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J’ai testé le menu cinq services à 2 euros dans un centre pour sans-abris à Bruxelles

« Bêêk, du boudin... Tu voudrais manger ça, toi ? » - Saddam (69 ans)

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Imaginez que demain, vous vous réveillez à la rue. Vous vous poserez probablement beaucoup de questions, du style : qu'est-ce que je vais bien pouvoir manger ? Heureusement, il existe des endroits où les sans-abris peuvent se rendre pour un repas chaud et pas cher. Au Clos à Saint-Gilles, par exemple.

Le centre d’accueil bruxellois de l’asbl Eilandje est situé en pleine coeur de l'animation du Parvis de Saint-Gilles, caché dans l'une des maisons adjacentes à la célèbre Maison du Peuple. Ici, les sans-abris peuvent prendre le petit-déjeuner pour 1 euro et le repas de midi pour 2 euros. Je me suis demandé à quoi ressemblait un pareil repas et je me suis déplacée lors d’un vendredi après-midi un peu froid.

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Il est à peine midi et déjà une file se dresse pour acheter un ticket au comptoir. Chaque jour, environ septante personnes viennent ici, dont 44 pour un repas de midi. Je passe la ligne d'arrivée jusqu'à l'endroit où tous les repas sont préparés. Dans la cuisine, ça sent bon les plats d'hiver réconfortants. Christian (67 ans), le cuisinier expérimenté et Abdullah, le nouvel arrivant, sont si concentrés autour d'une grande marmite de purée fumante qu'ils ne lèvent même pas la tête quand je passe la porte des cuisines. « Encore, encore plus » ordonne Christian pendant qu'Abdullah verse du lait dans la casserole. « Stop, stop! » Après quoi, Abdullah range le lait et commence à mélanger silencieusement la purée.

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Abdullah et Christian. (photo par l'auteur)

Dix personnes travaillent au Clos et sont assistées par 25 à 30 volontaires tout au long de l'année. Christian travaille ici depuis 17 ans, et a été chef pendant de longues années. Maintenant, il ne donne plus que des formations. « C'est un merveilleux endroit. Si je ne le faisais pas par plaisir, je ne serais jamais resté aussi longtemps », me dit-il avec un haussement d'épaules.

« Parfois, il y a des tensions et il faut intervenir, par exemple quand certains sont fâchés, ivres ou drogués, mais ce n'est généralement jamais très grave. »

Le job de Christian a été repris par Feten (47 ans), qu’il a également formée. Dans la cuisine, elle me salue avec un sourire radieux et une assiette de petits trucs à grignoter. Elle aime son travail : « C'est comme être en famille à la maison. Parfois, il y a des tensions et il faut intervenir, par exemple quand certains sont fâchés, ivres ou drogués, mais ce n'est généralement jamais très grave. »

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Le lunch comprend des mises en bouche, une soupe, une salade, un plat principal et un dessert avec café. « La soupe est toujours fraîche », me dit fièrement Feten en me montrant le congélateur où les légumes sont stockés.

'T Eilandje, l'organisation faîtière à laquelle appartient également Le Clos, a distribué pas moins de 36 662 repas en 2017. Laurent (52 ans), responsable de la collecte des aliments, explique d'où proviennent tous ces produits. « Nous récupérons les invendus dans des supermarchés comme Carrefour. Il s'agit d'aliments dont la date de péremption vient de passer ou est sur le point d'expirer. »

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Photo par Chloé Thôme

Feten et Christian préparent le menu de la semaine en fonction de la nourriture reçue. « Ce n’est pas toujours évident d’élaborer un plat avec ce que nous récupérons. Tout provient de la banque alimentaire ou des supermarchés. On n'achète des produits qu'une fois par semaine, quand c’est strictement nécessaire. »

Laurent travaille au centre depuis cinq ans. Avant de commencer ici, il a travaillé comme IT pendant 25 ans. Lassé, il voulait faire quelque chose qui aiderait directement les gens. « Le but d'un endroit comme Le Clos, c’est de laisser chaque personne entrer ici avec sa dignité et de l’aider quand c’est possible. Ce n’est qu’un centre de jour, mais nous orientons les personnes vers des centres d’hébergement ou des services susceptibles de les aider davantage.

