En Guyane, les « 500 frères » se mobilisent contre la criminalité

Dans le département le plus violent de France, un collectif de Guyanais multiplie les actions coup de poing.

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24 mars 2017, 12:50pm

Les 500 frères en plein blocage de l'entrée de la ville de Kourou, en Guyane. (Photo via Twitter/@jeanfloup)

« Mon neveu est décédé d'une balle perdue. Il avait 12 ans. » Des histoires comme ça, Mickaël Mancée pourrait en raconter des dizaines. Cet ancien policier est le porte-parole du collectif des « 500 frères », révélateur du mal-être de la Guyane face à une hausse de la criminalité.

Vendredi 17 mars, une quarantaine de « frères » cagoulés avance d'un pas décidé. Les 500 frères forcent les grilles et pénètrent dans la CTG, salle de délibérations de la Collectivité territoriale de Guyane, à Cayenne. En sous-effectif, les gardes du corps les laissent passer. Dans l'auditorium, 25 délégations sont venues siéger à la Convention de Carthagène, une réunion portant sur la protection de l'environnement dans les Caraïbes. Cagoulés et vêtus de tee-shirts noirs, quarante hommes crient leur slogan « Nou bon ké sa ! » (« On en a marre de ça ! »). Arrivés devant la présidente de la réunion, Ségolène Royal, la ministre de l'Environnement française, ils l'interpellent : « En Guyane, on a eu 4 morts en 4 semaines » crie le leader en brandissant les quatre doigts de sa main droite. « On est venu vous dire : au secours ! »

La Guyane comme eldorado

L'opération de la CTG est le déclencheur de l'action des « 500 frères ». Pourquoi « 500 frères » ? « 500, parce qu'en pratiquant le bouche-à-oreille, on s'est aperçu qu'on était beaucoup », explique Mancée. « Frères, parce que la Guyane est notre mère. » Le collectif dénonce l'abandon des pouvoirs publics. « La Guyane est devenue une zone de non-droit », s'emporte Mancée. Selon une étude du Figaro, publiée en 2016, la Guyane serait le département le plus violent de France, avec un taux de 23 faits de violence pour 1000 habitants. La Seine-Saint-Denis (18) et Paris (15) n'arrivent qu'en deuxième et troisième positions. « Ici, on trouve beaucoup de vols avec arme et de cambriolages » explique Nicolas Mézil, journaliste sur les ondes de Radio Péyi. « On cumule surtout les homicides. D'ailleurs, on a battu le record l'année dernière ». Avec 42 homicides en 2016 pour 250 000 habitants (contre 38 en 2015), la Guyane est le département le plus meurtrier de France.

Niché au nord du continent sud-américain, le département français fait figure d'eldorado. Au sens propre, d'abord, puisque l'orpaillage illégal y est très développé, et source de nombreux conflits. Au sens figuré, ensuite, la Guyane garantissant des prestations sociales et une monnaie plus forte que ses voisins (le Guyana, le Surinam, Haïti et le Brésil). Les « 500 frères » pointent une immigration non contrôlée. Et souhaitent l'extradition des ressortissants de ces pays. « Ils représentent la moitié des prisonniers de Rémire [Ndlr, la prison de Rémire-Montjoly]. De toute façon, si un étranger commet un crime, il saute dans le fleuve et on ne le revoit plus », s'indigne Mancée. « Mais on ne veut stigmatiser personne : la Guyane est un melting-pot, et notre mouvement regroupe toutes les nationalités. »

Avant les années 1960, la Guyane fonctionnait de manière insulaire. Puis le territoire s'est ouvert. Il a intégré les communautés. L'identité guyanaise s'est vue remodelée. « Les Créoles sont désormais minoritaires. », explique Cédric Andriot, chargé d'enseignement à l'université de Cayenne. « En Guyane, on trouve beaucoup de Brésiliens, des Surinamiens, des Haïtiens... ». Selon le chercheur, la population a été multipliée par sept sur le territoire guyanais depuis les années 1960. Elle est appelée à doubler dans les 15 prochaines années.

