drogues

Avec les dealers de Tramadol de Gaza

« Ici, tout ce qu’on peut faire, c’est se défoncer et se branler »

par Wilson Fache
19 Juin 2018, 7:49am

Illustration: Timju Jeannet 

Le crépuscule sonne le début des affaires. Sur le toit d'un immeuble de six étages, le téléphone d'Ahmed, 20 ans se met à vibrer. « Allô ? T'es où ? En bas ? OK, ça arrive ». Le jeune homme retourne à l’intérieur et revient quelques secondes plus tard avec des plaquettes dans les mains. Il en sort six pilules rouges, qu'il place à l’intérieur d'un seau attaché à une corde. En bas, dans la ruelle forcément sombre – il n'y a que quelques heures d'électricité publique par jour à Gaza - quatre silhouettes attendent leur dose qui descend du ciel. « Hé, pas touche ! C'est pas pour toi, c'est pour Mohammed ! » hurle le dealer à l'intention de l'homme qui vient d'attraper son seau.

Ahmed remonte le pot, chargé de quelques pièces, puis recommence. « Putain, maintenant tu mets l'argent dans le seau » s’énerve-t-il, au téléphone avec un client se trouvant six étages plus bas. « C'est un débutant, » précise le dealer avec un sourire narquois. Il avait pour habitude de donner rendez-vous à sa clientèle dans un petit parc en bas de la rue. Mais un soir, il y a été accueilli par des flics en civil. Alors depuis, il ne deale que via ce seau qu'il remonte et descend toute la nuit. Le dispositif est plus discret et, en cas de descente de police, il pourra toujours sauter de toits en toits. Il s’y est d’ailleurs déjà entraîné.

Dès que le soleil se couche, ils sont des dizaines, toujours plus jeunes, toujours plus nombreux, à se donner rendez-vous dans ce quartier lugubre de la ville de Gaza. Leur addiction : le Tramadol, « la cocaïne du pauvre ». Un antidouleur illégal quand il n'est pas vendu sous prescription, détourné en stupéfiant. Vendue à bas prix au marché noir, facile d'accès et très addictive, cette drogue de synthèse fait des ravages dans les rues de l'enclave où elle s’achète 210 shekels (50 euros) les 30 pilules. En une demi-heure, une quinzaine de personnes a déjà défilé au pied de l'immeuble. Chaque nuit, Ahmed se fait jusqu'à 100 dollars. Une fortune dans une enclave où, selon la Banque Mondiale, le revenu moyen annuel par habitant s’élève à… 1 826 dollars.

« Mes clients sont des pauvres qui veulent oublier » - Ahmed, 20 ans, dealer de Tramadol

Gaza. Près de deux millions de Palestiniens parqués sur une bande de terre de 41 kilomètres de long sur 6 à 12 de large, et hermétiquement coupée du reste du monde par un blocus israélien décennal. Dans un territoire qui enregistre un des taux de chômage les plus élevés au monde, on se réfugie dans la défonce pour échapper aux traumas de trois guerres, aux éruptions perpétuelles de violences, à une société jugée trop conservatrice et à la « double occupation ». Celle de l’État hébreu, mais aussi du « régime » : le Hamas, le groupe islamiste qui contrôle la zone.

« C'est fou le nombre de clients que j'ai maintenant. Ce sont des pauvres qui veulent oublier », précise Ahmed en remontant une nouvelle fois son seau, inhabituellement lourd. À l’intérieur, un client a placé un portable à la place de l'argent. Ahmed le lui restituera quand la personne aura de quoi payer ses dettes. En bas, dans la chaleur moite d'une nuit sans lune, l’atmosphère se tend entre plusieurs clients qui attendent leur tour. « Ils sont complètement fucked up, » rigole leur dealer. « Enfin, moi aussi pour être honnête. Je suis def H 24. »

« Le shit, c’est l’essence de la jeunesse à Gaza. C’est comme ça qu’ils avancent » - Khaled, 22 ans, dealer de cannabis

Sur le toit de l'immeuble adjacent, séparé de celui d'Ahmed de moins de deux mètres, son voisin Khaled, 22 ans, observe le spectacle avec un mélange d'amusement et de convoitise. Lui deal du cannabis, environ 100 grammes par mois, mais uniquement pour un cercle d'amis. Moins risqué. « Le shit, c'est l'essence de la jeunesse à Gaza. C'est comme ça qu'ils avancent. En ce moment, c'est plus important que l'eau », explique-t-il en se roulant un joint de la taille d'un bras d'enfant. « Il y a cinq ou six ans, c’était tabou et honteux. Maintenant, c'est généralisé. Tout le monde fume ». Selon lui, la demande augmente quand la situation empire, comme récemment avec les manifestations réprimées dans le sang à la ligne de démarcation entre Israël et Gaza.

