prison

En prison, les aumôniers musulmans font ce qu'ils peuvent

Déconstruire des discours pro-daech en prison, empêcher certains de basculer et d'autres de s’engager à nouveau. Leur mission est immense et souvent impossible.

par Laure Dandolo
09 Mai 2019, 7:15am

Des hélicoptères de l'armée française survolent le centre pénitentiaire d'Alençon, à Condé-sur-Sarthe, dans le nord-ouest de la France, le 5 mars 2019, où un détenu a grièvement blessé deux gardes lors d'une attaque au couteau. © J-F. Monier / AFP

Prison ultra-sécurisée de Condé-sur-Sarthe, mars 2019, Michaël Chiolo, un détenu radicalisé, attaque deux surveillants au couteau. Nicole Belloubet, la garde des Sceaux, veut conforter la position de l'Etat : il y a des "failles", mais la radicalisation en prison est bien prise en charge, le problème serait "pris à bras-le-corps". L'administration pénitentiaire semble en effet avoir pris la mesure du problème. Elle le dit elle-même, on "apprend" et on "adapte". 800 000 euros ont été dépensés à Condé-sur-Sarthe pour aménager des quartiers d'évaluation (QER) et de prise en charge de la radicalisation (QPR), cinq QER ont ouvert en France. Au total, 1 200 prisonniers de droits communs ont été identifiés comme “radicalisés” et 500 incarcérés pour faits de terrorisme...

En 2015, sous le choc des attentats, l’Etat débloque du budget pour recruter des d’aumôniers musulmans. Le retard est en effet énorme alors que la demande est croissante. 231 interviennent aujourd’hui, contre 151 en 2012 mais on est toujours bien loin des catholiques, au nombre de 720. En apparence, leur mission est claire : offrir une assistance spirituelle aux détenus qui la demande. Les détenus identifiés comme radicalisés sont évalués et pris en charge, dans des quartiers spécifiques, avec des référents religieux, des psys et conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP). L’aumônier musulman ne fait pas partie de cet encadrement, car la radicalisation “ne se résume pas à la religion”, martèle l’administration pénitentiaire. Mais dans les couloirs arpentés par les prisonniers de droit commun, le spectre du djihad et du salafisme existe aussi. Il y a les revenants et puis internet, le vecteur numéro 1.

1556097328442-000_Par2315399
Le docteur Djelloul Seddiki ©T. Samson/AFP

VICE s’est entretenu au téléphone avec un jeune aumônier qui souhaite rester anonyme. Il raconte son expérience, loin du discours officiel. En région parisienne, il passe son temps depuis cinq ans à déconstruire des discours pro-daech en prison, à empêcher certains de basculer ou de s’engager à nouveau. En voiture, il se rend plusieurs fois par semaine, dans les différents bâtiments du centre de détention auquel il est affecté, et discute. Il va à la rencontre de ceux qui l’ont sollicités, ou vient pour la prière du vendredi. La réussite de sa mission c’est d’établir un lien de confiance. Un job pas facile et exigeant mentalement. Les aumôniers ne sont pas à proprement rémunérés avec un salaire, ils ont des indemnités, qui couvrent plus ou moins leurs frais d’essence. Le docteur Djelloul Seddiki, en charge de la formation des aumôniers à la Mosquée de Paris, estime qu’ils peuvent gagner un petit smic. Autant dire que la vocation est importante. À moins de 40 ans, cet aumônier de la région parisienne, est jeune. La moyenne d’âge tourne plutôt autour de 50 ans, une différence qu’il essaye de tourner à son avantage même si, selon lui, les paroles des “anciens”, sorte de figures paternelles, sont très respectées.

