquants de drogues existent au Mexique depuis le début du XXe siècle. Pendant longtemps on a refusé de reconnaître que le pays était concerné par ces problèmes, ce qui leur a permis de se développer librement.

M.V. : L'année 2006 représente malgré tout un changement radical, parce que le pouvoir choisit de mobiliser les forces armées pour mener cette guerre. On les a utilisées comme police sans qu'elles soient formées pour ça. C'est pour ça qu'on a autant de morts, autant de violations des droits de l'homme.

P.M. : À partir du moment où les forces armées commencent à attaquer directement les criminels, le caractère de la violence change irréversiblement. Ça force les cartels à s'armer et se spécialiser davantage. Au lieu d'atteindre le but annoncé par Calderón [Ndlr, la fin des cartels], ça se termine en échec total.

Un échec ? Pourtant le gouvernement mexicain a marqué plusieurs gros coups, surtout la capture de El Chapo...

M.V. : Alors certes, le cartel de Sinaloa est très affaibli depuis la capture de El Chapo, comme le cartel des Beltran Leyva. Mais il y a un autre cartel qui était minoritaire et qui se retrouve aujourd'hui être le plus grand du pays : le cartel de Jalisco - Nueva Generación. Il n'y a pas si longtemps, ils étaient seulement une centaine de personnes, et maintenant ils dominent la totalité du Mexique. Leur réseau s'étend sur tout le continent, et même en Océanie et en Asie.

P.M. : Puis même si tu captures ou tues un capo, quelqu'un d'autre va récupérer sa place. C'est un cercle vicieux.

M.V. : Ce qui manque c'est un accord international sur l'argent de ces cartels. Comme avec les Panama Papers, il faudrait une enquête semblable sur l'argent des narcotrafiquants.

P.M. : L'argent leur permet d'avoir des agents corrompus dans les structures du gouvernement. L'argent leur permet d'avoir des gens prêts à s'entretuer dans les rues pour défendre un point de vente, un chargement, un capo... Tout vient de l'argent. Combien d'argent a perdu El Chapo ? Rien. Rien du tout, pas un seul centime. Et il faudrait se demander pourquoi ! Parce que si tu commences à creuser tu trouves partout dans le pays des Javier Duarte, des politiciens impliqués dans le trafic.

M.V. : C'est impossible que les cartels aient proliféré sans la complaisance de l'État. Dernièrement, on pourrait même parler de complicité. Prenons le cas des 43 étudiants d'Ayotzinapa. Le maire d'Iguala était de mèche avec les narcotrafiquants. La police municipale a livré ces jeunes aux trafiquants. Le problème c'est qu'il n'y a pas un système judiciaire capable de punir ces autorités corrompues.

Alors la guerre contre les cartels continue ?

P.M. : En ce moment le Mexique ne connaît plus les niveaux de violence qu'on a vécus en 2012 ou en 2013. Certains affirment que c'est la preuve qu'il n'y a plus de guerre. Mais en réalité, le crime organisé continue de couvrir tout le territoire national. Il y a encore des endroits où l'on trouve des corps mutilés, torturés, tous les jours. Même si on n'assiste plus aux affrontements ouverts d'il y a quelques années, ça ne veut pas dire qu'ils ne se reproduiront pas. D'ailleurs, si on se refuse à être optimiste, on pourrait se dire qu'à mesure que les présidentielles approcheront [en 2018], la violence va augmenter comme cela a été le cas à chaque fin de mandat. On pourrait en déduire que les narcotrafiquants participent au jeu des élections. C'est de plus en plus fréquent de voir des campagnes soutenues et financées, proposées ou imposées par le crime organisé.

Est-ce qu'il y aurait des moyens de sortir de cette impasse ?

