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Crime

Pourquoi pro et anti gouvernement manifestent en Macédoine après une fusillade sanglante

Les partisans du Premier ministre conservateur ont défilé en nombre lundi soir, alors que l’opposition campait toujours devant le siège du gouvernement, visé par plusieurs scandales qui pourraient réveiller des tensions ethniques.
19 mai 2015, 12:10pm
Robert Atanasovski/AFP/Getty Images

En Macédoine, les partisans du Premier ministre nationaliste et conservateur, Nikola Gruevski, étaient 30 000 à défiler, selon l'AFP, ce lundi soir, lors d'une manifestation pro-gouvernement à Skopje, la capitale de ce pays des Balkans. Une manifestation d'importance, pour cette ancienne république yougoslave de 2 millions d'habitants. Elle fait suite à une précédente démonstration de force de la part des opposants au gouvernement. La veille, dimanche, ils étaient 20 000 à défiler contre le gouvernement. Un millier d'entre-eux environ, selon l'AFP, ont passé la nuit de lundi à mardi devant le siège du gouvernement, à l'appel du chef de l'opposition, le social-démocrate Zoran Zaev.

Vue aérienne de la manifestation de dimanche à l'appel de l'opposition.

Les deux camps étaient tenus à distance par des unités spéciales de la police, rapporte RFI. Plusieurs médias pointaient le risque d'incidents, malgré le fait que les partisans du gouvernement n'ont pas défilé devant le siège du gouvernement mais devant le Parlement, deux kilomètres plus loin. « C'est un affrontement politique, mais la Macédoine est traversée par deux types de conflits : un politique et un ethnique, » analyse Jacques Rupnik, directeur de recherche au Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri) et spécialiste des Balkans, contacté par VICE News ce lundi.

Tents pitched by anti-government protesters in centre of Skopje resemble a summer camp, says — BBC Outside Source (@BBCOS)May 18, 2015

Le premier ministre Nikola Gruevski, qui dirige la Macédoine depuis neuf ans, est accusé, avec son gouvernement, de corruption et d'écoutes illégales sur 20 000 personnes, dont des hommes politiques, des responsables religieux et des journalistes. Il a été réélu pour quatre ans, à l'issue des élections législatives anticipées d'avril dernier. L'opposition a appelé à manifester jusqu'à la démission du Premier ministre, qui refuse catégoriquement d'abandonner le pouvoir. Nikola Gruevski a d'ailleurs accusé le leader de l'opposition, Zoran Zaev, d'avoir lui-même espionné le pays pour le compte d'un pays étranger, qu'il n'a pas nommé.

Il y a deux principaux groupes ethniques en Macédoine. Une majorité de Macédoniens (slaves) et une minorité d'Albanais qui représente entre un quart et un tiers de la population. Les deux sont représentés dans différentes formations politiques, à la fois favorables au gouvernement et dans l'opposition. Le site Balkan Insight explique que traditionnellement les Macédoniens, l'ethnie majoritaire, choisissent le parti qui va diriger le pays, et les Albanais, minoritaires, se tournent vers un parti représentant leurs intérêts et qui va former une alliance avec le parti choisi par les Macédoniens.

Pour le chercheur Jacques Rupnik, l'actuelle crise politique, qui ravive le souvenir des tragiques conflits ethniques dans la région, dans les années 1990, « n'est pas une fatalité, car l'Union européenne a montré qu'elle pouvait réagir rapidement face à l'augmentation des tensions ». En 2001, une insurrection menée par l'Armée de libération nationale (UÇK-M), qui revendiquait les droits de la minorité albanaise de Macédoine, s'est opposée pendant six mois aux forces de sécurité de Macédoine, qui était déjà dirigée par l'actuel parti au pouvoir, les conservateurs du VMRO-DPMNE. Le conflit avait causé plusieurs dizaines de morts et s'était soldé par les accords d'Ohrid, (sous impulsion de l'U.E.) qui assuraient plus de droits à la minorité albanaise.

Depuis jeudi dernier, les principaux partis de la majorité et de l'opposition macédonienne et albanaise discutent d'une issue pacifique à la crise, avec l'ambassadeur des États-Unis et le chef de la mission de l'Union européenne. Jeudi, ils s'étaient déjà engagés à respecter les « valeurs démocratiques » et « le droit à organiser des manifestations pacifiques ». Ce mardi, le Conseil de l'Europe doit superviser des discussions entre opposition et gouvernement.

Malgré la présence des deux ethnies dans des camps politiques différents, Jacques Rupnik estime que « la tentation, de la part du gouvernement, d'attiser les tensions ethniques, peut être grande ». Le gouvernement nationaliste de Nikola Gruevski peut « jouer sur les peurs et alimenter l'image de la citadelle assiégée » par les Albanais.

Il y a une semaine, entre le samedi 9 mai et le dimanche 10 mai, une fusillade mortelle a éclaté dans un quartier albanais de la ville de Kumanovo, au Nord de la Macédoine. Au cours de ce qui a été décrit par le gouvernement comme une « opération antiterroriste », 22 personnes sont mortes, dont 8 policiers et 14 membres d'un groupe armé. 37 policiers ont été blessés, deux jours de deuil national ont été décrétés. Les autorités pointent du doigt des Albanais, dont certains seraient venus du Kosovo, son voisin, indépendant depuis 2008. La police a affirmé que cinq des leaders du groupe, morts dans la fusillade, étaient des Albanais du Kosovo. Parmi les 30 personnes arrêtées par la suite, toutes Albanaises, 18 seraient originaires du Kosovo également. Ces 30 personnes ont été inculpées pour « terrorisme » et « mise en danger de l'ordre constitutionnel et de la sécurité ».

Images de l'opération dans la ville de Kumanovo entre le samedi 9 mai et le dimanche 10 mai.

Deux ministres et le chef des renseignements macédoniens ont démissionné à la suite de ces violences. Le quartier Albanais de Kumanovo, lui, est détruit. Selon le journal suisse Le Temps, 67 maisons ont été rasées dans l'opération des forces de l'ordre, lourdement armées et accompagnées par des blindés.

Une guerre de communication a lieu actuellement sur les responsabilités de cette fusillade. Dans son article Le Temps rapporte les accusations de l'opposition, qui affirme que le gouvernement macédonien savait depuis longtemps que le groupe armé était présent, mais aurait décidé de mener une opération violente pour « ressouder l'opinion macédonienne face à la menace du 'nationalisme albanais' ». Suite à cette fusillade, la Serbie a renforcé sa présence militaire à sa frontière avec la Macédoine.

À lire : Bagarre générale pendant un match Albanie-Serbie

Suivez Matthieu Jublin sur Twitter : @MatthieuJublin