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« Le chemsex symbolise notre culte de la performance »

L'écrivain Johann Zarca, qui prépare un livre sur le « chems », a parlé GBL et fist fucking avec Erik Rémès, icône du milieu gay. Récit.

par Johann Zarca
18 Mai 2018, 3:05pm

Photo : capture d'écran Youtube du trailer de « Chemsex », documentaire de William Fairman et Max Gogarty

Il est 18h00 quand je déboule chez Erik Rémès, écrivain underground à la plume sulfurique, auteur de bouquins sur les milieux pédés hardcore et aussi charbonneur du sexe, spécialiste du fist et du massage prostatique. Je lui tape la bise, m'introduis dans son appart qu'il a lui-même baptisé "Le harem de la Porte Dorée". Comme d'hab, une odeur d'eucalyptus embaume sa casbah.

- Ça va Erik, t'as la forme ?

- Très bien ! Je t'en prie p'tit loup, installe-toi, j'arrive !

Je m'exécute, me postiche sur le canapé du salon. Fenêtres fermées, rideaux tirés, la lumière du soleil ne pénètre pas dans le harem de la Porte Dorée. En guise d'éclairage, des loupiotes multicolores dispatchées un peu partout dans l'appart, des néons et lampes à lave. En bref, une ambiance Red Light district qu'Erik a dû théoriser. Une atmosphère qui éveille les sens pour ne pas dire qu'elle donne envie de baiser.

Le frelot me rejoint quelques secondes plus tard dans le salon, s'installe devant son énorme Mac dont l'écran affiche un site de rencontre gay, la boîte mail de mon hôte, une vidéo Youtube en pause, un document Word tartiné de phrases et un site de streaming musical. Erik, en pur cyborg 2.0, utilise son ordi et son téléphone comme le prolongement de ses membres. Le pote quitte très peu son nid, commande tout un tas de choses - sapes, livres, godes, cames - sur des plateformes de vente en ligne, se fait livrer sa bouffe, reçoit ses plans cul, hard ou harder chez lui. Il se sent bien dans son cocon même s'il ne rechigne pas à bouger quand je lui propose des soirées arrosées dans le centre de Paname.

- Qu'est-ce que je mets comme musique ? il me demande, les yeux rivés sur l'écran de son ordi.

- C'que tu veux ! T'as qu'à foutre de l'électro…

Arrangeant, Erik balance un son que tu imagines très bien écouter dans un Strip club, un verre de sky à la main, assis devant une gogo se trémoussant autour d'une barre de Pole dance. Le pote et moi ne tardons pas à nous ambiancer, et à évoquer les initiales du moment, GBL et 3-MMC. Le GBL, tu en as sans doute entendu parler sous le nom de GHB ou comme les légendes urbaines se plaisent à l'appeler, "la drogue du violeur". Le GBL est un liquide indolore et incolore, assez dégueulasse en goût si tu ne le coupes pas avec de la flotte ou un soda. L'effet de ce décapant est assez proche de celui de la tise, enivrant, désinhibant, hypnotique.

Le dernier produit, la 3-MMC, est une NDS - nouvelle drogue de synthèse - de la famille des cathinones (amphêt stimulante dérivée de la plante de Khat) présentée sous forme de petits cristaux. Des sensations assez proches de celles ressenties sous MDMA - bien-être, empathie et tactilité exacerbées -, quoique plus agréables et linéaires. Surtout, la 3-MMC est très aphrodisiaque, on dit souvent pour déconner qu'après en avoir absorbé, on pourrait enfourcher un caniche. Des symptômes physiques discrets, pas de dilatation des pupilles ou de mâchoire serrée et cerise sur le gâteau, une descente plutôt soft comparée à celle de la MD.

Erik prend les choses comme elles arrivent, à moi de lui rappeler où on en est.

- Explique-moi Zarca…

- Rien à expliquer ! J'veux juste t'interviewer, pour Vice.

- Bien sûr, aucun problème !

- Cool ! De toute façon on va la jouer en mode conversation normale et j'te ferai checker le papier quand il sera écrit.

J'enclenche mon dictaphone pour ne rien zapper de notre échange. Erik pianote sur le clavier de son ordi, se connecte à Pornhub et balance une vidéo de boule. Une scène hétéro, sans doute pour me faire plaisir. Altruiste, le pote. Je ne mate pas, je m'en tape.

- Bon alors Erik, je t'épargne tout le tralala habituel, "qui es-tu ?", "d'où viens-tu ?", je veux déjà savoir à quoi ressemble une journée type dans la peau d'Erik Rémès.