« On leur dit que l'islam cohérent ne se trouve pas sur internet. Car dans les cellules, le vrai enjeu du combat c'est le salafisme, le djihadisme » – Claire de Galembert, chercheuse au CNRS

Lui a été repéré par l’aumônerie nationale pour ses discours et son engagement dans les mosquées et associations. Dans les salles d’activités communes, il laisse les détenus lancer des sujets. Avec eux il parle de tout et surtout d’Islam et de djihad, apporte son éclairage. « On leur dit que les vidéos trouvées sur internet ne sont que de la “poudre aux yeux” », explique-t-il. Conscient d’être une voix “raisonnée”, et respectée par les détenus et les surveillants, il s’applique à déconstruire la propagande de daech. « On leur dit que l'islam cohérent ne se trouve pas sur internet. Car dans les cellules, le vrai enjeu du combat c'est le salafisme, le djihadisme », explique Claire de Galembert, chercheuse au CNRS qui a publié plusieurs articles sur la question. Elle l’affirme, « l'islam des aumôniers est celui du juste milieu avec un souci permanent de recontextualiser. Il est modéré et républicain. Ils sont tous sur cette ligne. Ils sont assez efficaces grâce à leur bagage religieux. »

Dans les couloirs de la prison ou lors de la prière du vendredi, l’aumônier retrouve les détenus et doit parfois s’engager dans une joute serrée, sourate contre sourate, verset contre verset. Ces batailles ont lieu pour s’imposer face aux “idéologues”, des détenus avec des discours très engagés, qui cherchent à les déstabiliser en faisant “du moment du culte, un lieu de démonstration de l'incompétence de l'aumônier”, décrit la spécialiste du CNRS. Et puis, il y a toujours une mise à l'épreuve de l'aumônier car il représente une forme d’autorité : “est-ce que c'est une balance ? On lui raconte des choses pour savoir s'il va les répéter », me dit la chercheuse. Certains répandent des informations surprenantes, comme : “ce n’est pas hallal de faire sa prière devant un prisonnier”.

Si les aumôniers sont perçus comme des agents de l’État, cela peut créer des situations confuses où les détenus ne se rendent plus à la prière du vendredi… Depuis qu’il intervient auprès des détenus, l’aumônier a fait un choix pour gagner leur confiance. « Il y a une télécommande que les visiteurs ont, avec un bouton pour appeler des gardiens spécifiques si jamais il y a un problème. Je n'en ai pas besoin, car si les détenus le voient, ils prennent peur et n’ont pas confiance en nous », explique-t-il avec force.

« Si je veux donner des livres à mes détenus, c'est sur mes fonds propres, l'aumônerie est très faible » – l'aumônier

Là où il intervient, pas de fameux quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER), où les détenus identifiés sont évalués pendant presque quatre mois, mais des revenants de daech. Depuis qu’il a accepté sa mission, il mesure les progrès mais impossible de savoir s’ils sont sincères dans leur désengagement. « Je ne suis pas dans leur tête ». C’est déjà arrivé aussi qu’un détenu lui montre une vidéo de l’état islamique, sur une clef USB. Face à cette situation, il avertit : « tu es en train de te motiver ». Il ne signale rien à l'administration, mais l'aumônier sert, dans tous les cas, au moins dans la prévention d’une éventuelle radicalisation.

Un rôle délicat qui exige la présence d’aumôniers chevronnés. « Ceux qui y parviennent sont ceux qui ont une totale maîtrise des textes », atteste Claire de Galembert. Ils sont en majorité d’ailleurs Bac + 5 en théologie. Mais entre le turn-over, les abandons, la précarité du statut…difficile de trouver des candidats et encore plus des Français. Ils viennent principalement d’Algérie, du Maroc et de la Turquie, pointe le docteur Seddiki. « Les cadres sont souvent des gens venus faire leurs études en France, l'aumônerie est pour eux un débouché professionnel et religieux. Mais dès qu'ils peuvent accéder à autre chose, ils partent », détaille Claire de Galembert. D’où la volonté de certains aumôniers de professionnaliser leur statut, pour obtenir une paye sérieuse et faire leur travail correctement. Jeune, impliqué, toujours entre deux cours qu’il donne à côté, l’aumônier se sent un peu démuni en termes de structure. « Si je veux donner des livres à mes détenus, c'est sur mes fonds propres, l'aumônerie est très faible », souffle-t-il. Chez les cathos, les aumôniers qui ont des indemnités les reversent à leur aumônerie nationale tandis que les musulmans la touche de manière individuelle. Ils sont aussi plus précaires que les catholiques, souvent à la retraite. Le statut des aumôniers en prison est un « objet juridique non identifié », précise Claire de Galembert.

