Je suis retourné en 1999 pour enquêter dans l’Hypnospace

Hypnospace Outlaw nous replonge dans le web des skyblogs et des modems ADSL. Et ce n'est que le dernier exemple d’une série de jeux où Internet parle d’Internet en se moquant d’Internet.
26.4.19
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Image : Capture d'écran de Hypnospace Outlaw. Tendershoot/No More Robots

Arrêtez tout, posez votre disque d’essai Infonie et votre Picsou Magazine, nous sommes en 1999 est le futur est déjà là. Il s’appelle Hypnospace, et on s’y connecte en dormant — une fois le bandeau idoine vissé sur la tête.

À vous monts et merveilles de l’Hypnotoile, forums de discussions où se côtoient échanges bon enfant, pages lunaires et luttes intestines entre adolescents ! À vous les .gifs bariolés, les sons à réveiller les morts et les téléchargements à vitesse d’escargot !

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Le truc, c’est que vous n’êtes pas un utilisateur comme un autre. Vous avez été désigné Enforcer — c’est-à-dire modérateur de l’Hypnospace. Votre mission est de signaler les violations du droit d’auteur, les comportements abusifs, les ventes frauduleuses… Bref, de poucave votre prochain pour quelques cyberpièces. Bravo ! L’Hypnospace est plus sain grâce à vous.

Tel est le pitch d’Hypnospace Outlaw, un jeu sorti sur PC et Mac en mars 2019. Ses développeurs ont tenté de recréer le web d’antan en misant sur une direction artistique qu’on pourrait qualifier de « néo-rétrofuturiste » : l’environnement de jeu est moche et kitch, mais aussi un peu romantique et avant-gardiste. Vous êtes nostalgique de ces sites improbables comme Neopets ou Uzinagaz, des Wordarts, des forums personnalisables phpBB et des quizz sur IRC ? Vous aimerez sans doute l’Hypnospace, pour peu que vous compreniez bien l’anglais. C’est le moindre défaut de ce jeu, avec sa difficulté initiale pour ceux qui n’ont pas connu le vieux web et ses mécanismes.

Pour parcourir l’Hypnospace, on utilise un navigateur du constructeur Merchansoft — « MS », donc, vous l'avez ? — avec add-ons à installer, animaux virtuels à nourrir et alter ego relou de Clippy. Une fois lancé sur le réseau imaginaire, on parcourt des sites personnels regroupés par thématiques, un peu comme sur l’actuel Reddit : on trouve des pages pour les vieilles personnes un peu réacs, pour les djeuns où on trouve le cool, pour les conspis, pour le coolpunk, genre musical glacé et sophistiqué, pour les fans de science-fiction…

Votre propre bout d’Hypnospace s’agrandit au fil des missions. L’une de vos premières tâches consiste à combattre l’utilisation illégale d’un vieux personnage de cartoon. Comme vous êtes un petit malin, vous allez directement taper le nom dudit personnage dans le champ de recherche, tomber sur une page cocasse et signaler les publications à tout-va. Bravo, la justice a été rendue ! Vous pouvez même obtenir un petit pécule supplémentaire en faisant du zèle sur les quotas demandés et en balançant les hypnonautes les moins sages.

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Plus le temps passe, plus vous recevez des requêtes compliquées, exigeantes en recherches et en huile de coude. La clé est toujours de fouiller partout, de bien lire ce que vous avez sous les yeux, de faire preuve d’un minimum d’esprit de déduction et de connecter les bons éléments. On se laisse porter par des histoires plus ou moins grandes et le jeu se plie en une dizaine d’heures.

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Hypnospace Outlaw exploite son concept avec sincérité et intelligence. Et s’il « kitchifie » l’Internet de 1999 plus qu’il ne le reproduit fidèlement, c’est pour mieux capter cet esprit des pages perso, des amitiés et des guildes improbables, des embrouilles entre communautés. Bref, le Facebook de vos parents, mais utilisé par tout l’Internet d’autrefois. L’Hypnospace grouille de personnages bien écrits et d’expériences variées — vous allez être amené à farfouiller une sorte de proto-deep web, par exemple. Si cette fibre rétro vous touche, si vous vous languissez des interfaces de votre enfance ou si vous êtes un nostalgique des shock sites et des téléchargement sur Napster, ce jeu est pour vous.

L'internet dont vous êtes le héros

L’idée d’Hypnospace Outlaw ne sort pas de nulle part. En fait, le jeu peut être placé au croisement de plusieurs tendances.

La première est celle des « jeux-métiers » narratifs. On vous recommande fort VA11 HALL-A, simulation de barmaid en milieu dystopique — un must, surtout pour les fans de pop-culture japonaise. Ce qui est intéressant, c'est que le jeu ne s'embarrasse pas du quatrième mur pour s’adresser à vous, derrière votre écran. Vous êtes le personnage, vous n’incarnez pas le personnage.

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Deuxième tendance : Hypnospace Outlaw peut être considéré comme le dernier venu d’une longue lignée de titres qui rendent compte d’un Internet spécifique,presque doté d’une esthétique précise, un genre de témoin de son époque.