- Alors moi, je me lève le matin, je fais de la gym et le reste du temps, j'écris et je baise. En fait, ma vie, c'est surtout le cul et l'écriture. Et en ce moment, je bosse pas mal sur notre roman.

Notre roman. Depuis plus d'un an, Erik et moi écrivons un bouquin sur le Chemsex.

- On va reparler du Chems…

- Bon, désolé Erik mais je vais t'faire chier avec un sujet qui t'a valu bien des emmerdes : le barebacking.

Je t'explique. Au début des années 2000, Erik publiait une autofiction aux éditions Blanche Serial Fucker, journal d'un barebacker dans lequel l'écrivain du fist évoquait une pratique sexuelle doublée d'un mode de vie : le bareback, la baise sans capote pratiquée entre autres par des séropos. Je te laisse imaginer les réactions violentes essuyées par le frelot à la parution de son bouquin, entre mises au banc, torrents d'insultes, lynchage médiatique et même autodafé quand des militants d'Act-up sont allés corner et déchiqueter les pages de "Serial Fucker" dans les librairies.

- Voilà Erik ce que j'aimerais savoir : à l'époque où tu passais chez Ardisson pour promouvoir ton livre, c'était l'hystérie collective, ton propos rendait les gens tarés. Aujourd'hui, on a l'impression que tout le monde s'en bat les couilles, même Act-Up ne parle plus du bareback. Il s'est passé quoi, en quinze piges, pour que plus personne n'en ai quelque chose à battre ?

- On a connu beaucoup de progrès en matière de lutte contre la propagation du virus, notamment la PReP (prophylaxie pré-exposition), la trithérapie pour les personnes séronégatives. Il s'agit d'un traitement pour éviter que les gens soient infectés par le VIH. Aujourd'hui, certains qui me combattaient autrefois parmi lesquels des militants pro-safe, ne se cachent pas d'avoir abandonné l'usage de la capote.

- Ça fait combien de temps, toi, que t'es séropo ?

- 28 ans exactement. À l’époque, le SIDA, c'était l'hécatombe. Dans le club des séropos, j'ai perdu beaucoup, beaucoup d'amis.

- Et alors, en 2018, comment se passe la trithérapie ?

- Et ben, je gobe un cachet par jour et je dois voir un médecin deux fois par an. Donc, rien de très contraignant, la trithérapie ne me pourrit pas la vie.

Erik interrompt la discusse, coupe la scène de boule dans laquelle une blonde aux nichons siliconés s'empale sur un barbu galbé comme un golgoth. Le pote se met à scotcher sur une photo qu'un type vient de lui envoyer via Roméo, un site de rencontre gay. On y voit un bear - mec musclé, touffu, barbu et bodybuildé -, à poil, énorme braquemart à la main.

Erik échange quelques mots avec son bear virtuel, puis se tourne vers moi :

- Excuse Zarca, je gère mon plan cul de ce soir…

- Tu kiffes ce genre de gars, j'ai remarqué. Tous tes ex que j'ai connus étaient de ce type…

- C'est vrai, j'adore les nounours.

- Bon et sinon Erik, j'aimerais que tu me parles de Dustan, toi qui l'as connu.

Guillaume Dustan. Ecrivain barebacker, peut-être l'une des plus belles plumes de la littérature française contemporaine, pornographe, apologue des drogues et de la liberté sexuelle la plus radicale, adepte du travestissement, lauréat du prix de Flore - ouais, comme moi - en 1999 pour son livre "Nicolas Pages". Pour couronner le pedigree de ce gus, énarque devenu juge administratif. Mort d'une overdose médicamenteuse à l'âge de 39 piges.

- Dustan a été mon premier éditeur. Ce que je peux te dire, c'est qu'il était à la fois attachant et détestable. Dur avec tout le monde, souvent méchant, très narcissique et en même temps, c'était un type brillant et touchant, triste aussi.

- T'as déjà baisé avec lui ?

- Baisé, nan, baisouillé, oui !

Je me marre.

- Vous avez pas baisé, vous avez baisouillé… alors là, mon pote, faut à tout prix qu'tu m'expliques la nuance…

- Et ben, on s'est touchés la bite dans une soirée.

J'éclate le joint, Erik s'éclipse de la pièce pour aller pisser. Je décolle mon cul du canapé et pris de bougeotte, tourne en rond dans le salon. Un trop-plein d'idées se bouscule dans ma tête, je pense à l'interview et à mon papier, imagine aussi des scènes de cul. Putain, ça y est, j'ai envie de niquer ! Rester concentré. Rester concentré. Erik réapparait dans le salon, se rassoit devant son ordi et m'explique que son bear débarque au harem dans une heure. Ce qui me laisse encore un peu de temps.

