Etats-Unis

Seattle donne une maison aux toxicomanes au lieu de les enfermer en prison

La ville de Seattle expérimente une approche révolutionnaire de la toxicomanie, en orientant les toxicomanes vers un logement et un traitement au lieu de les poursuivre en justice.

par Max Cherney
21 Avril 2015, 11:10am

Photo by Ted S. Warren/AP

La vie de Wade Johnson a changé grâce à l'approche révolutionnaire de Seattle, au Nord-Ouest des États-Unis, dans le traitement du problème de la toxicomanie. À 35 ans, Wade se dit lui-même toxicomane et vit à Seattle depuis 1988, si on enlève le temps qu'il a passé en prison pour vol et divers délits liés à la drogue. Il a rejoint, il y a trois ans, le programme LEAD (Law Enforcement Assisted Diversion, ou « alternative assistée à l'application de la loi »), après avoir parlé avec un travailleur social dans les rues de Belltown, un quartier situé dans l'ombre de la Space Needle, la tour futuriste qui domine Seattle. Belltown est un lieu de prédilection des toxicomanes de la ville.

« Ils m'ont lancé une bouée de sauvetage, » témoigne Wade Johnson, contacté par VICE News. « Ils m'ont aidé à renouer les liens avec ma famille. J'ai ma chance sur le marché du travail maintenant. J'ai beaucoup de raisons de vivre. Ils m'ont remis sur les rails. »

Après que Wade a fait part de son intérêt pour le programme, le travailleur social Chris Gates a consulté les policiers locaux qui connaissaient Wade pour savoir s'il ferait un bon candidat pour le programme LEAD. Le programme a fourni à Wade, alors sans domicile fixe, un logement et un réseau lui permettant de changer de vie.

« Quand vous allez en traitement dans l'État de Washington, 80 pour-cent de ceux qui partent [à la fin du traitement]n'ont pas de logement, » explique Wade. « Quand j'ai eu un endroit où aller une fois que je sortais de traitement, ça m'a énormément aidé. J'avais quelque part où aller. »

Le c?"ur du programme LEAD, mis en place depuis quatre ans, est d'agir dans la rue pour réduire les risques encourus par les alcooliques et les toxicomanes du centre de Seattle. Le programme, semblable à la politique de réduction des risques appliquée au Portugal, est le premier du genre aux États-Unis. En faisant coopérer les forces de l'ordre, la justice et les experts en réduction des risques, le programme a pour but d'aider les participants à réorganiser leurs vies au lieu de les placer en détention. Jusqu'ici, ça semble très bien marcher.

À lire : Un antidote à l'héroïne

Les 203 participants au programme ont 34 à 58 pour cent de chances de commettre moins d'infractions que ceux qui sont livrés à la justice et emprisonnés, selon une étude indépendante menée par l'Université du Washington. D'autres études sont prévues, mais les premières études sur le programme livrent des résultats encourageants.

« Ce n'est pas le tribunal, ça n'implique pas de devoir arrêter de consommer des substances. »

« Les statistiques sont si solides, ça m'a surprise, » explique Susan Collins, psychologue clinique à l'École de médecine de l'Université du Washington et coauteure de l'étude. « Les délinquants commettaient simplement des infractions liées à la vie dans la rue, ils commettaient juste [les petits larcins nécessaires à] la survie. Ce programme tente de briser le cercle prison-rue-prison. Mais ce n'est pas le tribunal, ça n'implique pas de devoir arrêter de consommer des substances. »

LEAD est toujours un programme pilote, il tente de dévier les toxicomanes de leur trajectoire potentiellement criminelle pour les orienter vers un logement, une assurance-santé, une formation et un traitement.

« Je vais conserver un emploi pendant les deux prochaines années, » témoigne Wade. Sorti des rues de Belltown, il est sur le point d'être employé dans une usine. Il pense que c'est important de prouver qu'il peut garder un emploi stable. Si son travail n'est pas très glamour, « il [lui] donne un sentiment de réussite ».

