Photos : Edouard Richard pour VICE FR

Comment les prostituées trans du bois de Boulogne se défendent

« On est à l’intersectionnalité : les filles cumulent les stigmates de trans’, de pute et de migrante. »

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20 novembre 2018, 8:25am

Photos : Edouard Richard pour VICE FR

Près de la porte d’Auteuil, la grosse fourgonnette blanche d’une travailleuse du sexe a été complètement défoncée. Le lit a été désossé, le pare-chocs éclaté en morceaux et tout un tas de déchets déversés sur le sol. « Ils font chier, c’est de la jalousie », enrage Samantha, en constatant les dégâts à l’intérieur du camion. Vêtue d'un jean denim et d'un marcel noir, Samantha est une vraie boule d’énergie et de gouaille, qui connaît par cœur le bois de Boulogne et ses antagonistes. Travailleuse du sexe et salariée du Bus des femmes, elle réalise chaque semaine des maraudes auprès de la communauté trans’ du bois.

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La camionnette blanche d'une travailleuse du sexe du bois de Boulogne défoncée.

Dans une enquête de Médecins du monde réalisée auprès de près de 600 filles, 63% des prostituées estiment avoir connu une détérioration de leurs conditions de travail, tandis que 42% sont plus exposées aux violences depuis la loi de 2016. « Tous les trois jours, une fille est agressée », estime Samantha avec amertume. Sur l’Allée de la Reine-Marguerite, un spot mythique du bois de « boubou », l’atmosphère est plutôt calme en cette fin d’après-midi. Sous le coup de la nouvelle loi, les travailleuses du sexe transgenres attendent debout, ou sur des petits sièges de fortune, les clients qui viennent au compte-gouttes. Les hommes qui se rendent au bois pour consommer peuvent recevoir une amende de 1 500 euros et une inscription au casier judiciaire. De quoi calmer les « punters [clients, ndlr] ». De moins en moins nombreux, ils sont pourtant en position de force.

Le camion du Bus des femmes roule lentement et s’arrête à chaque fille croisée pour distribuer des capotes et des gels lubrifiants. « Ça va ma chérie ? Bon courage ma biche », enchaîne Samantha, avec bienveillance. À chaque fois, elle demande le prénom et la nationalité des femmes transexuelles pour tenir sa feuille de route. Elle leur propose ensuite de faire une petite pause collation, mais rare sont celles qui acceptent, par peur de laisser filer un client. Ce n'est pas le cas de Marie, migrante Équatorienne qui s’engouffre à l’intérieur du véhicule pour prendre une tasse de thé. Au bois depuis 19 ans, elle se confie, un peu lasse : « Les clients cherchent de plus en plus à négocier. J’ai des jeunes de 20 ans qui viennent me voir et me demandent “une petite fellation” pour 20 euros ». Dans le local de l’association, à Père-Lachaise, Françoise Gill, sociologue et présidente du Bus des femmes regrette cette tendance au marchandage : « Beaucoup de filles sont en accord avec ce qu’elles font. Mais la perte de dignité, c’est d’être payée ce prix dérisoire pour une fellation. »

Face à ces dangers, chacune a ses techniques. Certaines gardent une bombe lacrymo pour aveugler l’agresseur au cas où. D’autres s’équipent d’un poing américain ou d’un gros bâton

Dans le bois, la mairie de Paris a éteint les lumières. Les anciens bons clients, les cadres sup’, ont majoritairement fui, par crainte de la police ou des mauvaises rencontres. « Il y a des bandes d’Égyptiens qui viennent au bois, explique Samantha. Ils fuient la misère pour faire la misère à d’autres. » « Il y a toujours eu des agresseurs au bois, mais aujourd'hui, ils ont pris le pouvoir. Les travailleuses du sexe sont de plus en plus vulnérables », renchérit Ramona, membre de l’association Acceptess-T, qui vient en aide aux travailleuses du sexe trans et aux migrantes.

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Certaines trans n'hésitent pas à s'armer pour faire face aux dangers.

Face à ces dangers, chacune a ses techniques de défense. Certaines gardent une bombe lacrymo pour aveugler l’agresseur au cas où. D’autres s’équipent d’un poing américain ou d’un gros bâton. Quand elles ne sont pas loin les unes des autres, les filles crient « Chicas todas », afin d'alerter leurs compatriotes d’un danger imminent. Mais, comme dans le cas de la mort de Vanesa Campos, il faut un peu de temps, en plein rush nocturne, pour intervenir à plusieurs. Et c’est impossible, si on est trop enfoncé dans le bois, comme c’est de plus en plus le cas.

En complément des moyens personnels , un atelier d’autodéfense « par et pour les travailleuses du sexe » a été créé en 2015, avant la promulgation de la loi. Ce projet interassociatif baptisé « SWAGG » est piloté par Médecins du monde, le STRASS et Acceptess-T dans le cadre du programme Jasmine. « C’est un atelier d’autodéfense féministe, où on apprend à se défendre à la fois verbalement et physiquement », explique Pesha, travailleuse du sexe et animatrice des cours. Au total, une centaine de filles ont participé à l'atelier. « L’idée, c’est d’avoir des formatrices dans chaque communauté. Nous formons actuellement une dizaine de travailleuses du sexe, parmi les communautés chinoises et latinas », explique Sarah-Marie Maffesoli, coordinatrice du projet à Médecins du monde.

