


La même année, Pink TV était lancée. Cette chaîne axée cul diffusait aussi, durant de longues heures, des clips de turbofolk et des reprises locales de films d’action américains. À la fin de la guerre, Pink a tenté de continuer à répandre l’influence serbe au-delà de ses frontières (un rôle tenu jusque là par l’armée yougoslave) en installant des stations satellites dans les Balkans et en essayant d’imposer les diverses scènes musicales régionales. À cette époque, la nation était écrasée par de lourdes sanctions industrielles et Milošević limitait son discours politique à des mensonges éhontés diffusés par la télé nationale. Ajoutez à cela les conneries à retourner le cerveau de Pink TV et vous comprendrez pourquoi la Serbie est entrée dans une sorte d’hallucination nationale surréaliste. Les soldats qui rentraient ont retrouvé leurs propres campagnes dans un état pitoyable, et bientôt, les pratiques autrefois mal vues (comme le trafic d’armes, les prothèses mammaires surdimensionnées) sont devenues tout à fait acceptables. À Belgrade, la carrière de Ceca a explosé et le turbofolk est entré dans une phase de décadence sans précédent. La musique est devenue plus dansante, plus agressive, et, on ne sait trop comment, encore plus superficielle. Des morceaux comme « Gili gili » (« guili-guili ») de Jelena Karleuša constituaient une succession d’appels au sexe, ou « Koka Kola Marlboro Suzuki » de Viki Miljković une énumération de divers noms de marques. Étrangement, l’association du turbofolk avec la riche mafia a donné une nouvelle légitimité à cette musique. À défaut d’alternative, elle est devenue le véhicule principal du glamour et du succès dans le Belgrade de Milošević. C’était comme si le pays s’était transformé en univers parallèle glauque où les seules formes d’autorité étaient devenues des bulldogs, les femmes des chattes en chaleur vénales et où un monstre comme Arkan pouvait se payer une équipe de football pourrie et la placer au sommet de la ligue en menaçant de mort les joueurs des autres équipes (ce qui s’est passé pour de vrai). La farce a atteint son apogée lors du bombardement de Belgrade par l’OTAN en 1999, lorsque Milošević a demandé à des stars comme Ceca de faire des concerts dans les parcs de la ville sur des thèmes du style « Fuck you, Clinton » ou « Le Kosovo appartient à la Serbie ». Cette tactique était censée montrer au monde entier que les Serbes n’avaient pas peur des missiles ennemis. Un an plus tard, Arkan se faisait assassiner et Milošević était bulldozé dans son bureau. L’âge d’or du turbofolk prenait fin. Ceca s’est coltiné une année de deuil pour la mort de son époux (une tradition du pays) et le premier ministre Zoran Đinđić a déclaré la guerre à la mafia serbe. Naturellement, cette décision a entraîné son propre assassinat, mais le mal était fait pour le turbofolk et la mafia de Belgrade. Alors que le pays s’apaisait petit à petit, les vieux gangsters sont devenus des hommes d’affaires légitimes et les anciennes stars du turbofolk ont commencé à appeler leur musique « turbopop », puis tout simplement « pop ». Le coup de massue qui a achevé le turbofolk est survenu en 2003, quand Ceca s’est fait arrêter pour avoir détourné de l’argent à l’aide de l’ancienne équipe de foot de son défunt époux et pour avoir installé une cachette à fusils dans sa cave. (P.-S. l’officier qui a mené le raid chez Ceca n’était autre que le père de sa vieille rivale, Jelena.) Une poignée d’irréductibles stars du turbofolk, comme Goga Sekulić et Maya Marijana, se battent toujours pour accéder au trône que Ceca a laissé vacant. Mais, malgré leurs efforts pour ramener ce genre musical à la vie avec des morceaux comme « Seksi businessman » ou « Panties », le turbofolk ne risque pas de se relever. La morale de cette histoire serbe, c’est donc que la musique débile tue. Pour voir où en est le turbofolk aujourd’hui (même si on vient de vous dire que c’était mort) allez voir le Vice Guide to the Balkans qui sera en ligne sur VICE.com dans le courant du mois