Une différence cruciale entre le programme LEAD et la manière dont les autres villes américaines gèrent la toxicomanie est que ce programme n'a pas de limite de temps arbitraire ou de date de fin qui oblige les participants à avoir un emploi ou à garder un logement pendant une période prédéfinie.

« Au lieu de perdre tous les bénéfices et l'élan qu'a pris un participant, nos ressources sont plus utiles quand nous restons à ses côtés, » explique Ron Jackson, un travailleur social du programme LEAD. « Ne pas avoir de porte de sortie ne signifie pas devoir rétrécir la porte d'entrée. »

En évoquant son expérience personnelle avec LEAD, Wade admet qu'il « n'a pas compris tout de suite », et ajoute qu'il s'est battu contre l'addiction et les rechutes. Mais il a reçu un soutien essentiel. « J'avais encore envie, » dit-il. « Et parfois je succombais à la tentation. Mais ils étaient toujours là et me soutenaient. »

Lisa Daugaard est la directrice adjointe de l'Association des avocats commis d'office de Seattle et supervise le Projet Racial Disparity (« inégalité de race »), une organisation qui cherche à réformer le système judiciaire et les lois sur la drogue. Contactée par VICE News, elle explique s'être battue pendant quatre ans sur le plan juridique sur les contrôles au faciès exercés par la police de Seattle. Finalement, un ancien capitaine de la brigade des stupéfiants, Steve Brown, a accepté de s'asseoir à la table pour trouver des solutions. Ils se sont rencontrés dans un café de Seattle pour bûcher pendant plusieurs semaines sur un plan qui allait devenir le programme LEAD.

À lire : Une histoire du contrôle au faciès en France

« La guerre contre la drogue est en grande partie un échec, » estime Lisa Daugaard. Elle ajoute que la police voulait essayer une approche différente. « Même si beaucoup de gens sont d'accord sur la question désormais, nous utilisons les mêmes tactiques car il n'y a pas de consensus sur les suites à donner. Le programme LEAD est une étape à venir dans la discussion. »

Le changement d'attitude sur la lutte contre la drogue vient en partie des preuves scientifiques, mais aussi du fait que des lois strictes ont visé de manière disproportionnée les Noirs et les Hispaniques. Avec des millions de gens de couleur emprisonnés pour des infractions aux lois sur la drogue, les experts considèrent de plus en plus les policiers américains comme racistes.

« Les lois sur la drogue nous permettent de viser des gens que nous n'aimons pas sans le dire, » a déclaré Carl Hart, un spécialiste du traitement de la toxicomanie à l'Université de Columbia, lors de la Conférence internationale sur le commerce du cannabis qui a eu lieu en février à San Francisco. « C'est ce que sont les lois anti-drogue. C'est ça. Nommez-les pour ce qu'elles sont. »

À lire : Le cannabis pourrait être légalisé dans l'Indiana grâce à une loi sur la liberté religieuse

Le futur du programme LEAD est incertain. Son budget annuel de 1,5 million de dollars, financé par la ville de Seattle et plusieurs fondations privées, va être à sec début 2016. Ses partisans affirment que d'autres études sont nécessaires pour prouver non seulement l'utilité du programme mais aussi sa rentabilité, car il doit permet d'économiser les ressources des forces de l'ordre et de la justice.

La prison de Seattle est sous la juridiction du comté de King. Lisa Daugaard et ses collègues tentent de convaincre les responsables du comté que le programme LEAD doit être financé car il abaisse les coûts à tous les niveaux. D'autres villes — dont Santa Fe au Nouveau-Mexique ou Albany dans l'état de New-York — envisagent de mettre en place des programmes similaires.

Peu importe l'avenir de LEAD, Wade considère que le programme a eu un impact incroyable sur sa vie, même si le changement s'est opéré petit à petit.

« J'ai dû apprendre à vivre une vie de guérison, » dit-il. « Ce n'est pas un chemin facile et ils m'ont aidé. Mais ils veulent surtout que vous vouliez vous en sortir par vous-même. »

À lire : Les "Sex parties" des agents anti-drogue américains

Suivez Max Cherney sur Twitter : @chernandburn