- Erik, parle-moi un peu d'tes bouquins ! Celui dont tu es le plus fier, par exemple…

- Celui dont je suis le plus fier c'est Je bande donc je suis parce que c'était mon premier. Serial Fucker a été le plus médiatisé et celui qui m'a valu le plus d'emmerdes, je l'ai d'ailleurs relu il y a peu de temps et effectivement, je l'ai trouvé particulièrement trash. Et mes livres Kannibal et Barbares, je les ai écrits pour me défouler contre toute la haine que j'ai reçue.

- "Osez le fist", je le vois dans tous les sex-shops.

- Oui, mon livre sur le fist est sorti en marge de la collection "Osez" des Editions La Musardine (spécialisées dans la littérature érotique), tout comme mon ouvrage Osez le massage de la prostate qui devrait paraitre prochainement. Sans vouloir faire de jeu de mot, La Musardine n'ose pas sortir ces livres dans la collection classique, comme quoi le fist et la prostate sont encore des sujets tabous. Moi, j'aimerais que ces livres s'adressent au grand public, et que la pratique du fist se démocratise.

- Tu alimentes aussi un blog sur la plateforme de Libé, "Gay Tapant". Tu y racontes quoi ?

- Sur Gay Tapant, je traite de tous les sujets qui touchent à la communauté gay. Je parle de pratiques, du SIDA, de séropositivité, de PReP et bien sûr, du Chemsex et du Slam.

Je refile le splif à Erik, le soce tire deux tafs sur le cône et me le rend aussi sec. Il prend soin de ses éponges, tourne à la clope électronique car il enchaîne les bronchites provoquées par une consommation excessive de Poppers. Ouais, l'inhalation de nitrites d'alkyles flingue les bronches.

Excité comme un puceau au salon du nichon, je continue de tourner dans le salon.

- Hey Erik, tu sais si le Palazzo est ouvert en c'moment ?

- Je crois que oui.

Le Palazzo est le bar éphémère du Palais de la Porte Dorée, visible du balcon de chez mon pote. Le genre d'ambiance qui me pète les couilles, excepté quand je suis foncedé.

- Cool ! T'es chaud pour y faire un saut ?

- Ben nan, y’a mon plan cul qui va pas tarder à venir…

Ah ouais, c'est vrai, j'avais déjà oublié. Rester focus ! Rester focus ! Qu'il ne me faille pas trente rencards avant de boucler cette interview. Le blème avec Erik, c'est la tentation de se retourner le crâne à chaque fois que nous passons du temps ensemble. Sur quoi je pourrais l'interroger maintenant ? Putain, je ne suis pas journaleux moi ! Et puis j'ai le cerveau embrumé… Ah si, je sais ! J'allais zapper l'essentiel…

- Erik, puisqu'on écrit un livre sur le Chemsex, parlons-en…

Le Chemsex, ou l'association du sexe avec des produits chimiques notamment du GBL et toutes ces nouvelles cames de synthèse : 3-MMC, 4-MEC, méphédrone… Erik et moi connaissons bien le sujet et sommes complémentaires pour nous attaquer à un tel morceau. Lui est pédé, moi hétéro. Une génération nous sépare : lui a 53 piges, moi 33. Sa plume est journalistique, factuelle, quand la mienne embrasse la fiction. Un tandem explosif, sans vouloir nous sucer la teub. Selon moi, Erik est la personne idéale avec qui gratter un bouquin sur le Chemsex. Il écrivait sur le SIDA à l'époque où le virus ravageait une partie de la dite communauté gay et aujourd'hui, le pote s'attaque à ce nouveau fléau. Le Chems donc.

- Je vois que sur les réseaux sociaux et sur ton blog, tu parles beaucoup du Chemsex. Mais justement, quel est ton propos sur ce phénomène ? Tu l'angélises ou tu le diabolises ?

- Et bien en fait… ni l'un, ni l'autre ou plutôt, l'un et l'autre. D'un côté, les produits ajoutent du beurre dans les épinards, tu atteins les sommets du plaisir, tu deviens plus ouvert et plus tolérant, plus amoureux et sensible aussi. Mais le retour de bâton peut s'avérer terrible…

- Le retour de bâton ?

- Tu le connais très bien, p'tit loup !