« Il y a ici des personnes de tous âges et de toutes origines. Ça peut arriver à n'importe qui. »

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« Ce qui me touche le plus, ce sont les familles qui viennent ici, par exemple une maman avec deux petits enfants », soupire-t-il. « Mais en réalité, on voit de tout ici : des personnes qui ont perdu leur emploi, qui sont divorcées, qui ne se sont pas régularisées, qui sortent de prison, qui sont malades ou souffrent de troubles mentaux,… Des personnes de tous âges et de toutes origines. Ça peut arriver à n'importe qui. »

Saddam (69 ans), assis à côté de lui, se plaint du plat qui arrive. « Bêêk, du boudin », dit-il avec une grimace. « Tu voudrais manger ça toi ? » Quand je lui dis que je suis végétarienne, il secoue la tête et passe sa viande à Sandro, qui la goûte.

Sandro, photo par l'auteur

Le Clos est ouvert toute l'année. Pendant les jours fériés comme Noël et Nouvel An, la nourriture est gratuite et on cuisine quelque chose de spécial. « Il y a des habitués, qui viennent parfois ici pendant des années, et des nouveaux venus, qu’on ne verra parfois qu'une seule fois », m’explique Laurent.

Mohammed (46 ans) fait partie des habitués. Alors que les assiettes sont en train d'être débarrassées, il vient s’installer à côté de moi, curieux de savoir qui je suis. Il est timide et parle d'une voix douce. Il vient au Clos tous les jours depuis à peu près treize ans. « J'aime particulièrement la soupe », murmure-t-il en souriant. Il s’est retrouvé sans abri en 2006, après un lourd divorce. Il a toujours des contacts avec ses enfants, « mais c’est très difficile de sortir de cette situation une fois que vous y êtes ».

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Alexia (58 ans) me donne le même son de cloche : « Je ne devrais pas être ici, madame », me confie-t-elle pendant le café. « Mais le système détruit les gens ». Elle a l'air soignée et parle quatre langues différente sur le temps de son récit. Après une enfance difficile, qui l'a bouffée mentalement, elle a été mise à la rue à 18 ans. « Si mes parents avaient été différents, ma vie aurait peut-être été différente », conclut-elle.

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Photo par Chloé Thôme

Elle n'avait personne, mais elle a trouvé du travail et a progressivement construit une vie. « J'ai continué à lire et à étudier et ça s'est plutôt bien passé pour moi. Mais dans mes relations avec les hommes, c'était toujours compliqué. » Elle a eu un enfant sans vraiment le vouloir et a dû l’élever seule, ce qui l'a poussée au bord de l'abîme financier. Le coup de grâce lui a été asséné quand elle a été accusée injustement et que son enfant lui a été retiré. Elle a finalement été acquittée, mais la procédure a duré cinq ans en la laissant complètement isolée. Elle a perdu son appartement en raison d'un manque de financement et est devenue sans-abri. « Il faut être surhumain pour en sortir. Mais je n'ai pas l'énergie pour ça, la vie m’a détruite. »

Je lui offre le biscuit reçu avec mon café, qu'elle accepte après un moment d'hésitation souriante. Quand elle le déballe, elle reste un instant silencieuse. « Je dois avoir un mauvais karma, car j'ai vraiment eu beaucoup de malchance », dit-elle, après quoi elle rejette la tête en arrière dans un petit éclat de rire triste.

Pour Feten, le contact avec les visiteurs est particulièrement important : « Les gens vous racontent leur histoire et on les conseille dans la mesure du possible. Ca me fait toujours plaisir de pouvoir aider quelqu'un. Et quoi qu’il arrive, on peut au moins aider ceux qui viennent ici avec un repas chaud et savoureux. »

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Dit artikel is oorspronkelijk verschenen op VICE BE.