Le Mondial n'aura pas lieu

Ce week-end, tout comme les Français, les Brésiliens sont descendus dans la rue – Black Bloc et Anonymous inclus. À la différence que leurs revendications nous ont semblé un peu plus légitimes que celles du Printemps français et des pro-Dieudonné.

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27 janvier 2014, 11:15am

Sous le soleil de l'avenue Paulista, alors que la température atteignait les 29 degrés, les tambours, les militants anarchistes se sont rassemblés. Ainsi a commencé la première « journée test de mobilisation anti-Mondial » à Sao Paulo, la capitale économique du Brésil, à l'occasion de son 460e anniversaire. 2 500 manifestants environ avaient répondu à l’appel. D'autres manifestations similaires – mais plus modestes – se sont déroulées dans d'autres villes. Les manifestants tentaient d'attirer l'attention de la présidente Dilma Rousseff – déjà bien au fait de ce mécontentement dans la population – en scandant « Hey, Dilma, tu entends ? Le Mondial n'aura pas lieu ». À cinq mois du coup d'envoi de la Coupe du monde, rien d’étonnant que les forces armées du pays reçoivent un entraînement antiterroriste afin de se préparer à la tenue de cet événement sportif.

De nombreux Brésiliens refusent que la Coupe du monde se tienne chez eux. Leur principal motif de protestation concerne les dépenses disproportionnées de l’État afin de construire les stades et les infrastructures nécessaires à un tel événement, réduisant à la de fait le financement de projets sociaux que les manifestants jugent bien plus utiles. Selon moi, il aurait été certainement plus judicieux de manifester avant même que la FIFA n’élise le pays hôte de l'événement mais, comme pour me rassurer, je me dis que mieux vaut tard que jamais. Afin d'essayer de calmer les protestataires, le gouvernement a lancé un site web nommé Coupe Transparente et qui permet à tous les citoyens de consulter la liste des dépenses publiques liées au Mondial. Malheureusement, le site relaie toutes sortes d’informations contradictoires et il semblerait que seul son webmaster sache s'en servir.

2 000 militaires encadraient les 2 500 manifestants défilant sur la plus grande avenue de Sao Paulo. Effrayés par la foule, de nombreux commerçants et restaurateurs avaient fermé boutique le temps de passage du cortège. Des hommes en uniforme protégeaient toutes les agences bancaires que nous croisions.

C'est sous un cri bestial lancé par un haut-parleur que les anarchistes du Black Bloc ont commencé à s'agiter, passant en tête du cortège. Jusque-là, tout s'était déroulé dans le calme : rien n'avait été cassé, ni incendié. Le contraste avec les manifestations de juin dernier était intéressant : à l'époque, le Black Bloc était resté discret ; là, ses militants étaient bien visibles, gueulant : « Dilma, t'es foutue. Le Black Bloc est dans la rue. » Samedi, avec une patience de pèlerins, le groupe a marché 6 km avant de commencer à foutre le bordel. Les manifestants ont démarré les hostilités en incendiant un tas d'ordures. Les CRS sont intervenus, le ciel s'est assombri, et les choses sérieuses ont commencé.

Alors que la marche continuait le long de la rue Augusta, le Black Bloc s'en est pris à un bus vide, a brisé la devanture d'un concessionnaire auto et a vandalisé plusieurs banques croisées en chemin. En moins de cinq minutes, la rue s'est retrouvée nimbée de gaz lacrymogène. Une bousculade a eu lieu et des gens se sont mis à pleurer et à crier. Moi et Alice Martins, la photographe qui m'accompagnait, sommes allés nous protéger à l'entrée d'un hôtel. À proximité, un gamin d'environ 13 ans, accompagné de sa mère, a commencé à paniquer. Après avoir inhalé une certaine quantité de gaz, on a tous perdu nos moyens. Sur l'insistance d'Alice, on s'est éloignés. Quelques minutes plus tard, des journalistes et des manifestants se sont fait arrêter. Alice est alors retournée dans la rue pour photographier ces arrestations.

La course-poursuite entre la police et les manifestants a continué, et ces derniers se sont dispersés dans les rues de Bela Vista et dans le centre-ville. En passant rue de la Consolation, j'ai vu une Coccinelle exploser. Selon certains, des anarchistes l'auraient volontairement brûlée ; selon d'autres, l'incendie viendrait d'un matelas en feu tombé à proximité. Par ailleurs, un jeune de 22 ans s'est fait tirer dessus à 3 reprises. La police a déclaré que ces tirs n'étaient que la réponse des CRS à la résistance qu'opposait le manifestant à son arrestation pour possession de cocktails Molotov. Samedi, le compte Twitter de la Police militaire annonçait 128 arrestations. J'ai appelé le ministère de l'Intérieur pour qu'il me confirme cette information. On m'a répondu qu'au total, 135 personnes s'étaient fait arrêter, dont 12 mineures. Hier soir, plus personne ne se trouvait en garde à vue.

Comme annoncé par ses organisateurs, samedi n'était que la « première » journée test contre le Mondial. Ainsi, le Brésil peut s'attendre à d'autres manifestations du même genre.

Suivez Débora sur Twitter (@deboralopes) et Alice sur Instagram (martinsalicea).

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