Au bois de Boulogne, les travailleuses du sexe sont majoritairement migrantes, et ne maîtrisent pas toutes les subtilités de la langue française. « En autodéfense verbale, nous intégrons des petites phrases, comme "Laisse-moi tranquille" », raconte Pesha. Les formules permettent à la fois d’apprendre à se défendre verbalement et construire des phrases en français.

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A l'intérieur du bus des femmes, les travailleuses peuvent trouver

Mais toutes les filles ne sont pas prêtes à pratiquer l’autodéfense. Il faut d’abord pouvoir dégager du temps, ce qui n'est pas si simple en raison des heures de travail à rallonge et de la précarité. À l’intérieur du camion, Marie concède ne pas se sentir à l’aise avec l'autodéfense : « Avec ma taille, et mes talons hauts, ce n’est pas facile de me battre. Face à un homme qui a fait du sport, et qui est plus fort que moi, je ne pourrais pas lutter ».

L'objectif n'est pas que d'apprendre aux travailleuses du sexe à se dire qu’elles peuvent se défendre. L’atelier d’autodéfense permet d’abord d’apprendre des réflexes d’urgence, et des façons d’utiliser des objets qui entourent les travailleuses du sexe. Comme les talons aiguilles, justement. « Quand on travaille l’équilibre, on garde nos talons. Et on apprend à les utiliser au cas où pour se défendre », explique Pesha. Trois prostitués transexuelles sont actuellement en formation pour organiser d’ici 2019 des sessions d’autodéfense en non-mixité trans’ pour permettre à toutes les travailleuses du sexe de pouvoir se défendre si-besoin.

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Johanna travaille au bois depuis 19 ans.

Près de là où a été assassinée Vanesa Campos, le Bus des femmes s’arrête à côté de la camionnette de Johanna. Au bois depuis 1999, elle a appris à se défendre contre les violences policières et les guerres intestines entre filles. « J’ai juste un couteau que je cache dans mon camion », explique-t-elle. Avoir une arme blanche peut être rassurant, en même temps qu’exposer à des risques. « En autodéfense féministe, on n’utilise pas d’arme blanche. L’agresseur peut les retourner contre nous », tempère Pesha. Si les flics ferment parfois les yeux, utiliser une arme blanche peut faire courir des risques importants, même en cas de légitime défense. « Il y a une fille qui a été agressée par un client dans un appart’, elle s’est défendue avec une bombe lacrymo. La police l’a arrêtée et elle s’est retrouvée devant le juge. Le client n’a rien eu. Elle a été condamnée à trois ans avec sursis pour usage d’arme blanche », raconte Ramona, en colère.

« On est à l’intersectionnalité : les filles cumulent les stigmates de trans’, de pute et de migrante » – Françoise Gill, présidente du bus

Dans le bois, ces derniers mois, la concurrence est encore montée d’un cran entre les différentes communautés, les anciennes et les nouvelles. Pour les travailleuses du sexe plus âgées, des difficultés supplémentaires s’ajoutent aux problèmes de santé. Beaucoup viennent du Pérou, où elles ont reçu des injections en silicone artisanales, sans information. Avec le temps, elles en subissent désormais les effets secondaires. « Les injections gonflent les genoux et les chevilles. Ça ne peut pas s’enlever », explique Pesha. Les inflammations dans les jambes sont fréquentes et elles peuvent s’infecter en cas de blessure. De quoi inquiéter pour d’éventuels affrontements.

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Les marques physiques.

Les travailleuses du bois s’exposent aussi à de nombreuses manifestations de transphobie, contre lesquelles il faut se blinder. Marie raconte la stigmatisation : « Après avoir fait l’amour avec un client, il m’a dit : "T’es pas une femme, rends-moi l’argent !" Il y en a beaucoup qui sont comme ça, qui font exprès. ». Contre les mauvais payeurs, il faut souvent développer un art de la communication non-violente. « Chaque fois qu’un client s’énerve, je lui parle doucement. J’essaie d’analyser la situation, je le bloque psychologiquement », expose Marie avec sérieux.

Le Bus des femmes demeure un des rares espaces où les travailleuses du sexe sont en sécurité. À l’intérieur, Marie peut un peu souffler et décharger ses frustrations. Au moment de s’en aller, Samantha lui souffle « Fais attention à toi ma chérie », et lui donne des boules de bain pastel Lush, un cadeau un poil improbable.

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Veillée funèbre en l'honneur de Vanesa Campos, assassinée au bois de Boulogne.

Malgré la mort de Vanesa Campos, et la médiatisation de plusieurs agressions ces dernières semaines, les autorités peinent à prendre le problème au sérieux. « On est à l’intersectionnalité : les filles cumulent les stigmates de trans’, de pute et de migrante », analyse Françoise Gill. Les structures d’entraide, comme les assos et le cours d’autodéfense, manquent de moyens. Avec la loi actuelle, toutes ces initiatives de soutien pourraient même tomber sous le coup de la loi contre le proxénétisme. « Les femmes ne peuvent même pas travailler ensemble. Si elles partagent un camion elles peuvent tomber », poursuit la sociologue, désabusée.

Médecins du monde développe actuellement un projet d’application en support aux travailleuses du sexe, qui devrait être mis en ligne en juin 2019. Accessible en sept langues, il permettra aux travailleuses du sexe de s’identifier à travers un protocole sécurisé. Elles pourront diffuser des messages, s’alerter sur des agresseurs, et en cas de problème, se géolocaliser… « Le but, c’est de généraliser le partage d’information », explique Sarah-Marie Maffesoli. Pour enfin, avoir un coup d’avance sur les agresseurs.

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Depuis la loi de 2016, les trans sont obligés de s'enfoncer dans le bois.

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