- Nan mais explique quand même, c'est toi qui es interviewé…

- Alors déjà, tu as des risques d'overdoses et de contamination parce que sous Chems, tu as tendance à baiser à l'arrache, adopter des comportements à risque. L'addiction aux NDS est forte et ces produits peuvent bousiller ta sexualité. Quand tu essayes de décrocher de ces drogues aphrodisiaques, le sexe devient chiant, sans saveur. En t'enfonçant dans le Chemsex, comme dans tout type de toxicomanies, tu risques de te replier sur toi-même, de délirer, de devenir parano et de contracter des pathologies psychiatriques. Le Chemsex, c'est comme l'alcool. Il faut savoir dompter le truc. Boire en soirée, par exemple, ce n'est pas grave et c'est même agréable. Le problème de l'alcool, c'est quand tu deviens alcoolique ou dangereux. Pareil pour le Chemsex. On peut le maîtriser, se le réserver pour quelques soirées mais c'est souvent plus simple à dire qu'à faire. Là où je mets surtout en garde les consommateurs, c'est sur la pratique du Slam.

Le Slam, ou l'injection en intraveineuse de stimulants comme les cathinones. L'apothéose du Chemsex. Erik m'a un jour dressé une échelle du plaisir : "sur une échelle de 1 à 10, tu es au niveau 1 quand tu es sobre, au niveau 7 quand tu es sous MDMA, au niveau 10 quand tu es sous 3-MMC ou 4-MEC. Quand tu slames, tu atteins carrément le niveau 100. Un orgasme continu. Autant te dire que tu es mal barré."

Pendant qu'Erik me tape la tchatche, mon esprit vogue dans une matrice libidineuse. J'imagine des trucs salaces, du porno, des biatches, de la viande, du cru. Juste du cul, 100 % cul. Je dois me concentrer à nouveau, le plan cul d'Erik ne devrait pas tarder à débouler.

- C'est facile, de se procurer des drogues de synthèse et du GBL ?

- Très ! Pas besoin d'aller sur le Darknet, tu trouves plein de sites de vente en ligne, des plateformes basées généralement aux Pays-Bas. Ta commande est réglée en quelques clics, livrée dans ta boîte aux lettres quelques jours plus tard et en plus, un produit comme la 3-MMC coûte trois fois rien, même pas 20 € le gramme.

- Un truc que je me suis toujours demandé, Erik. Bon, le Chemsex arrive chez les hétéros, j'en suis la preuve, mais c'est surtout chez les gays que la pratique se répand. Comment tu expliques ça ?

- Les hétéros, vous êtes des handicapés qui ne voient les relations sexuelles qu'à travers les prismes de l'érection et de la pénétration, quand nous pédés avons un éventail plus large de pratiques. Or, les produits utilisés lors de séances Chemsex empêchent souvent de bander, ce qui ne pose pas de problème pour les homos, mais plus problématique dans l'esprit étriqué des hétéros.

- Du coup, si on veut bander sous Chemsex, comment on fait ?

- Toi, tu fais comment ?

- Je prends du Viagra ou du Cialis mais même avec, c'est pas toujours évident.

- Sûr ! Et bien sinon, tu as aussi les piqures d'Edex, un produit que tu t'injectes dans la queue. Enfin, tu connais…

- D'après toi, qu'est-ce que le Chemsex dit de notre société ?

- Pour moi, le Chemsex témoigne du culte de la performance propre à notre civilisation productiviste et consumériste. Sous Chems, on multiplie les partenaires et il nous arrive de baiser non-stop pendant 48 heures. Le Chemsex, c'est aussi le culte de l'hédonisme, la jouissance poussée à son paroxysme, le plaisir sans contrainte.

Le téléphone portable d'Erik se met à sonner, le pote se relève et s'éloigne dans la cuisine pour prendre l'appel. Sans doute son nounours, vu qu'Erik lui fait "à tout de suite" avant de raccrocher et de rappliquer dans le salon.

- Ton plan cul ? je lui demande.

- Ouais, il arrive.

- Ok, j'me casse…

- Nan mais prends ton temps…

Je suis toujours bienvenu chez Erik, les gens aussi accueillants que mon pote sont très rares quand ils ne sont pas rebeus. Mais je n'aime pas abuser de son hospitalité, surtout quand il prépare un plan baise. Je termine le joint et récupère mon téléphone. Plongé dans ma matrice, je vérifie bien de n'avoir rien oublié. Je tape la bise au pote, lui donne un rendez-vous pour la semaine prochaine afin d'avancer sur notre bouquin et quitte son appart, pris d'une furieuse envie terminer la soirée avec quelqu’un d’autre.