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Au cœur de la capitale britannique du crime

Le journaliste Mobeen Azhar nous parle de sa nouvelle série documentaire, « Hometown », qui s’intéresse au commerce de la drogue dans le West Yorkshire.

par Daniel Dylan Wray; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
26 Juin 2019, 7:15am

De gauche à droite dans le sens des aiguilles d’une montre : capture d’écran via la BBC ; des couteaux saisis par les autorités du West Yorkshire, photo publiée avec leur aimable autorisation ; Yassar Yaqub, photo via Facebook.

Le 2 janvier 2017, Yassar Yaqub, 28 ans, est abattu par les autorités du West Yorkshire, en Angleterre, alors qu’il se trouve sur le siège passager de son véhicule arrêté sur une bretelle de la M62, près de Huddersfield. Un policier dira par la suite « qu’il tenait une arme, cela ne fait aucun doute ».

Voyant sa ville natale de Huddersfield en une des journaux nationaux, le journaliste Mobeen Azhar décide de s'y rendre pour enquêter sur la mort de Yassar. Alors qu'il rentre chez lui pour faire le point sur la situation, il découvre l’envers du décor et comprend pourquoi les statistiques du ministère de l’Intérieur présentent le West Yorkshire comme la capitale britannique du crime violent.

Azhar repère alors une série de crimes violents – de multiples fusillades et des coups de couteau – dont beaucoup sont liés au commerce local de la drogue, dans lequel Yassar était impliqué. En six épisodes, Hometown voit Azhar enquêter sur les liens de la communauté pakistanaise britannique avec les crimes violents et la drogue. Je l’ai rencontré afin qu’il m’en dise plus au sujet de ses découvertes.

VICE : Quelle était votre intention initiale pour cette série ?
Mobeen Azhar : Je souhaitais simplement couvrir la mort de Yassar. Quand je suis arrivé à Huddersfield, sa famille m’a accueilli les bras ouverts, et son père m’a proposé de rejoindre la campagne « Justice pour Yassar ». Après la fusillade, il y a eu des émeutes dans les rues, les gens voulaient savoir qui avait ordonné l’assassinat. Puis les choses ont changé. Beaucoup de personnes m’ont dit que Yassar était impliqué dans le trafic de drogue, que c’était de notoriété publique. J’ai compris que ce n’était pas une simple allégation mais un vrai secret de Polichinelle : Yassar était en réalité un gros trafiquant. J’ai donc interrogé une variété de dealers, des petits passeurs aux mecs qui importent des millions d'euros d’héroïne, et tous le connaissaient.

Qu’est-ce que ça vous a fait, sur le plan personnel, de retourner dans votre ville natale et de voir autant de violence ?
Je n'étais pas préparé à me rendre sur des scènes de crime grave liées aux armes trois fois par semaine. Je vis à Londres depuis plus d'une décennie et je n'ai jamais vu autant de cordons de police ailleurs que lors de mon passage à Huddersfield. Quand j'étais enfant, il y avait un peu d'herbe qui circulait et quelques bagarres devant les pubs, mais c'était très différent de ce que nous voyons aujourd’hui. La criminalité liée aux armes à feu est en baisse dans la plupart des régions du pays, mais dans le West Yorkshire, elle a augmenté de 50 % au cours de la dernière décennie.

« Ils leur achètent des baskets et des bas de survêtements pour leur montrer que s’ils font ce qu'on leur dit, ils pourront se payer ce genre de choses. C’est extrêmement séduisant »

À quoi attribuez-vous cette flambée ?
Il y a trois principaux facteurs. Premièrement, l’Afghanistan est le premier producteur mondial d’héroïne et il partage une frontière poreuse avec le Pakistan. La grande majorité des gens qui ont émigré à Huddersfield et dans le West Yorkshire dans les années 1960 venaient des zones rurales du nord du Pakistan, un endroit depuis lequel il est très facile d’entrer et de sortir d'Afghanistan. Après la guerre contre le terrorisme, la production d'héroïne n'a jamais été aussi élevée.