« Rares sont les jeunes guyanais qui n'ont jamais vu un calibre 38 »

Pour le collectif, l'ouverture de la Guyane aurait permis l'assimilation des codes d'ultra-violence sud-américains. Notamment la circulation massive d'armes. « On était un peu dans une société de type Far West, avec une ruée vers l'or et des armes en grande quantité. Il y a beaucoup de chasseurs et de pêcheurs en Guyane. L'arme est inscrite dans la culture guyanaise » indique Andriot. Les autorités réfléchissent notamment à l'instauration d'un permis de chasse. « Inutile », selon Mancée. « Les braqueurs n'utilisent pas de fusils à canon scié, mais des 9mm, des Uzi... Aujourd'hui, rares sont les jeunes Guyanais qui n'ont jamais vu un calibre 38. »

« Au moins trois facteurs majeurs expliquent le taux de criminalité élevé, » indique Andriot. « L'action politique, l'action sociale – plus de 50 pour cent des jeunes sont au chômage en Guyane – et une relation épineuse avec l'État français, vu comme un partenaire extérieur par certains Guyanais ». Un quatrième facteur est avancé par le chercheur : l'histoire. De l'arrivée des Amérindiens au bagne de Cayenne, en passant par l'esclavage et l'engagement, la Guyane a un passé violent, dont les douloureuses résurgences font parfois écho aux troubles actuels. « Les causes sont profondes : une éventuelle extradition des criminels étranger ne résoudrait pas fondamentalement le problème, » estime le chercheur.

Défaillance des institutions

Les revendications des « 500 frères » sont fermes. Et nombreuses. La plupart visent à renforcer les moyens policiers et judiciaires. Mickaël Mancée détaille la défaillance des institutions : « La prison de Rémire-Montjoly compte plus de 900 détenus pour 615 places. C'est invivable. Sarkozy avait promis un commissariat flambant neuf à la fin de son premier mandat. Il n'est toujours pas opérationnel ». En tout, ils comptent 26 revendications. Entre autres : l'application de l'état d'urgence en Guyane, l'éradication des squats, la surveillance accrue des frontières et la construction d'une deuxième prison.

Le mouvement a émergé il y a quelques mois. Faute d'accord avec les autorités, le collectif est passé à l'action ces dernières semaines. Parmi les membres du collectif, on trouve de tout : artisans, pêcheurs, ouvriers, chefs d'entreprise, d'anciens militaires... âgés de 25 à 55 ans. La population les soutient sur le fond, exaspérée par l'accumulation des faits divers criminels. « Il y a d'abord eu l'assassinat de Patrice Clet [Ndlr, un élu dont le braquage aurait mal tourné]. Puis deux crimes dans la cité Eau Lisette, à Cayenne », rappelle Cédric Andriot. Un énième braquage à l'issue tragique, et un énième règlement de compte. « Ici, on parle de criminalité plus que de délinquance. Parce qu'au-delà du vol, il y a souvent crime. »

Les méthodes directives des « 500 frères » divisent. Après avoir forcé les portes de la CTG la semaine dernière, puis bloqué la route menant au centre spatial de Kourou ce mardi (parmi d'autres mouvements syndicaux), ils ont intimé l'ordre de plier boutique aux commerçants de Cayenne ce jeudi. Toujours en groupe, cagoulés et vêtus de noir. « Nous ne sommes pas une milice. Si on n'était pas choquants, personne n'entendrait parler de nous. La peur fait avancer l'homme, » justifie Mancée. Le porte-parole confirme avoir déclaré « Un voleur mort, c'est un voleur qui ne vole plus ». Il n'exclut pas mobiliser les « frères » s'il n'obtient pas de réponse concrète de la part des autorités. « Aujourd'hui, on dialogue. On fait tout pour empêcher une guerre civile. On est tous pères de famille, on n'en a pas envie... Mais si les voyous veulent la guerre, on la fera. »


Suivez Bartolomé Simon sur Twitter : @iLometto

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