Le dernier samouraï toulonnais

Avec Jean-Noël Grougnet, l'homme qui a entraîné Chuck Norris – entre mille autres choses.

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08 Septembre 2017, 8:22am

Cet article a initialement été publié sur VICE.

Quand j'étais petit, j'étais extrêmement dépité par les arts martiaux en France : on a un sport national qui se pratique avec des sabots et un genre de grenouillère en spandex et un autre où on se fout sur la tronche avec des cannes. On a bien eu des champions olympiques dans d'autres sports de combats, mais sérieusement, comment est-ce que j'étais censé devenir fan d'un type dont le nom disait : « J'ai mal quand on me chatouille trop fort » ? Le temps que je perde mon innocence et que je comprenne l'ironie de se prendre une raclée par un dénommé Douillet, le mec était passé à l'UMP. Du coup, quand j'ai entendu parler de Jean-Noël Grougnet, samouraï impérial, j'ai tout de suite compris que ce mec ne déconnait pas. Jean-Noël Grougnet est ami avec le plus grand siffleur du monde . Jean-Noël Grougnet est numéro un mondial de Panache de France. Jean Noël Grougnet enseigne aussi la savate et la canne de combat. Quand je suis tombé sur son CV en ligne, je me suis aperçu que la section « récompenses internationales » était plus longue que trois copies du mien, que j'ai déjà complété d'une quinzaine de « hobbies » genre Lecture ou Internet.

J'ai appelé « Samouraï JNG » pour qu'il m'apprenne à me faire respecter comme lui, et pour m'assurer qu'il n'avait pas inventé lui-même les disciplines dans lesquelles il est champion du monde.

Au bout de dix minutes, on se tutoyait déjà et il m'expliquait comment se défendre contre une attaque en groupe, se battre avec la lame plantée au bout de sa longue tresse et survivre deux mois dans la jungle vietnamienne. Il m'a envoyé tout un tas de certificats d'arts martiaux qui me permettent d'affirmer que Jean-Noël est le plus grand justicier de France et quelques photos, que j'ai illustrées par les proverbes qu'il égrenait durant notre conversation. S'il ne jouait pas déjà son propre rôle à Cannes, seul Bruce Lee aurait pu interpréter à l'écran son rôle de combattant de l'exclusion sociale armé d'un sabre d'un mètre cinquante. D'ailleurs, Jean-Noël a vraiment un point commun avec le petit Dragon puisqu'ils ont tous les deux entraîné Joe Lewis et Chuck Norris, qui sont ensuite devenus plusieurs fois champions du monde de karaté et des acteurs de renom.

VICE : Salut Jean-Noël, comment est-ce qu'on devient samouraï ?
Jean-Noël Grougnet : Samouraï, c'est un titre honorifique qu'on m'a remis au Japon, à la fin de ma formation chez les Black Dragon. Ils appelaient ça le samouraï impérial. La formation est très difficile, les entraînements sont très durs, beaucoup de gens ne tiennent pas. Par exemple quand tu arrives, si on te donne à manger, il ne faut surtout pas y toucher : ça voudrait dire que tu es venu pour ça. C'est très dur.

Moi, je mangeais mon bol de riz et chaque fois que je le reposais, on m'en resservait un. Je comprenais pas pourquoi. Plus tard, on m'a expliqué que finir son plat, ça veut dire qu'on a encore faim. Il fallait faire attention à tout.

Avant de pratiquer le combat, on nous apprend le zazen, la méditation. On nous observait pour déterminer notre intelligence, on nous faisait regarder le déplacement des oiseaux, des fourmis, des feuilles. Tout ça, ce sont des coutumes ancestrales qui ont été préservées. Et puis, on était confrontés à des situations de survie : on devait se débrouiller pendant un certain temps, sans rien, pour voir de quoi on était capables. On nous a mis dans une jungle, dans les forêts noires, au Vietnam.

Combien de temps ça durait, une période de survie ? Quatre mois.