M.V. : Certains changements en matière de politique publique ont été amorcés et c'est ce qu'il faudrait continuer à faire. Ce n'est pas possible que la marijuana soit en train d'être légalisée pour usage récréatif et médical dans la moitié des États-Unis et qu'ici on maintienne sa pénalisation. Légaliser la marijuana ne va pas tout changer non plus, parce que ce qui s'exporte le plus en ce moment vers les États-Unis, c'est la méthamphétamine et l'héroïne. Mais ça pourrait être un premier pas pour changer le système financier. Il faudrait aussi changer le système judiciaire. Au Mexique, 99 pour cent des crimes restent impunis. Ce qui s'est passé dans d'autres pays, comme la Colombie, c'est que des éléments du système sont restés solides et ils ont permis d'écrouer les agents de l'État corrompus et les narcos.

Le travail des journalistes ne pourrait pas participer à faire évoluer la situation?

M.V. : Le journalisme mexicain a connu une usure brutale. Près de 110 journalistes sont morts au cours de ces dix années de guerre. Les meilleurs journalistes de la presse régionale sont morts ou n'écrivent plus sur les cartels.

P.M. : On a essayé de développer des protocoles de sécurité mais ça n'a rien donné. Moi je fais gaffe, quand je vais interviewer quelqu'un qui peut être dangereux je préviens mon boss en lui disant des trucs du style "Si d'ici une demi-heure je n'ai pas donné de nouvelles..." Tu ne peux rien faire de plus, on n'est pas le KGB. Malheureusement la plupart des journalistes se focalisent sur deux trucs : répéter les infos officielles et choper les félicitations du gouvernement, parfois avec une petite enveloppe en plus... ou alors participer aux processus de contrôle de l'information opérés par les criminels, où le souci c'est de communiquer sur les frappes contre les adversaires et passer sous silence les revers subis par le groupe dont ils sont à la solde. Vu que les victimes ne payent personne, la plupart des journalistes ne vont pas les voir.

M.V. : On dirait que ça n'intéresse plus les gens. La violence est tellement normalisée. Au début, une décapitation ça faisait la une. Ensuite il en a fallu cinq. Maintenant, si tu ne trouves pas quarante corps décapités, les gens trouvent ça normal.

P.M. : La culture de la presse libre n'a jamais existé au Mexique. Il s'agit de la construire. Je pense que la violence a aidé la profession à comprendre qu'on n'exerce pas tout simplement notre droit à nous exprimer comme n'importe quel citoyen, mais qu'on est un petit groupe qui se retrouve à défendre le droit de toute la société mexicaine à disposer d'informations fiables sur ce qu'il se passe autour de nous.

Le fait de couvrir la guerre contre les cartels vous a impacté personnellement ?

M.V. : Je me souviens de ma première rencontre avec la violence, quand les Zetas ont balancé deux grenades à Morelia [Ndlr, capitale de l'État du Michoacan] un 15 septembre [Ndlr, jour de la fête nationale]. Je me souviens clairement être rentré déprimé. Lors des reportages suivants, ce dégoût et cette peur et même cette empathie vis-à-vis des victimes se sont dilués. Je pense que nous nous sommes endurcis... et pas dans le bon sens.

P.M. : Ça fait près de sept ans que je couvre les victimes de la violence. J'ai dû admettre que je payais un certain prix quand mon dentiste m'a dit que j'avais les dents pétées à force de serrer les mâchoires. Quand j'ai vu que j'avais une molaire cassée, je me suis dit que j'avais dû mordre une pierre ou je ne sais pas quoi. Le dentiste m'a dit "Non, tes molaires supérieures ont fracturé celles du bas." Et je pense que ce n'est pas cher payé. Les victimes souffrent vraiment. Ce n'est pas une dent pétée, c'est un enfant disparu ou une famille assassinée.

Elles laissent quoi derrière elles ces dix années ?

M.V. : Plus de 200 000 morts, 28 000 disparus. Surtout, je pense qu'elles nous laissent un pays qui au final n'a plus beaucoup d'espoir. Parce qu'on ne voit pas la lumière à la fin du tunnel. Il n'y a plus aucune zone du pays qui ne soit pas touchée par le conflit. Elles nous laissent quoi ces dernières années ? La preuve qu'on est devenu un narco-Etat.

Pour en savoir plus sur le bilan d'une décennie de guerre contre les cartels au Mexique consultez le reportage spécial de VICE News et retrouvez Mael et Paris dans celui publié par Ánimal Político .

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