Troisième tendance : jouer au détective d’Internet. Être laissé sans explication devant une interface web, cela rappelle Her Story et bien avant lui In Memoriam (2003).

In Memoriam commence comme un creepypasta. Un journaliste et sa compagne se volatilisent alors qu’ils enquêtent sur une série de meurtres. Quelques semaines plus tard, l’agence qui les employait reçoit un CD-ROM rempli de documents et d’énigmes les concernant. C’est ce CD-ROM que le joueur glissait dans son ordinateur.

Nombre de puzzles d’In Memoriam demandaient de visiter des sites créés ou modifiés pour l’occasion — celui de Libération, par exemple. Impossible de jouer sans connexion internet, donc. Il fallait aussi être doté d'une boîte mail, car l’intrigue avançait au fil de mails adressés au joueur. Le jeu vous demandait aussi votre numéro et un beau jour, votre téléphone se mettait à vibrer. À l’autre bout du fil, une véritable personne vous adressait la parole. C’était plus qu’un moment vidéoludique, l’angoisse était bien réelle.

Un voyage d’apprentissage

In Memoriam et sa suite de 2006 n’ont pas rencontré le succès. De plus, leur formule était limitée dans le temps : leur développeur, le français Lexis Numérique, ne pouvait pas payer « acteurs » et infrastructures ad vitam. D’aucuns ont compris qu’il n’était pas nécessaire d’utiliser le véritable Internet pour semer des pistes et tenir un bon concept. C’est précisément entre les deux opus d’In Memoriam, en 2005, qu’est apparu le meilleur exemple d’Internet récursif, c'est-à-dire d'un réseau dans un autre réseau. Et c’est aussi un jeu d’énigme dément : il s'agit d’Ouverture Facile, une suite de 94 énigmes en flash pensée par Antoine « Swann » Granger. Plus d'une décennie plus tard, le jeu fait également office de capsule temporelle pour le web de l'époque.

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Une énigme d’Ouverture Facile assez claire qui, c’est rare, ne demande pas de bidouiller un fichier ou de farfouiller le code HTML de la page.

Les énigmes d'Ouverture Facile demandent de penser la navigation autrement. Pour résoudre la deuxième, il faut modifier l’URL. D'autres demandent d'aller voir ailleurs, de comprendre une information par soi-même sur un autre site, de sortir de cette bulle géante pour mieux y retourner. Le site, très communautaire avec son forum jadis actif, était très discuté sur les sites de partage de liens à la Koreus. En vérité, c’était plus qu’un site, c’était une plate-forme. Et sans l’air d’y toucher, Ouverture Facile permettait de se familiariser avec la manipulation d'images et de son, la lecture du code source d’un site, l’hexadécimal… Des compétences indispensables dans bon nombre de professions du web.

Certaines énigmes, surtout les dernières, sont de véritables épopées. Leurs mécaniques sont aujourd’hui utilisées dans des escape game. Et si, dix ans plus tard, il manque quelques éléments pour progresser — certains sites extérieurs nécessaires ne sont plus — la chose est encore praticable quoiqu’un un peu inégale. Ouverture Facile n’est qu’un site très complexe, mais c’est aussi un réseau figé dans le temps, témoin d’un Internet pour bidouilleurs, où l’économie de moyens est aussi une esthétique. Vous voulez entrer dans la jungle Internet ? En vous baladant à sa guise, Ouverture Facile va vous entraîner.

Forumwarz, le fétiche de l’Internet crétin

Autre exemple, cette fois dix ans plus tard. Nous sommes dans la deuxième moitié des années 2000, dans la préhistoire de l’Internet mémétique. On arrête les énigmes pour passer à une parodie de JRPG avec Forumwars, pondu par Crotch Zombie en 2008. Après avoir choisi une classe — hacker, camwhore, émo ou troll, on se bat à coup de messages sur des forums. Et, croyez-le, toutes les mécaniques de JRPG sont là. C’est aussi crétin que ça en a l’air, mais les thématiques évoquées via ces faux messages et communautés sont encore d’actualité, le moindre coup d’oeil sur 4chan pourra le confirmer.

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La page d’entrée de Forumwarz rappelle que le site est un pur produit de son époque et que son humour n’a pas forcément très bien vieilli.

Le jeu encapsule lui aussi une époque, lui aussi met en scène un faux Internet qui projette celui de sa conception : c’est un petit musée à la mémoire de l’émergence des mèmes. Sur Forumwarz, on parle de script kiddies, des furries, de la guerre des consoles ou d’Apple VS. Microsoft. Et même dans son modèle économique, Forumwarz était un peu précurseur : on ne pouvait visiter le site que quatre fois par jour au maximum et il fallait débourser du véritable argent pour débloquer les épisodes deux et trois, comme on achète désormais de nouvelles extensions pour World Of Warcraft. Tout est encore jouable aujourd’hui.

Ces jeux et ces concepts sont précieux. On aura vite fait de s’y replonger comme on remet une VHS dans un magnétoscope : pour faire un bond dans le passé. Internet est souvent génial quand il ludifie Internet. Et on attend de pied ferme le ou la génie qui arrivera à fétichiser avec humour celui des années 2010.

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