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L'homme qui voulait « nourrir les pauvres » avec des champignons vénéneux

Au XIXe siècle, un certain docteur Pouchet veut rendre l'amanite tue-mouches comestible pour lutter contre la faim dans le monde.

Cet article est paru dans sa forme originale sur Munchies France.

Quand vient l’automne, alors que les champignons fleurissent dans les sous-bois et les forêts, il est bon de savoir distinguer un beau cèpe « trois fourchettes » d'une amanite tue-mouches « tête de mort ». Un chapeau rouge-orangé tâcheté de verrues blanches, un long pied habillé d'une collerette et une volve comme une balle de basket : l'amanite tue-mouche est le plus stylé des champignons. Si on l’a vu en danseuse chez Disney, en pilote de kart dans Super Mario Bros, qu’elle a servi de résidence pour Schtroumpf ou encore de drogue hallucinogène dans Les Aventures d'Alice au pays des merveilles, c’est parce que l'amanite tue-mouches fait partie de la pop culture.

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Aussi cool qu’elle soit devenue, l'amanite tue-mouches, aussi connue sous le nom d’ Amanita Muscaria, reste quand même un sale champignon. Sa toxicité est reconnue par tous les guides et mycologues. Au centre anti-poison de Lyon, le docteur Sapori prévient que la tue-mouches « contient plusieurs composants biologiquement actifs aux effets psychotropes ». Il met en garde : « la tue-mouches provoque des syndromes atropiniques : vision troublée, bouche sèche, délires, convulsions, troubles amnésiques[…] Coma ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en Sibérie, les chamans utilisent le champignon pour entrer en transe.

Sa réputation le précède et pourtant, de nombreux scientifiques et mycologues se sont longtemps évertués à démontrer que ce champignon pouvait être comestible. Parmi les défenseurs de cette idée, le docteur français Félix Archimède Pouchet fut l'un des plus persévérants.

Au XIXe siècle, Félix Archimède Pouchet fait partie de l’entourage de l’écrivain Gustave Flaubert. Médecin et fondateur du Muséum d'Histoire Naturelle de Rouen, Pouchet avait fait de l’aspect potentiellement comestible de l'amanite tue-mouches un vrai cheval de bataille. Dans un article astucieusement intitulé « Expérience sur l'alimentation par les champignons vénéneux », publié en 1839 dans le très sérieux Journal de Chimie Médicale, de Pharmacie et de Toxicologie, Pouchet dévoile une idée révolutionnaire : les toxines présentes dans l'amanite tue-mouches seraient solubles dans l'eau en ébullition. De cette idée découlait un plan anti-famine ambitieux. En effet, la détoxification des champignons vénéneux à grande échelle constituerait « un grand bienfait pour les classes pauvres de notre pays ». Comprendre qu’en rendant l’amanite comestible, les pauvres ne crèveraient plus jamais de faim – merci pour eux.

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À mi-chemin entre le manioc qui, mal cuit, contient une dangereuse dose de cyanure, et le fugu, un poisson japonais dont les organes sécrètent un poison mortel s’il est mal découpé, la comestibilité de l'amanite tue-mouches dépendrait de sa préparation en cuisine.

Pour prouver ses allégations, le bon docteur Pouchet n'hésite pas à enfiler un tablier et à faire bouillir cinq chapeaux d'amanite tue-mouches dans un litre d'eau pendant 15 minutes. Il extrait alors les champignons et sert le bouillon obtenu… à son chien qui meurt quelques instants plus tard. Eurêka ! Sa conclusion est que les toxines de l’amanite sont belles et bien solubles dans l’eau. En revanche, il faudra trouver un autre chien pour goûter ses prochaines expériences sur les champignons bouillis : ce sera un Danois « de la taille d'un pied trois pouces ». Le toutou en question survivra à l'expérience et apportera la preuve « scientifique », pour le docteur Pouchet et pour bon nombre de scientifiques à sa suite, que l’on peut désintoxiquer l’amanite tue-mouches et donc, in fine, sauver les pauvres.

À cette époque, l’expérience de Pouchet fit grand bruit et traversa l'océan. En 1884, dans son Manuel de Toxicologie, John James Reese, un éminent biologiste américain, écrivait pour attester de la comestibilité du champignon : « un troisième chien a été nourri et engraissé pendant deux mois par Pouchet avec des amanites bouillies pour seule nourriture. » Les expériences de Pouchet ont également été citées dans des manuels sur les normes médicales en usage à l'hôpital à cette époque – comme dans les jurisprudences médicales de Wharton, par exemple. La comestibilité de l'amanite tue-mouches dès lors acceptée comme fait scientifique, un certain docteur Gérard expérimente la tue-mouches bouillie à déjeuner sur sa famille entière, comme pour faire taire les plus sceptiques, ces incultes réfractaires au progrès. Et tout le monde survécut.

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L'époque était à l'optimisme, la science avait le vent en poupe, les biologistes faisaient chaque année des découvertes impressionnantes. Dans cette liesse générale, le principe de précaution était superficiel, l'exactitude scientifique approximative. C'est ce que le Comte de Vecchi appris à ses dépens.

Le comte Achille de Vecchi, mycologue pour le style, avait souhaité tester les effets liés à la consommation d'amanites tue-mouches. Selon lui, ses propriétés toxiques devaient être largement overrated et, pour le prouver, il se servi une portion non-négligeable de champis : on parle de deux douzaines de chapeaux. Le 19 décembre 1897, le New York Times titrait « Décès du comte de Vecchi après l'ingestion volontaire de champignons vénéneux ».

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Aujourd'hui, il est communément admis qu'une dose mortelle d'amanite tue-mouches correspond à une quinzaine de chapeaux. Pour les apprentis sorciers qui verraient dans la commercialisation de l'amanite un bon filon, la romancière Catherine Dousteyssier-Khoze auteur de « La logique de l'amanite » a trouvé un excellent slogan : « l’amanite tue-mouches : à consommer avec modération ». Sinon, vous pouvez vous fier au docteur Sapori qui explique que « chaque année plus de mille personnes sont intoxiquées en France après l'ingestion de champignons vénéneux. C'est plus que pour des morsures de vipères ! Les conséquences peuvent être terribles : une greffe du foie par exemple ». De quoi couper l'appétit. Même des plus pauvres.