Société

Une salade de chou avec Janet Mock

L'activiste pour les droits des transgenres m'a parlé de ses mémoires et des coulisses de son documentaire, « The Trans List ».

par Emilie Friedlander
04 Août 2017, 5:00am

Photo par Logan Jackson

Cet article est extrait du numéro « De l'autre côté du miroir ».

Janet Mock est assise dans un petit bistrot tranquille sur le boulevard Malcolm X, et pioche dans sa salade de chou tandis que des groupes d'adolescents passent devant sa fenêtre. Après avoir vécu 12 ans dans l'East Village, à New York, elle a déménagé à Harlem avec son mari Aaron, attirée par les racines afro-américaines qui y sont profondément ancrées. Avant de me faire visiter son nouveau quartier, elle m'a parlé des entretiens qu'elle a menés pour les besoins de The Trans List – un documentaire HBO sorti en 2016, dans lequel on retrouve des témoignages à la première personne de 11 Américains transgenres, d'âges et de milieux socio-économiques variés.

Dans le cadre de ce projet, Janet a eu l'occasion de passer d'innombrables heures avec des gens comme Buck Angel, star américaine du porno masculin, ou encore Miss Major Griffin-Gracy, militante trans de 76 ans. « Je voulais vraiment partager des moments d'intimité avec eux », explique-t-elle. « Avoir de vrais échanges qui n'aient pas l'air transactionnels, en somme. »

Il est parfois très intimidant d'interviewer un autre journaliste. Bien que Janet ne laisse rien paraître, elle porte une grande attention à chaque détail de notre rencontre et choisit consciencieusement ses mots. Mock est bien rodée à l'exercice, en tant que journaliste et animatrice télé – mais également en tant qu'invitée. En 2011, après avoir travaillé pendant cinq ans en tant qu'éditrice pour le magazine PEOPLE, une interview avec Marie Claire a fait d'elle la première journaliste à se confier publiquement sur son identité en tant que femme transsexuelle dans un média traditionnel. Depuis, elle a écrit des mémoires qui ont rencontré un franc succès, a dirigé sa propre émission sur la culture populaire pour la chaîne américaine MSNBC et a prononcé un discours sur le féminisme et l'intersectionnalité lors de la Women's March de Washington. Au sein des médias, c'est l'une des militantes pour les droits des trans les plus actives.

Lors d'une interview donnée en 2014 au reporter de CNN Piers Morgan, on peut voir le visage de Janet se crisper face au journaliste britannique, qui s'adresse notamment à elle en la qualifiant d'« ex-homme ». À l'origine, elle était invitée pour faire la promotion de ses premiers mémoires, Redefining Realness, mais elle a dû retourner dans l'émission après l'avoir incendié sur Twitter. Avec le recul, Janet pense qu'avoir travaillé dans le monde de la télévision lui a vite montré les difficultés que l'on rencontre en racontant une histoire aussi compliquée que la sienne à la presse – un milieu où seules les citations marquantes comptent, et où les conversations sur la transsexualité ont tendance à se concentrer sur des détails physiques et voyeuristes. « Vous ne pouvez pas vraiment communiquer dans ces espaces », explique-t-elle à propos des grandes chaînes. « Mais c'est de loin l'espace le plus important où l'on peut aborder ce type de sujets. »

Redefining Realness lui a offert un espace pour s'exprimer sur son expérience en tant que jeune trans de couleur – moitié Afro-Américaine, moitié Hawaïenne et Portugaise – venant d'une famille modeste, partagée entre Oakland et Oahu à Hawaï. Le livre retrace son parcours, de son enfance à ses 18 ans – âge auquel elle a utilisé l'argent qu'elle avait gagné en se prostituant pour faire sa transition en Thaïlande. Son récit est entrecoupé de statistiques et de théories explicitant ses expériences aux autres trans de couleur, dont les difficultés d'accès aux aides financières, aux services sociaux et aux soins médicaux abordables sont liées au fort taux de sida, à l'absence de domicile, aux agressions violentes et aux suicides. Mais le livre ne traite ni de la période où elle dansait dans des strip-clubs hawaïens pour payer ses frais universitaires, ni de son mariage avec son premier mari à 21 ans, ni de son déménagement à New York et de son temps passé dans une maison d'édition. Ce mois-ci, elle sort un deuxième livre, Surpassing Certainty: What My Twenties Taught Me. Elle y parle de ses dilemmes, comme lorsqu'elle se demandait si elle devait raconter son histoire à ses amis ou partenaires – dont la plupart pensaient qu'elle était une femme cisgenre. Une citation d'Audre Lorde amorce sa conclusion : « Et enfin, vous saurez avec une certitude qui dépasse l'entendement qu'il n'y a qu'une seule chose qui est plus effrayante que raconter son histoire : ne pas la raconter. »

