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Japón

Le Japon et la Corée du Sud concluent un accord historique sur les « femmes de réconfort »

Le Japon, dont la Corée unie était une colonie lors de la seconde guerre mondiale, ne s’était jamais excusé d’avoir forcé des dizaines de milliers de femmes à devenir des esclaves sexuelles au service de ses soldats.

par Lucie Aubourg
28 Décembre 2015, 4:30pm

La première manifestation des "femmes de réconfort" devant l'ambassade du Japon à Séoul en 1992. (Photo via Yonhap / EPA)

Ce lundi, le Japon et la Corée du Sud ont conclu un accord historique concernant les « femmes de réconfort », ces femmes pour la plupart coréennes que l'armée japonaise forçait à se prostituer pour servir les désirs de ses soldats lors de la seconde guerre mondiale.

Le fait que le Japon n'ait jamais présenté officiellement d'excuses à la Corée du Sud, ni dédommagé directement les quelques survivantes, constituait jusqu'ici un frein majeur dans les relations entre ces deux pays. La Corée du Sud et le Japon comptent pourtant des intérêts communs face à la Chine et sont tous deux alliés aux États-Unis.

Ce lundi, le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, a exprimé ses « excuses et son repentir, du plus profond de son coeur, à toutes les femmes qui ont enduré des expériences incommensurables et douloureuses, et souffert de peines physiques et psychologiques incurables en tant que "femmes de réconfort" », a fait savoir son ministre des Affaires étrangères suite à une rencontre avec son homologue sud-coréen.

L'accord prévoit le versement d'un milliard de yens (environ 7,5 millions d'euros) aux dernières femmes de réconfort encore vivantes — soit seulement 46 survivantes, dont la moyenne d'âge est de quatre-vingts ans.

L'expression « femme de réconfort » était le terme officiel utilisé par l'armée japonaise pour désigner les quelque 200 000 femmes issues des territoires colonisés par le Japon — Coréennes, mais aussi Chinoises ou Indonésiennes — parquées de force dans des bordels réservés aux soldats japonais.

« Les trois-quarts d'entre elles étaient Coréennes », nous a expliqué Édouard Pflimlin, spécialiste de la politique de défense japonaise à l'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques).

« Suite aux exactions des soldats japonais, qui violaient des femmes et rencontraient de ce fait des problèmes de contamination à certaines maladies, l'armée a voulu mieux contrôler l'appétit sexuel de ses soldats, et a organisé des sortes de bordels officiels dans lesquels les femmes étaient réduites à l'état d'esclavage, » poursuit le chercheur.

Contentieux historique

L'annonce de cet accord intervient alors que les deux pays fêtent cette année le cinquantième anniversaire de la reprise de leurs relations diplomatiques.

De 1910 à 1945, la Corée unie était une colonie du Japon, qui s'en servait comme d'un réservoir. « Le pays était exploité sur le plan économique, mais pas seulement. L'exploitation pouvait aller très loin, avec des cobayes humains sur lesquels on testait des vaccins par exemple, ou encore une exploitation sexuelle avec les "femmes de réconfort", » explique Pflimlin.

Suite à la défaite du Japon à la fin de la seconde guerre mondiale, la Corée est divisée en deux zones occupées : le nord par l'URSS, le sud par les États-Unis. En 1965, un traité rétablit les relations diplomatiques entre la Corée du Sud et le Japon. Mais les « femmes de réconfort » restent un problème.

« Le Japon a versé une aide économique à la Corée du Sud, et a considéré que la question des "femmes de réconfort" avait été réglée avec ce traité. Mais pour les Sud-Coréens, ce n'était pas le cas car le traité ne prévoyait pas spécifiquement la question des crimes de guerre » et un dédommagement individuel, nous explique Pflimlin. « La question de la mémoire de la seconde guerre mondiale est peu à peu devenue un enjeu nationaliste. »

Depuis des décennies, ce contentieux historique empoisonne les relations entre les deux pays. L'actuelle présidente de la Corée du Sud, Park Geun-hye, considérait qu'il s'agissait du « plus grand obstacle » à l'amélioration de la coopération entre les deux pays.

Un scandale qui n'émerge quand dans les années 1990

Il y a quelques années, une ancienne femme de réconfort nommée Kim Bok-Dong, avait confié son histoire aux médias internationaux afin de sensibiliser l'opinion à cette question.

Réquisitionnée à 14 ans par l'armée nippone, elle n'est pas envoyée comme elle le pense dans une usine de textile, mais dans ce que l'armée japonaise désignait comme un « centre de délassement ». Pendant huit ans elle suit les déplacements des troupes, à Hong Kong, en Malaisie, en Indonésie… Les soldats défilent, surtout en fin de semaine. À la fin de la guerre, elle est finalement renvoyée chez elle. Honteuse, elle ment à sa propre famille sur ce qu'elle vient de subir, et ne trouvera le courage de témoigner que 40 ans plus tard.

« Le scandale n'émerge vraiment qu'à partir des années 1990 », nous confirme Pflimlin. « Les premières manifestations régulières devant l'ambassade du Japon à Séoul ont commencé il y a environ 20 ans. » En 2011 a eu lieu la millième manifestation de ces femmes, qui venaient demander réparation au Japon chaque mercredi.

Depuis, la pression s'est peu à peu accrue sur le gouvernement japonais. En mai dernier, des centaines d'historiens japonais ont exhorté le Premier ministre à reconnaître la responsabilité du Japon dans l'exploitation de ces femmes.

Le règlement de ce différend était également primordial pour les États-Unis, qui auraient fait pression pour que Park Geun-hye accepte une rencontre bilatérale avec Shinzo Abe en novembre dernier.

Les États-Unis comptent près de 80 000 soldats stationnés dans les deux pays, nous rappelle Édouard Pflimlin. « Pour les États-Unis, il est important que les relations trilatérales se renforcent. » Avec cet accord, selon le spécialiste, il est désormais possible d'imaginer des échanges de renseignements, ou des exercices militaires communs face au géant chinois. « C'est dans l'intérêt des Américains, surtout si l'on prend en compte la politique du pivot asiatique menée par Barack Obama, » conclut le chercheur.

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