Rugby : la revanche des geeks

Au collège, ils se faisaient snober par les piliers. Aujourd’hui, ils les mettent à l’amende en diffusant leur plaquage raté devant toute l’équipe. On dit merci aux analystes vidéos.
2.2.18
Photo : REUTERS

Samedi, quand les Bleus débuteront leur Tournoi des Six Nations sur la pelouse du Stade France face à l’Irlande, Nicolas Buffa sera dans les tribunes. Autour de lui, 79 999 paires d’yeux (on l'espère) seront rivées sur le terrain mais lui regardera le match…sur son ordinateur. Nicolas Buffa est l’analyste vidéo de l’équipe de France. Son job ? Décortiquer chaque seconde du match, analyser chaque détail, chaque geste afin de comprendre la mécanique de l’action dans le but d'aider les entraîneurs à améliorer les performances de l'équipe.

Le personnage est bien connu des stades de rubgy. Il y a toujours eu un bénévole touchant sa bille en informatique, rodant aux abords des pelouses et bidouillant ensuite des vidéos de debrief. Mais aujourd’hui, le poste est hautement stratégique. Tous les clubs de Top 14 et de ProD2 ont étoffé – et surtout professionnalisé – leur staff. Le rugby a longtemps été une affaire de flair et d'instinct, mais les faits sont là : « on laisse moins de chance au hasard. Dans le rugby d’aujourd’hui, on essaie au maximum d’éviter l’effet de surprise », explique Anthony Anno, analyste vidéo à Agen. Exit, le rugby « à papa », l’heure est à la revanche des geeks.

« Avant chaque match, on regarde systématiquement les 5 précédents matchs de l’équipe adverse » - Anthony Anno, analyste vidéo à Agen

Toute la semaine, l’analyste vidéo s’use les yeux devant les matchs des adversaires à venir. « On regarde systématiquement les cinq précédents matchs de l’équipe qu’on aura en face. Et on les découpe en séquences : système offensif, défensif ; les zones qu’ils attaquent en priorité, leur combinaisons en touche ou en mêlée… », glisse Anthony Anno. Chaque lundi, les entraîneurs visionnent les montages ainsi préparés et définissent le programme des entraînement et les plans de jeu du prochain match. Ensuite, vient le jour J : « là, je découpe le match en direct, explique Grégoire Pintiaux, analyste vidéo à Nevers, en ProD2. Et je peux même donner des premières stat’ à la mi-temps ! ». Des informations qui viennent nourrir le discours du coach, dans les vestiaires, susceptibles de recadrer ses hommes dans certains secteurs de jeu.

Nicolas Buffa lorsqu'il était l'analyste vidéo de l'Aviron Bayonnais. Photo : Youtube.

Le lendemain, les analyses vidéos passent entre 5 et 8 heures à autopsier chaque action, chaque geste. Tout y est passé au crible : le pourcentage de réussite en conquête, les plaquages réussis (et manqués), le nombre de hors-jeu et d’en-avant, l’occupation de terrain, les trajectoires de courses… « Les stat’ expliquent les performances et aident à comprendre les erreurs », explique Yoann Laubé, analyse vidéo au Stade français.

« La vidéo est le seul retour objectif » - Vincent Krischer, entraineur de la défense à Oyonnax

Indispensables pour les coachs, ces geeks du rugby le sont aussi auprès des joueurs. « Dès qu’on peut les aider à améliorer leur performance individuelle, il sont preneurs, assure Vincent Krischer, entraineur de la défense à Oyonnax, et ancien analyste vidéo. La vidéo est le seul retour objectif. L’outil d’optimisation le plus fiable ». Reste que la vérité implacable de l’image peut être douloureuse a accepter. Et on peut le comprendre : qui a envie de revoir 50 fois de suite l’image de son plaquage raté – et devant toute l’équipe ? « Il faut savoir éduquer les joueurs…, reconnaît Grégoire Pintiaux. Mais j’ai toujours voulu qu’ils soient dans une démarche personnelle, qu’ils cherchent eux-mêmes comment corriger ce qui n’a pas fonctionné ». Et à ce petit jeu-là, évidemment, la vidéo passée et repassée au ralenti a prouvé son efficacité. À tel point que les analystes vidéo viennent d’être intégrés au syndicat des entraîneurs de rugby.

Mais reste la vérité du terrain. L’équipe de France, qui a enchaîné quatre années catastrophiques et deux entraîneurs successifs, évolue dans la D2 du rugby mondial. Et oui, le rugby n’est pas qu’une affaire de geek et stat’. Il garde ses aléas, ses ballons qui glissent et ses plaquages dans le vent. Il reste une histoire de flair, avant tout. Et quand on n’a pas le nez creux, on se tourne vers la vidéo pour se consoler… Rôle que les analystes exercent pendant, mais aussi avant et après le match. Bref, tout le temps. Clairement, c’est la revanche du geek.