Depuis le 30 mars, au moins 129 Palestiniens ont été tués et plusieurs milliers blessés lors de protestations rassemblant chaque vendredi des milliers de Gazaouis réclamant la fin du blocus israélien et le droit au retour sur la terre de leurs parents. L’État hébreu justifie le recours à la force létale par la nécessité de protéger « la frontière » et ses citoyens, face à des émeutiers qu'il considère comme téléguidés par le Hamas. Parmi eux, de nombreux clients d'Ahmed et Khaled.

3 grammes de shit = 20 pilules de Tradamol = 1 dose d’ecstasy

Entre deux ventes, les dealers décident de s’échanger un peu de marchandise pour leur consommation personnelle. Par-dessus vingt mètres de vide, leurs doigts se caressent. Petite barrette contre pilules rouges. Dans les rues de la cité maudite, trois grammes de Haschich équivalent à 20 pilules de Tramadol, qui elles-mêmes peuvent s’échanger contre une dose d'ecstasy, plus difficile à trouver. Et plus dangereux à dealer : alors que le haschich et le Tramadol sont souvent importés via les tunnels de contrebande à la frontière entre Gaza et l’Égypte, l'ecstasy vient d'Israël. En cas d'arrestation par les hommes du Hamas, les vendeurs risquent donc non seulement gros pour leur trafic, mais ils pourraient également être accusés de collaborer avec l'ennemi.

« Chaque semaine, on entend de parler de jeunes qui se sont suicidés » - Mohamed Salah, psychologue

Dans l'un des rares centres de rehab de Gaza, 90 % des patients – entre 30 et 40 par mois - sont accros au Tramadol, le reste à la marijuana, au captagon ou à l'ecstasy, selon un responsable. Le centre ressemble à une prison, d'ailleurs les patients y sont enfermés, généralement pour une durée de quatre semaines. Mais seule une minorité de toxicomanes accepte de se faire soigner dans de telles institutions. Pour les autres, la recherche d'un traitement équivaudrait à avouer publiquement son addiction – inacceptable au sein d'une société très conservatrice.

Cinq dortoirs, des murs décrépis éclairés au néon, et une table de ping-pong en guise d'échappatoire. Tous sont des hommes entre 17 et trente ans et proviennent de toutes les classes sociales. Certains sont des jeunes qui ont été blessés durant les affrontements avec les forces israéliennes et se voient prescrire du Tramadol comme antidouleur pour leurs blessures physiques, puis deviennent accros pour apaiser leurs « blessures invisibles. »

Selon Mohammed Salah, un psychologue de 32 ans, beaucoup sont devenus toxicomanes après avoir développé des traumas psychologiques, comme le syndrome de stress post-traumatique (PTSD), un problème de santé mentale dont certaines personnes souffrent après avoir été témoin ou victime d'un événement particulièrement choquant. Pour le personnel médical du centre de rehab, il s'agit donc de traiter chez leurs patients à la fois leur addiction et leur trouble mental - avant qu'il ne soit trop tard. « Chaque semaine, on entend parler de jeunes qui se sont suicidés, » confie le psychologue.

« Gaza, c’est une putain de prison. J’ai l’impression d’avoir soixante ans » - Ahmed, 20 ans, dealer de Tramadol

Pour les jeunes dealers de Gaza, et leurs clients, la drogue est depuis longtemps devenue, au mieux, « un moyen de s’échapper », au pire, « une façon d’arrêter d'exister sans devoir se tuer ». Mélange de détresse économique, sociale, psychologique et, selon l'âge, sexuelle. Ahmed fait glisser une pilule rouge entre ses lèvres : « de toute façon, tout ce qu'on peut faire ici, c'est se défoncer et se branler ». Que rêvait-il de faire, quand il était ado ? « Un rêve ? » Il éclate de rire pendant de longues secondes. « Mais de quoi est-ce que tu parles ? Je ne sais pas, balayer les rues ? Un truc où je me lève le matin et je gagne ma vie comme un être humain norm… » Il est interrompu par un cri : « Où est le putain de seau ? ! » beugle un client depuis le trottoir. « Gaza, c'est une putain de prison, » continu Ahmed en faisant descendre la came. « J'ai l'impression d'avoir soixante ans. »

Les noms des dealers cités ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.