Sérieux ? En tout, oui. La première fois, ça durait 15 jours, et plus tard, pendant la deuxième année, on est repartis un mois. On y allait doucement parce que c'est très dangereux. Mais la nature t'apporte tout : les plantes, les racines… On partait avec un guide qui nous montrait ce qui était bon et fiable et après on partait devant. Ils nous laissaient quelque part, à cinq dans une même zone. On devait se réunir et on avait une semaine pour retrouver le point de rencontre. Ceux qui avaient peur remontaient direct dans l'avion.

Il y en a qui trichaient ? Non, c'était tous des Goliath, sélectionnés, entraînés. Si tu te plaignais, c'est que t'étais pas là pour apprendre. Il devait y avoir des centaines de personnes prêtes à prendre notre place. Une fois, j'ai rencontré des émissaires de la Croix Rouge qui nous ont donné à grignoter. On a cédé une seule fois, c'était une aubaine Mais c'est pas bien. Les douze jours suivants, crois-moi qu'on était contents d'avoir mangé parce qu'on bouffait ce qu'on trouvait, et c'était toujours froid. J'ai mangé des vers, des sauterelles, des racines. Pour éviter les diarrhées, on buvait le suc des arbres. C'était une drôle de vie.

À notre retour, on faisait des entraînements de 21 heures par jour. Quand tu fais ça pendant près de dix ans, tu deviens carabiné. Et avant de manier le sabre, j'ai coupé du bois à la hache. Pendant huit mois. J'ai fini par demander à apprendre le katana, et le maître m'a regardé et m'a dit : « Qu'est-ce que tu crois que tu es en train de faire ? » Il m'a remontré l'arbre et je suis reparti couper du bois. On nous apprenait aussi à ne pas connaître la peur : on devait se cacher dans un parking ou un immeuble et quand ils remettaient la lumière, on avait une lame posée entre les deux yeux.

C'est pour ça que quand j'entends des profs dire qu'ils sont partis au Japon une semaine pour une formation, ça me fait rigoler. Je dis rien, mais je suis sûr et certain que leur diplôme c'est un menu de restaurant.

Pour connaître la souffrance, il faut avoir souffert. Pour savoir donner, il faut savoir recevoir.

Vous avez déjà utilisé votre art de samouraï en dehors du dojo ?
Bien sûr. Je suis rentré du Japon en 1987 pour sauver la savate, parce que ce sport allait disparaître. J'ai monté mon premier club, le Toulon avec Panache. En rentrant dans ce système, j'ai commencé à transmettre un message de non-violence. Cette année-là, on a lancé le concept de réinsertion par le sport dans les prisons de Fleury-Mérogis avec Albert Bégard. Parce que je crois que dans notre société, le jeune refuse les règles sociales mais accepte les règles du sport. On ne peut pas supprimer la violence à 100 %, mais on peut la baisser à 80 %. Depuis, j'ai été l'instigateur du jeu de la non-violence et du fair-play dans les stades, un jeu qui est devenu international. Ça se fait dans tout les sports maintenant. On remet des prix tous les ans à des équipes, des publics ou des sportifs. C'est la plus haute distinction en France actuellement, remise en coopération avec le comité olympique, l'UNESCO et les francophonies. Cette année, on l'a remis à Fabien Pelous le rugbyman, à Petit, le footballeur.

Non, je veux dire, pour se défendre.
Ah ! En principe non, mais je serais menteur de dire que ça m'est pas arrivé. Un jour, en Uruguay, en sortant du tournage d'une émission, j'ai remarqué que j'étais suivi. Le gars avait dû voir que j'avais pas l'accent du coin. Je me suis caché dans un coin et je l'ai frappé à la carotide. Mais c'est un geste que j'ai regretté. Cinq minutes après , les flics sont arrivés. Ils m'ont dit : « Sensei télévision ? » J'ai dit : « Si », ils ont embarqué le mec et j'ai plus eu de nouvelles. J'aime pas me fâcher avec quelqu'un, j'aime pas blesser les gens. Si j'esquinte quelqu'un au combat je vais aller vers lui pour le soigner. Parce que je connais ma puissance.