Deuxièmement, les échanges commerciaux entre le Royaume-Uni et le Pakistan – dont l'écrasante majorité est légitime et évaluée à environ 3 milliards de livres sterling par an – servent de couverture pour la petite majorité de Pakistano-Britanniques qui veulent importer de l’héroïne. J’ai vu de mes propres yeux des gens passer de l’héroïne dans tout et n’importe quoi, des moteurs de voitures aux bouteilles de talc.

Troisièmement, depuis 2019, le Yorkshire affiche le taux de chômage le plus élevé de Grande-Bretagne. Il y a donc beaucoup de chômage dans la région, et là où cela devient spécifique à la communauté pakistanaise, c'est que la première génération de migrants économiques est venue ici pour trouver du travail – mon père travaillait dans les bus, et beaucoup de gens travaillaient dans les usines. Mais si vous avez une communauté qui occupe les emplois que les travailleurs blancs ne veulent plus occuper, et que ces emplois disparaissent, que devient cette communauté ?

drug deal crack
Une transaction de drogue filmée dans « Hometown ». Capture d’écran via la BBC.

Il semble que les dealers de la communauté recrutent des personnes de plus en plus jeunes.
J’ai rencontré un ancien dealer de Bradford qui m'a parlé de la préparation des jeunes. Ils leur achètent des baskets et des bas de survêtements pour leur montrer que s’ils font ce qu'on leur dit, ils pourront se payer ce genre de choses. C’est extrêmement séduisant. J’ai rencontré un tout jeune adolescent qui dealait déjà depuis 18 mois. Dans sa chambre, il avait une hache, une machette et une batte de baseball, et il ne sortait jamais de chez lui sans l'une d'elles. Il m’a dit qu’il pouvait se procurer un pistolet sur un simple coup de téléphone. C'est le climat actuel, et si des enfants sont littéralement armés, il n'est pas étonnant qu'il y ait un énorme pic d'incidents violents.

Ne craignez-vous pas que la série déplaise à certaines personnes ?
Énerver les gens en soulevant un problème qui les met mal à l'aise, c'est une partie importante du travail. Mais je ne sais pas comment la série sera reçue. Ma principale préoccupation, ce sont les extrémistes de droite dans le Yorkshire. Ils sont toujours super sélectifs dans leur façon de voir et d'utiliser l'information. En ce qui concerne les gangs, ils ont tendance à se concentrer sur les cas musulmans. Ils cherchent uniquement à faire avancer leur programme qui, soyons honnêtes, est explicitement raciste, anti-immigrés et xénophobe.

Il y aura toujours un mec sans photo de profil sur Twitter qui dira « surprise, surprise, les Pakistanais tuent des gens avec de l'héroïne », mais je pense que la majorité des Britanniques sont assez intelligents et nuancés pour comprendre la nature complexe de ces problèmes. Dans la communauté, on ne parle pas de ces choses parce que les médias aiment déjà penser que nous sommes tous une bande de pédophiles et de terroristes, et je ne veux pas que les trafiquants de drogue soient associés à la communauté anglo-pakistanaise, dont je fais partie. Cela dit, ce n'est pas une raison suffisante pour ne pas en parler – on ne peut pas faire comme si de rien n’était.

Avez-vous quitté Huddersfield avec de l’espoir quant à son avenir ?
Je suis un éternel optimiste, et même si je pense sérieusement que cela pourrait causer un peu de grabuge, j'espère vraiment que cela contribuera aux discussions dans les familles et les foyers. J'adore vraiment Huddersfield et c'est un endroit qui me sera toujours très cher. C'est la ville qui m'a élevée et façonnée, et c’est exactement la raison pour laquelle cette série me tient à cœur.

Hometown est disponible sur BBC iPlayer.

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