Les vestiges du massacre le plus sanguinaire du Guatemala

Le photographe James Rodriguez a assisté à l'enterrement d'un petit garçon de 3 ans, mort il y a plus de 30 ans lors d'une tuerie conduite par l'armée guatémaltèque.

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19 Juin 2014, 2:40pm

Photos de James Rodriguez

Cet article est d'abord paru sur le site de VICE.

Le 14 mai 1982, Carmen Sánchez Chen confia son fils de trois ans, Manuel, à un voisin tandis qu'elle allait se baigner dans la rivière de Chixoy, au Guatemala. Deux mois auparavant, les officiers guatémaltèques de Xococ, une ville voisine, avaient massacré 177 femmes et enfants dans le village de Carmen, à proximité de Río Negro. La guerre civile qui fait rage au Guatemala depuis 1960 a connu son apogée en 1982, lorsque le général Efraín Ríos Montt, formé aux Etats-Unis, s'est emparé du pouvoir à la suite d'un coup d'État.

Ríos Montt a alors fait le serment de mettre un terme aux guérillas menées par les gauchistes à l'aide de la politique dite de la terre brûlée. Le plan était simple; sans base, les guérilleros ne pourraient plus jamais s'organiser. Lorsqu'on jugeait donc qu'une communauté collaborait avec des guérilleros, elle était considérée comme ennemie - et jugée en conséquence.

Les membres de la communauté de Carmen ont été considérés comme des opposants par l'armée guatémaltèque. Les dirigeants locaux avaient refusé de quitter leurs maisons pour permettre la construction d'une nouvelle centrale hydroélectrique, celle de Pueblo Viejo-Quixal. Sa construction impliquait d'inonder le bassin de la rivière Chixoy sur 50 kilomètres plus une bonne partie de la vallée, et nécessitait le rasage de 23 villages, 45 sites archéologiques et de nombreuses plantations. Río Negro était l'un des 23 villages devant être rayés de la carte, ce qui impliquait le déplacement de 800 personnes.

L'armée guatémaltèque a, en 1982, commencé une série de cinq massacres ayant tué au final plus de la moitié de la population de Río Negro. Ceci était également un avertissement pour les communautés voisines.

Carmen Sánchez Chen et son mari, Bernardo, sont tous deux des mayas achi. Ils ont quitté Río Negro en février 1982 pour s'établir avec d'autres survivants de leur village dans la communauté de Los Encuentros, en aval de la rivière.

Mais lorsque Carmen est allée se baigner dans la rivière Chixoy, des explosions et des cris ont retenti. Avant de s'évanouir, Carmen a vu un hélicoptère de l'armée embarquer de nombreux habitants, dont sa voisine, Margarita, et son propre fils, Manuel. Le dernier massacre du peuple de Río Negro a fait 79 morts et une vingtaine de disparus. Manuel était l'un d'eux.

De janvier 2012 à avril 2013, la Fondation d'anthropologie médico-légale du Guatemala (FAFG) a exhumé 533 restes humains provenant de fosses communes dans l'ancienne base militaire de Coban City, ou Zone militaire 21. La quinzième fosse commune contenait les restes de nombreux femmes et enfants portant des vêtements et des bijoux certifiant qu'ils venaient de Río Negro. La seizième fosse (ci-dessus) contenait des dizaines d'os et de restes prouvant que les habitants avaient été ligotés avant d'être assassinés.

Après divers tests ADN, Manuel a été identifié comme l'un des enfants de la quinzième fosse commune.

Le 14 mai 2014, Carmen et Bernardo ont fait une veillée en l'honneur de Manuel chez eux. Pendant plus de vingt ans, ils ont vécu dans le village où ils avaient été relocalisés, Pacux, en bordure de Rabinal, où des survivants de Río Negro ont été déplacés après la destruction de leur village et l'inondation du bassin de la rivière Chixoy.

Carlos Chen, qui a perdu sa femme et ses deux enfants lors des massacres de Río Negro, a déclaré : « Hier, le congrès a passé un décret selon lequel il n'y aurait pas eu de génocide au Guatemala. Nous nous demandons qui a bien pu tuer Manuel, dans ce cas. » M. Chen est le négociateur principal du Comité de coordination des communautés affectées au barrage de Chixoy, une coalition composée des anciens habitants des villages inondés, lesquels espèrent toujours obtenir réparation de la part de l'État plus de trente ans après.

Carmen et Bernardo ont tenu à organiser la veillée de Manuel la même nuit que la commémoration chrétienne de Pacux pour célébrer le 32e anniversaire du massacre de Los Encuentros.

Juan Chen, 80 ans, est un survivant de Río Negro. Il a allumé une bougie et se prépare à faire une cérémonie maya en se servant des photos des victimes.

Le 15 mai 2014 au matin, Bernardo Chen (à droite), 55 ans, regarde le cercueil de son fils Manuel Chen avant de se rendre au cimetière.

Daniel Martin Sánchez, 18 ans, porte le cercueil de son frère Manuel, qu'il n'a jamais connu. 

Raúl Piox, 29 ans, joue du violon en tête du cortège funèbre. Les habitants de Pacux marchent en direction du cimetière de Rabinal.

Carmen Sánchez marche parmi le cortège. L'une de ses filles lui tient le bras.

Simón Tecú Cortez (en bleu) fait une prière avant que les restes de Manuel soient réunis dans sa tombe.

Précisément 32 ans après la perte de leur fils aîné quelque part dans le chaos du massacre de Rio Negro, Carmen et Bernardo ont finalement pu faire leur deuil et enterrer Manuel. Celui-ci restera un enfant de 3 ans pour l'éternité. « Je me suis souvent demandée ce que je ferais si un jour il débarquait chez nous, adulte, a déclaré Carmen. Je ne pense pas que je le reconnaîtrais mais je me posais la question. Au moins, aujourd'hui, je peux aller me recueillir et lui apporter des fleurs. »

James Rodriguez est photographe documentaire. Il vit et travaille au Guatemala. Il publie ses travaux sur MiMundo.org.