Ce que ça fait d’être victime de viol quand on est un homme

« Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit qu'un homme puisse être violé… On ne se dit jamais que ces choses peuvent nous arriver à nous aussi. »

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30 Novembre 2017, 6:00am

Photo publiée avec l'aimable autorisation de Channel 5

Avant qu'il ne soit violé par deux hommes qu'il avait rencontrés lors d'une soirée en 2016, Sam Thompson, 23 ans, pensait que l'agression sexuelle était une chose qui n’arrivait qu’aux femmes.

« Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit qu'un homme puisse être violé, déclare-t-il. L'accent est toujours porté sur les femmes. En tant que mec, la seule chose qui vous inquiète, c'est de perdre vos clés ou votre portefeuille. On ne se dit jamais que ces choses peuvent nous arriver à nous aussi. »

Alors que l'écrasante majorité des victimes de violence sexuelle sont des femmes, les hommes peuvent être – et sont – agressés eux aussi. En Angleterre et au Pays de Galles, 12 000 hommes sont violés chaque année. Selon le RAINN, la plupart des hommes qui choisissent de raconter leurs expériences éprouvent des sentiments de honte et de doute – ils regrettent de ne pas avoir été capables de se battre contre leurs agresseurs, et perçoivent cette agression comme une atteinte à leur masculinité, compte tenu des attentes de la société à l’égard des sexes.

En septembre 2016, Sam Thompson était à une soirée à Manchester avec un ami quand il a été agressé. Après avoir fait la tournée des bars et des clubs, ce DJ originaire de Newark, dans le Nottinghamshire, a perdu son téléphone et son ami. « Comme souvent quand vous avez bu, vous finissez par discuter avec des gens au hasard. Ils m'ont invité à prendre un verre avec d'autres personnes et nous nous sommes tous retrouvés dans une chambre d’hôtel. »

À un moment, se souvient Sam, le groupe a quitté la chambre d'hôtel, le laissant seul avec les deux hommes qui l'ont par la suite attaqué. « Quand tout le monde est parti, j’ai décidé de rester pour un dernier verre. Je n'avais pas l'impression d'être en danger. Mais c'est là que les choses ont commencé à mal tourner. »

Les deux hommes l'ont violé, bien que ses souvenirs de l'agression – comme beaucoup d'autres victimes de viol – soient fragmentés et parcellaires. « Je m'en souviens par petits bouts, mais pas dans l’ensemble. Je me souviens de la douleur de la pénétration, et je me souviens qu’ils se relayaient. J'étais dans un état de choc – j'essayais juste de me concentrer sur autre chose. »

Après l'agression, Sam a erré dans les rues de Manchester dans un état de confusion et de choc extrêmes. À un moment donné, il est entré dans un magasin et a acheté à boire. « Ce n'est que lorsque je suis arrivé vers le pont près de chez moi que j'ai réalisé l'ampleur de la situation. J'étais au coin de la rue et je savais que j'allais devoir faire face à ma copine et un ami. J'ai eu une prise de conscience. J'avais mal et je voulais juste mourir. »

Pendant un instant, quand il était sur le pont, il a pensé à se suicider. « Il y avait ce conflit intérieur en moi, mais j'ai lutté contre et je suis rentré chez moi. »

La décision d'en parler à sa copine a été l'une des plus importantes de sa vie. « J'ai franchi la porte et j'ai fondu en larmes. Tout est sorti. Je pense que si j’étais rentré chez moi et que je m'étais retrouvé seul, je n'en aurais jamais parlé. J'aurais gardé ça pour moi. »

Les chercheurs estiment que les hommes sont moins susceptibles de signaler une agression sexuelle que les femmes : une étude de 1999 a révélé que les hommes ne signalent pas les viols par crainte de compromettre leur identité masculine. Selon d'autres recherches, il s'agit de la peur d'être pris pour des homosexuels.

« J’arrive enfin à prononcer le mot "viol", mais c’est difficile, déclare Sam. Vous vous demandez si les gens vont vous croire. De plus, vous vous sentez sale et honteux, vous vous douchez en permanence. Vous avez toutes ces émotions dans votre tête. La dernière chose que vous voulez faire est de décrocher le téléphone et d'expliquer ce qui vous est arrivé. »

Sam Thompson fait partie d’une minorité de victimes de viol, en particulier des hommes victimes de viol, à avoir signalé son agression à la police. Il a eu beaucoup de mal à le faire : « Ils [les policiers] n'avaient pas l'habitude de s'occuper des hommes victimes de viol. J’ai eu peur qu’ils ne me croient pas et qu’ils ne fassent rien. »

Les assaillants de Sam n'ont jamais été condamnés. En octobre 2016, la police lui a annoncé que les deux individus qu'ils avaient arrêtés dans le cadre de son affaire ne feraient pas l'objet d'une accusation par manque de preuves.

« Ça m'a fait me sentir encore plus mal, déclare-t-il. J’étais dévasté, tellement déçu. J'ai tout de suite signalé mon viol, je leur ai donné toutes les preuves médico-légales, et je n'ai pas eu d'explication valable quant aux raisons de leur décision avant avril ou mai de cette année. Je ne suis toujours pas convaincu par la façon dont ils ont mené l’enquête. »

Il est exceptionnellement rare que les victimes de viol surmontent la stigmatisation et en parlent publiquement. Mais Sam était convaincu qu'il avait le devoir de partager son histoire avec sa famille, ses amis et le grand public. Plus tôt cette semaine, il a fait une apparition dans le documentaire britannique Raped: My Story, diffusé sur Channel 5.

« Je voulais transformer cette expérience négative en quelque chose de positif, explique-t-il. Au début, j'ai eu des réactions typiquement masculines – j’ai refusé de suivre une thérapie, de prendre des médicaments. Mais après que j’ai commencé à exprimer mes pensées et mes sentiments, je me suis senti beaucoup mieux. Je me suis dit que le fait de partager mon expérience aiderait d'autres hommes qui ont vécu la même chose à se sentir moins seuls. »

Il estime désormais qu'il lui incombe de défier les idéaux toxiques de la masculinité en expliquant que n'importe qui peut être victime de violence sexuelle. « La masculinité, pour moi, voulait dire être fort et courageux. C'est une façon de penser ridicule et dépassée. Être un homme, c'est être la meilleure personne possible. »

Il marque une pause. « Le fait que cela me soit arrivé ne fait pas moins de moi un homme. J'espère que d'autres hommes le comprendront aussi. Toute cette idée de masculinité est obsolète. Les hommes doivent être capables d'exprimer leurs sentiments et montrer de l'émotion quand ces choses arrivent. »