C'est la seule fois où vous avez utilisé la force ?
Non. À une époque, je m'occupais des banlieues et je prenais d'affront le chef. Je lui disais : « Si on gagne, vous arrêtez tout. Sinon, je me mets à votre pied. » Je le faisais souvent et ça marchait. Ils arrêtaient tout de suite. J'ai beaucoup fait ça à Toulon, et je suis monté à Paris.

Donc vous intervenez, mais sans combattre ?
Je me limite au regard. Moi, je ne bouge pas, je suis immobile, je suis un cobra. Les gens s'arrêtaient, ils ne voulaient pas combattre.

Quand j'étais jeune, j'avais une devise quand on venait me provoquer. Je disais : « D'entrée, y'en a trois qui saignent ». Je les regardais avec un petit sourire - parce que je rigole tout le temps. Quand je ris plus, ça devient dangereux, c'est que j'ai senti le danger. Et puis je laisse pas les gars approcher, je rentre pas dans le lard direct. Mais si jamais des types veulent aller à l'affrontement, n'oublie jamais une chose : tape toujours le premier et le dernier. Le premier c'est le chef, le dernier il te plante avec la dague. Les autres, crois-moi qu'ils bougent pas.

Test de vitesse à l'épée. Voilà à quoi ressemblent 744 non-violences par minute.

Oh cool. Vous avez d'autres techniques secrètes ?
Oui. Tu sais que le yin et le yang est noir et blanc. Il existe aussi en rouge et blanc. Prenons ton grand-père, ton père, toi et ton fils. Ton grand-père serait le Yin et le Yang rouge et blanc. Ton père le noir et blanc ; toi tu serais rouge et blanc et ton fils serait noir et blanc. À chaque génération, on change de couleur. Ton grand-père va apprendre tout l'art du combat à son fils, ton père. Tout sauf une botte, pour pouvoir le détruire s'il devient fou. Ton père va aussi t'enseigner tout ce qu'il a appris sauf une clé, et si tu es pris de folie, il pourra te détruire. Mais ton grand-père te convoquera avant de mourir et il t'apprendra sa botte pour que tu puisses contre-attaquer ton père. C'est comme ça que les bottes se perpétuent. Aucune clé n'est perdue.

Vous avez une technique comme ça ?
Ah oui, elle est infaillible.

C'est quoi comme technique ?
C'est une clé qui peut être faite à la main, au sabre… Une clé de combat imparable.

Et qui a la botte pour vous détruire ?
C'est un cousin samouraï. Je me méfie de lui mais c'est réciproque parce que moi aussi j'ai une clé que lui n'a pas. À un moment, quand il va me faire un certain mouvement, un certain maniement de sabre, je vais comprendre que c'est la fameuse botte. Alors je ferais le nécessaire pour revenir sur celle que lui n'a pas. C'est une question d'équilibre. Je dis souvent : l'essieu ne fait ni homme supérieur aux autres, ni homme inférieur aux autres.

Vous avez déjà entraîné quelqu'un digne que vous lui transmettiez la clé ?
J'ai eu le fils de Bruce, Brandon, j'ai eu Joe Lewis, 14 fois champion du monde de kickboxing. J'ai eu le cousin de Carlos Monzon, Italo Real Vasquez, champion d'Argentine. Chuck Norris aussi, on s'entraînait ensemble en Californie. Il était même pas encore Texas Ranger. Ils venaient tous se ressourcer chez moi et je finissais de les former. C'est beau quand on en est là. C'est agréable de tomber sur des gens avec qui on se comprend. Il n'y a qu'une vérité, la vérité de la force, la vérité de la sagesse. Le salut vient par le sport si le sport est bien pratiqué.

Mais bon, mon fils ne pratique pas. C'est pas malheureux ça ? Heureusement que j'ai un élève très costaud, un homme silencieux, à l'écoute qui s'appelle Jean-Jacques Cordier. Je l'entraîne pour que rien ne se perde. Il est costaud et je l'ai fait rentrer dans le panache de France.

Merci beaucoup Jean-Noël, à bientôt.
Au revoir, et n'oublie pas : le samouraï regarde toujours la lame de la pointe à la culasse. Il passe sa soie dessus et la rengaine comme tu caresses une femme.