Surpassing Certainty offre un regard franc sur les difficultés que l'on rencontre lorsqu'on est trans dans le milieu des médias. « Si j'ai décidé de ne pas aborder le sujet en arrivant à New York, c'est aussi parce que je n'avais pas besoin d'une nouvelle complication », me dit-elle. Être une journaliste de couleur est déjà un défi en soi, ce qu'elle expose tout au long de son livre – elle y évoque ses craintes d'avoir été embauchée pour remplir des quotas ethniques, mais aussi les moments où elle avait l'impression de travailler bien plus que ses collègues pour un salaire moins important. Dans une scène particulièrement déchirante, elle passe un entretien d'embauche pour être rédactrice à PEOPLE, où elle travaille déjà en freelance depuis un an. Sa patronne, une femme de couleur elle aussi, lui explique que les ressources humaines souhaitent élargir leurs recherches. Janet écrit : « Les ressources humaines ont estimé que Thanh, une femme asio-américaine qui était perçue comme bosseuse mais docile, ne serait pas capable de superviser – ou de contrôler – une jeune femme noire. »

Le fait que le livre se concentre sur l'intersectionnalité fait partie d'un des grands projets de Janet : approfondir notre compréhension de la transidentité en Amérique. De temps en temps, cela consiste à vérifier ce que disent d'autres journalistes – comme elle l'a fait dans une tribune rédigée en 2014, où elle critiquait les questions indiscrètes de Katie Couric sur les « parties intimes » de ses invitées, Laverne Cox et Carmen Carrera. À d'autres moments, cela implique de créer des plateformes comme The Trans List, où les membres de la communauté peuvent raconter leur propre histoire et où la journaliste et ses invités entretiennent une relation « d'égal à égal ».

Pourtant, les histoires qui ont le plus d'impact ne sont pas forcément celles dont on doit parler de toute urgence. En février – suite à la décision de l'administration Trump de revenir sur des lois permettant aux étudiants transgenres d'utiliser les toilettes qui leur convenaient – elle a écrit un article pour le New York Times parlant de propre expérience d'isolation sociale, lorsque le principal adjoint de son établissement l'a obligée à utiliser des toilettes privées dans l'infirmerie. Janet explique que le débat autour des toilettes a des ramifications importantes pour les trans, mais elle craint que cela ne détourne l'attention de problèmes impossibles à résumer en 140 caractères. « J'aimerais qu'on parle également du fait que les trans sont sous-employés, sous-éduqués et ont plus de risques de contracter le sida, d'être victimes d'abus sexuels et de violences. Les toilettes ne sont pas notre seul problème. »

Les médias ont également un don pour ériger les personnes charismatiques telles que Janet Mock au rang de porte-parole pour une communauté tout entière. Mais une grande visibilité implique de grandes responsabilités : en plus d'être en ligne de front pour chaque conversation nationale sur le sujet, elle doit aussi s'assurer que son histoire n'éclipse pas celle des autres et affirmer son droit à une carrière qui n'est pas uniquement définie par le militantisme.

En plus de se battre pour augmenter le financement des associations LGBTQ, pour aider les trans à accéder aux soins médicaux et éduquer les parents, les professeurs et les forces de l'ordre sur leurs besoins, Janet a d'autres projets. Cette année, elle va faire équipe avec Lenny Letter pour réaliser un podcast en 10 épisodes intitulé Never Before ; chaque épisode proposera une heure d'interview avec une de ses personnalités préférées dans le milieu du divertissement. Elle m'a également annoncé qu'elle travaillait sur deux projets à la télévision : un talk-show et une série de documentaires qui proposeront « une vision globale sur la question du genre ».

Janet m'explique qu'elle est en train de s'habituer à Harlem. Après notre interview dans une rue remplie de maisons mitoyennes imposantes, nous passons devant un jardin communautaire abandonné, avant d'arriver devant une parcelle remplie d'ouvriers du bâtiment et d'hommes en costume coiffés de casques. Un nouvel hôtel est en cours de construction, mais Janet semble plus attirée par le passé de ce quartier : elle m'apprend que James Baldwin, Langston Hughes et Zora Neale Hurston ont autrefois arpenté ces rues. Janet me dit qu'elle adore visiter le Schomburg Center, un centre de recherche et de documentation qui fait partie de la New York Public Library et héberge des archives de différents artistes et intellectuels noirs célèbres, et où tout le monde peut feuilleter la première édition de son roman préféré, Une femme noire, de Zora Neale Hurston. Au passage, elle se rappelle avoir reçu un appel du conservateur de la librairie quelques années plus tôt – il lui avait demandé si elle pensait à travailler sur ses propres archives.