Et pour cause, l’histoire de l’aumônerie musulmane est récente, le Conseil français du culte musulman ne date que de 2003 et l’aumônerie pénitentiaire que depuis 2006 . « L'aumônerie n'est pas une tradition musulmane », elle est catholique, rappelle le docteur Djelloul Seddiki. L’homme a formé depuis 2007, 252 aumôniers. Mais parmi eux on trouve les aumôniers des hôpitaux, des armées et des prisons. Il le reconnaît lui-même, aumônier dans les prisons est une spécificité et face à la radicalisation, ils ne sont “pas très outillés”. « On est confrontés à un problème complexe, politico-religieux (...) Nous, on est des enseignants », justifie-t-il. Le métier est rude, « j’ai deux aumôniers qui ont fait des dépressions ». Son avis est tranché, « on ne peut pas tout mettre sur le rôle d'un aumônier. Il faut un accompagnement psychologique, psychiatrique en plus ».

« La prison fragilise la réflexion surtout pour les détenus sans parloir et sans travail. Il se crée une haine de la société et si personne de formé à l'Islam ne vient l'apaiser, quelqu'un d'autre le prend sous son aile et lui retourne le cerveau » – un détenu de la prison de Condé-sur-Sarthe.

Alors, de retour dans l’espace cloîtré des centres de détention, l’aumônier invente son rôle au jour le jour. Il s’applique à dispenser un islam pacifique, et toujours remis en contexte, et quand les tensions sont grandes, il se coordonne avec d’autres. Après les attentats islamophobes à Christchurch en Nouvelle-Zélande, le 15 mars dernier, les échanges sur leur groupe Whatsapp leur ont servi à trouver le juste discours. « On a surtout appelé à la non-violence et dit de se concentrer sur le recueillement, explique-t-il avec patience. La meilleure réponse à donner aux islamophobes c'est qu’eux s'en sortent. C'est sur le long terme. Car pour lutter entre contre l’islam radical, contre l’influence de l’etat islamique il faut sortir de la logique de la vengeance », résume-t-il, en essayant de rester confiant. Un message qu’il doit marteler au quotidien. « Si on ne vient pas tous les jours, tout ce qu’on fait comme travail est perdu », signale-t-il. Un enseignement qu’il a appris sur le tas : « Avant on ne venait que deux jours sur sept, et à chaque fois il fallait refaire tout le travail. Maintenant on est plus nombreux et les détenus avec lesquels on a avancé deviennent aussi des personnes qui remettent dans le droit chemin les autres. » Une réussite, à laquelle il reste très attentif. « On est obligés d'être très présent car sinon le feu prend rapidement. On fait vraiment un travail de quadrillage des bâtiments de la prison. »

Si lui et ses collègues brillent par leur engagement, la présence des aumôniers musulmans est loin d’être la même dans tous les centres pénitentiaires. « Tous ne viennent pas de façon assidue. On doit aujourd'hui être à un aumônier par prison mais parfois il ne vient qu'une fois par mois », détaille Claire de Galembert. Depuis sa cellule, un détenu avec qui VICE s’est entretenu partage ce constat, amer. Musulman de confession, il affirme voir plus souvent l’aumônier catholique visiter les autres détenus que le musulman, surtout présent pour la prière du vendredi. « La prison fragilise la réflexion surtout pour les détenus sans parloir et sans travail. Il se crée une haine de la société et si personne de formé à l'Islam ne vient l'apaiser, quelqu'un d'autre le prend sous son aile et lui retourne le cerveau » dénonce-t-il. Alors que l’aumônier, « peut faire de la prévention de la radicalisation ». Le retard est toujours là, selon le docteur Seddiki, « il manquerait au culte musulman 70 % d’effectif dans les prisons », pour assurer un bon suivi.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.